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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/gnieduchri180901chat
GENI
DU
CHRISTIANISME.
TOME PREMIER.
Se trouve à Lyon,
Chez Ballanche père et fils, aux halles de la
Grenette ;
Et à Paris ,
A la Librairie stéréotype , chez H. Nicolle , ri\e^
de Seine , N.° 12 , hôtel de la Rochefoucault.
La ReligTLOii Chrétienne civilisant les Nations
c
CrotL.iqvi.es
GENIE
DU CHRISTIANISME
o u
BEAUTES DE LA RELIGION
CHRÉTIENNE.
PAR FRANÇOIS -AUGUSTE CHATEAUBRIAND.
CINQUIÈME ÉDITION.
/ *-. • ty\rK.tj
Chose admirable ! la religion chrétienne , qui ne semble
avoir d'objet que la félicité de l'autre vie , fait encore
notre bonheur dans celle-ci. f
Montesquieu , Esprit des Lois, liv. xxiv, ch. m.
TOME PREMIER.
A LYON,
DE L'IMPRIMERIE DE BALLANCHE PEHE ET FILS.
ibOQ.
Les Propriétaires du Génie du Christianisme ,
placent cet ouvrage sous la sauvegarde des lois, et
déclarent qu'ils poursuivront les contrefacteurs et les
débitans d'éditions contrefaites.
V.
1 !■■ ^— — — — ■ ■ Il III
AVERTISSEMENT
DES PROPRIETAIRES-EDITEURS.
L'édition du Génie du Christianisme
que nous publions aujourd'hui, est, sous
tous les rapports , supérieure aux éditions
précédentes. L'auteur a soigneusement
revu toutes les parties de son ouvrage ;
et les nombreuses corrections qu'il y a
faites le rendent plus que jamais digne
de l'accueil du public.
Nous avons inséré dans le chapitre II
du livre sixième de la seconde partie, un
morceau de M. de Chateaubriand , sur
les quatre Evangélistes , qui ne se trouvait
que dans l'abrégé de son ouvrage. Les
premiers éditeurs de cet abrégé y avaient
ajouté quelques notes j nous les avons
conservées. Il est facile de les reconnaître j
Tome I. a
ij AVERTISSEMENT.
elles sont suivies de ces mots : Note de
l'éditeur.
Pour Atala et pour René , nous avons
suivi l'édition in- 12 de ces deux épisodes,
publiée en 1 So5 chez M. Lenormant , et
définitivement corrigée par l'auteur.
Le neuvième volume de notre dernière
édition contenait , outre la Défense du
Génie du Christianisme par l'auteur lui-
même , un extrait de différens écrits
pour ou contre. Nous y avons joint 1 .° les
Préfaces des éditions précédentes ; i.° plu-
sieurs des articles qui ont paru depuis
dans les journaux ; 3.° une Epître en
vers , adressée à M. de Chateaubriand ;
4. ° plusieurs morceaux, imités par diffé-
rens poètes (1). Ces objets réunis forment
le cinquième volume de l'édition actuelle.
(1) Parmi les sujets puisés dans le Génie du Christia-
nisme, on peut citer la Profanation des tombes royales
de St-Denys en 1795 , poème élégiaque , par M.me de
AVERTISSEMENT. Ùj
Si des éditions sans nombre , des
contrefaçons multipliées , des traductions
dans toutes les langues de l'Europe (i),
prouvent le mérite d'un ouvrage , celui
du Génie du Christianisme ne peut plus
être contesté ; depuis le Voyage du jeune
Anacharsis , aucun livre sérieux n'a eu
un succès aussi général et aussi soutenu.
Les gravures qui ornent la présente
édition sont dues à des artistes célèbres.
Vannoz , née Sivry , dont la troisième édition a
paru.
Nous avons fait observer ailleurs , que des artistes
avaient également puisé dans cette mine féconde. En
ce moment même on admire un des chefs-d'œuvre de
l'école française, YAtalaau tombeau , de M. Giraudet.
M. Lordon a mis en même-temps sous les yeux du
public un tableau , dont le même épisode a fourni le
sujet : la Communion d'Atala.
On se rappelle sans doute un autre tableau, le Convoi
d'Atala , de M. Gautheror , dont il a été fait mention
dans un Avis des éditeurs , mis à la tête du lX.e
volume m-18. ( Voj. le tome Y de la présente édition.}
(i) Voyez à ce sujet l'Avertissement des éditeurs
de l'édition in-i8 , placé dans le tome V.
a 2
iv AVERTISSEMENT.
Quant à la partie typographique , et
à la correction du texte , il nous eût été
impossible d'y apporter plus d'attention
et plus de soins.
Ballanche père et fils.
GENIE
GENIE
D U
CHRISTIANISME,
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE PREMIER.
Mystères et Sacremens.
CHAPITRE PREMIER.
Introduction.
Depuis que le christianisme a paru sur la
terre , trois espèces d'ennemis l'ont cons-
tamment attaqué : les hérésiarques , les
sophistes , et ces hommes en apparence
frivoles , qui détruisent tout en riant. De
nombreux apologistes ont victorieusement
i. A
2 GENIE
répondu aux subtilités et aux mensonges;
mais ils ont été moins heureux contre la
dérision. Saint Ignace d'Antioche ( i ) , saint
Irenée, évêque de Lyon (2) , Tertullien ,
dans son Traité des Prescriptions que Bossuet
appelle divin , combattirent les novateurs ,
dont les interprétations superbes corrom-
paient la simplicité de la foi.
La calomnie fut repoussée d'abord par
Quadrat et Aristide , philosophes d'Athènes:
on ne connaît rien de leurs apologies, hors
un fragment de la première , conservé par
Eusèbe. S. Jérôme et l'évêque de Césarée
parlent de la seconde comme d'un chef-
d'œuvre. (3)
Les païens reprochaient aux fidèles
l'athéisme, l'inceste, et certains repas abomi-
nables où l'on mangeait , disait-on , la chair
d'un enfant nouveau-né. S. Justin plaida
la cause des chrétiens , après Quadrat et
Aristide : son style est sans ornement , et
les actes de son martyre prouvent qu'il versa
(1) Ignat. i?i Patr. apost. Epist. ad Smyrn. n. i.
( 2 ) In hœres, ]ib. VI.
(3) Eus. lib. IV, 3: Hieronym. Epist. 80; Fleury , Hist.
ecch tom. I; Tillemont, Mèm. pour l'Hist. eccl. tom. II.
DU CHRISTIANISME. 3
son sang pour sa religion , avec la même sim-
plicité qu'il écrivit pour elle ( i ). Athénagore
a mis plus d'esprit dans sa défense ; mais
il n'a ni la manière originale de Justin , ni
l'impétuosité de l'auteur de Y Apologétique.
Tertullien est le Bossuet africain et barbare :
Théophile , dans les trois livres à son ami
Autolyque , montre de l'imagination et du
savoir ; et Y Octave de Minucius Félix présente
le beau tableau d'un chrétien et de deux
idolâtres , qui s'entretiennent de la religion
et de la nature de Dieu , en se promenant
au bord de la mer. (2)
Arnobe le rhéteur , Lactance , Eusèbe ,
S. Cyprien , ont aussi défendu le christia-
nisme ; mais ils se sont moins attachés à
en relever la beauté , qu'à déveloj^per les
absurdités de l'idolâtrie.
Origène combattit les sophistes ; il semble
avoir eu l'avantage de l'érudition, du raison-
nement et du style , sur Celse son adversaire.
Le grec d'Origène est singulièrement doux ; il
est cependant mêlé d'hébraïsmes et de tours
(1) Just.
(2) Voyez avec les auteurs cités ci-dessus, Dupin , dom
Cellier , et l'élégante Traduction des anciens Apologistes ?
par M. l'Abbé de Gourcy.
A 2
4 GENIE
étrangers , comme il arrive assez souvent
aux écrivains qui possèdent plusieurs langues.
L'Eglise , sous l'empereur Julien , fut
exposée à une persécution du caractère le
plus dangereux. On n'employa pas la vio-
lence contre les chrétiens , mais on leur
prodigua le mépris. On commença par dé-
pouiller les autels ; on défendit ensuite aux
fidèles d'enseigner et d'étudier les lettres ( i ).
Mais l'empereur sentant l'avantage des insti-
tutions chrétiennes, voulut, en les abolissant,
les imiter ; il fonda des hôpitaux et des
monastères , et , à l'instar du culte évangé-
lique , il essaya d'unir la morale à la religion ,
en faisant prononcer des espèces de sermons
dans les temples. (2)
Les sophistes dont Julien était environné ,
se déchaînèrent contre le christianisme ;
Julien même ne dédaigna pas de se mesurer
avec les Galiléens. L'ouvrage qu'il écrivit
contr'eux ne nous est pas parvenu ; mais
S. Cyrille , patriarche d'Alexandrie , en cite
des fragmens dans la réfutation qu'il en a
faite , et que nous avons encore. Lorsque
(1) Soc. 3, c. XII; Greg, Naz. 3, p. 51-97, etc.
(a) V. Fleury , Hist. eucl.
DU CHRISTIANISME. 5
Julien est sérieux , S. Cyrille triomphe du
philosophe ; mais lorsque l'empereur a recours
à l'ironie, le patriarche perd ses avantages.
Le style de Julien est vif, animé , spirituel:
saint Cyrille s'emporte , il est bizarre , obscur
et contourné.
Depuis Julien jusqu'à Luther , l'église ,
dans toute sa force , n'eut plus besoin
d'apologistes. Quand le schisme d'Occident
se forma , avec les nouveaux ennemis
parurent de nouveaux défenseurs. Il le faut
avouer , les protestans eurent d'abord la
supériorité sur les catholiques, du moins par
les formes, comme le remarque Montesquieu.
Erasme même fut faible contre Luther, et
Théodore de Bèze eut une légèreté de style
qui manqua trop souvent à ses adversaires.
Mais lorsque Bossuet descendit dans la
carrière , la victoire ne demeura pas long-
temps indécise ; l'hydre de l'hérésie fut de
nouveau terrassée. XJHLstoire des Variations
et ^Exposition de la Doctrine catholique
sont deux chefs-d'œuvre qui passeront à la
postérité.
Il est naturel que le schisme mène h
l'incrédulité, et que l'athéisme suive l'hérésie.
Bayle et Spinosa s'élevèrent après Calvin ;
A 3
6 GENIE
ils trouvèrent dans Clarke et Leibnitz deux
génies capables de réfuter leurs sophismes.
Abbadie écrivit en faveur de la religion une
a]:>ologie remarquable par la méthode et
le raisonnement. Malheureusement le style
en est faible , quoique les pensées n'y
manquent pas d'un certain éclat. « Si les
philosophes anciens, dit Abbadie, adoraient
les vertus, ce n'était après tout qu'une belle
idolâtrie. »
Tandis que l'église triomphait encore ,
déjà Voltaire faisait renaître la persécution
de Julien. Il eut l'art funeste chez un peuple
capricieux et aimable , de rendre l'incré-
dulité à la mode. Il enrôla tous les amours-
propres dans cette ligue insensée; la religion
fut attaquée avec toutes les armes , depuis
le pamphlet jusqu'à l'in-folio , depuis l'épi-
gramme jusqu'au sophisme. Un livre religieux
paraissait-il ? l'auteur était à l'instant couvert
de ridicule , tandis qu'on portait aux nues
des ouvrages dont Voltaire était le premier
à se moquer avec ses amis : il était si
supérieur à ses disciples , qu'il ne pouvait
s'empêcher de rire quelquefois de leur enthou-
siasme irréligieux. Cependant le système
destructeur allait s'étendant sur la France.
DU CHRISTIANISME. 7
Il s'établissait dans ces académies de pro-
vinces , qui ont été autant de foyers de
mauvais goût et de factions. Des femmes
de la société , de graves philosophes , avaient
leurs chaires d'incrédulité. Enfin , il fut
reconnu que le christianisme n'était qu'un
système barbare dont la chute ne pouvait
arriver trop tôt pour la liberté des hommes ,
le progrès des lumières , les douceurs de la
vie , et l'élégance des arts.
Sans parler de l'abyme où ces principes
nous ont plongés, les conséquences immé-
diates de cette haine contre l'évangile ,
furent un retour plus affecté que sincère,
vers ces Dieux de Rome et de la Grèce ,
auxquels on attribua les miracles de l'an-
tiquité ( 1 ). On ne fut point honteux de
regretter ce culte qui ne faisait du genre
humain qu'un troupeau d'insensés, d'impu-
diques , ou de bètes féroces. On dut
nécessairement arriver de-là au mépris des
écrivains du siècle de Louis XIV , qui ne
s'élevèrent toutefois à une si haute perfection,
que parce qu'ils furent religieux. Si l'on
(t) Le siècle de Louis XIV aimait et connaissait l'anti-
quité mieux que nous, et il était chrétien.
A 4
8 GENIE
n'osa pas les heurter de front , a cause de
l'autorité de leur renommée , on les attaqua
d'une manière indirecte. On fit entendre
qu'ils avaient été secrètement incrédules ,
ou que du moins ils fussent devenus de
bien plus grands hommes s'ils avaient vécu
de nos jours. Chaque auteur bénit son
destin , de l'avoir fait naître dans le beau
siècle des Diderot et des d'Alembert , dans
ce siècle où les documens de la sagesse
humaine étaient rangés par ordre alphabé-
tique dans l'Encyclopédie , cette Babel des
sciences et de la raison. (*)
Des hommes d'une grande doctrine et
d'un esprit distingué , essayèrent de s'opposer
à ce torrent. Mais leur résistance fut inutile ;
leur voix se perdit dans la foule , et leur
victoire fut ignorée d'un monde frivole ;
qui cependant dirigeait la France , et que par
cette raison il était nécessaire de toucher, (i)
Ainsi cette fatalité qui avait fait triompher
les sophistes sous Julien , se déclara pour
eux dans notre siècle. Les défenseurs des
( * ) Voyez la note A à la fin du volume.
( i ) Les Lettres de quelques Juifs Portugais eurent un
moment de succès , mais elles disparurent bientôt dans le
tourbillon irréligieux.
DU CHRISTIANISME. 9
chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait
déjà perdus ; ils ne s'apperçurent pas qu'il ne
s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme ,
puisqu'on rejetait absolument les bases. En
partant de la mission de J. C. , et remontant
de conséquence en conséquence , ils établis-
saient sans doute fort solidement les vérités
de la foi ; mais cette manière d'argumenter ,
bonne au dix-septième siècle , lorsque le fond
n'était point contesté , ne valait plus rien de
nos jours. Il fallait prendre la route contraire,
passer de l'effet à la cause ; ne pas prouver
que le christianisme est excellent , parce qu'il
vient de Dieu , mais qu'il vient de Dieu ,
parce qu'il est excellent.
C'était encore une autre erreur que de
s'attacher à répondre sérieusement à des
sophistes , espèce d'hommes qu'il est impos-
sible de convaincre, parce qu'ils ont toujours
tort. On oubliait qu'ils ne cherchent jamais de
bonne foi la vérité , et qu'ils ne sont même
attachés à leur système qu'en raison du
bruit qu'il fait , prêts à en changer demain
avec l'opinion.
Pour n'avoir pas fait cette remarque , on
perdit beaucoup de temps et de travail.
Ce n'était pas les sophistes , qu'il fallait
io GENIE
réconcilier à la religion , c'était le monde
qu'ils égaraient. On l'avait séduit en lui disant
que le christianisme était un culte né du
sein de la barbarie , absurde dans ses dogmes ,
ridicule dans ses cérémonies , ennemi des
arts et des lettres , de la raison et de la
beauté ; un culte qui n'avait fait que verser
le sang, enchaîner les hommes, et retarder
le bonheur et les lumières du genre humain :
on devait donc chercher à prouver au con-
traire que de toutes les religions qui ont
jamais existé la religion chrétienne est la plus
poétique , la plus humaine , la plus favo-
rable à la liberté, aux arts et aux lettres;
que le monde moderne lui doit tout, depuis
l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites ;
depuis les hospices pour les malheureux ,
jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange ,
et décorés par Raphaël. On devait montrer
qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale ;
rien de plus aimable , de plus pompeux
que ses dogmes , sa doctrine et son culte :
on devait dire qu'elle favorise le génie , épure
le goût , développe les passions vertueuses ,
donne de la vigueur à la pensée, offre des
formes nobles à l'écrivain , et des moules
parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a point de honte
DU CHRISTIANISME. n
à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et
Racine : enfin il fallait appeler tous les enchan-
temens de l'imagination et tous les intérêts
du cœur au secours de cette même religion
contre laquelle on les avait armés.
Ici le lecteur voit notre ouvrage. Les
autres genres d'apologies sont épuisés , et
peut-être seraient-ils inutiles aujourd'hui. Qui
est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de
théologie? quelques hommes pieux qui n'ont
pas besoin d'être convaincus ; quelques vrais
chrétiens déjà persuadés. Mais n'y a-t-il pas
de danger à envisager la religion sous un
jour purement humain? Et pourquoi? Notre
religion craint-elle la lumière ? Une grande
preuve de sa céleste origine , c'est qu'elle
soutire l'examen le plus sévère et le plus
minutieux de la raison. Veut-on qu'on nous
fasse éternellement le reproche de cacher
nos dogmes dans une nuit sainte, de peur
qu'on n'en découvre la fausseté? Le christia-
nisme sera-t-il moins vrai quand il paraîtra
plus beau ? Bannissons une frayeur pusilla-
nime ; par excès de religion , ne laissons
pas la religion périr. Nous ne sommes plus
dans le temps où il était bon de dire ,
croyez et n'examinez pas ; on examinera
ia GENIE
malgré nous , et notre silence timide , en
augmentant le triomphe des incrédules ,
diminuera le nombre des fidèles.
Il est temps qu'on sache enfin à quoi se
réduisent ces reproches d'absurdité , de gros-
sièreté , de petitesse , qu'on fait tous les jours
au christianisme ; il est temps de montrer
que loin de rapetisser la pensée, il se prête
merveilleusement aux élans de l'ame , et
peut enchanter l'esprit aussi divinement que
les dieux de Virgile et d'Homère. Nos raisons
auront du moins cet avantage , qu'elles seront
à la portée de tout le monde, et qu'il ne faudra
qu'un bon sens pour en juger. On néglige
peut-être un peu trop dans les ouvrages de
ce genre , de parler la langue de ses lecteurs :
il faut être docteur avec le docteur , et poëte
avec le poëte. Dieu ne défend pas les routes
fleuries , quand elles servent à revenir à lui ,
et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes
et sublimes de la montagne , que la brebis
égarée retourne au bercail.
Nous osons croire que cette manière d'en-
visager le christianisme présente des rapports
peu connus : sublime par l'antiquité de ses
souvenirs qui remontent au berceau du
monde , ineffable dans ses mystères , adorable
DU CHRISTIANISME. i3
clans ses sacremcns , intéressant dans son
histoire , céleste dans sa morale , riche et
charmant dans ses pompes, il réclame toutes
les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre
dans la poésie ? le Tasse , Milton , Corneille t
Racine, Voltaire , vous retracent ses miracles.
Dans les belles-lettres , l'éloquence, l'histoire,
la philosophie ? que n'ont point fait , par
son inspiration , Bossuet , Fénélon , Massillon ,
Bourdaloue , Bacon , Pascal , Euler , Newton ,
Leibnitz ! Dans les arts ? que de chefs-
d'œuvre ! Si vous l'examinez dans son culte,
que de choses ne vous disent point et ses
vieilles églises gothiques , et ses prières admi-
rables , et ses superbes cérémonies ! Parmi
son clergé ? voyez tous ces hommes qui vous
ont transmis la langue et les ouvrages de
Rome et de la Grèce , tous ces solitaires de
la Thébaïde, tous ces lieux de refuge pour
les infortunés , tous ces missionnaires à la
Chine , au Canada , au Paraguay , sans oublier
les ordres militaires , d'où va naître la
chevalerie ! Mœurs de nos aïeux , peinture
des anciens jours , poésie , romans même ,
choses secrètes de la vie , nous avons tout
fait servir à notre cause. Nous demandons
des sourires au berceau . et des pleurs à la
i4 GÉNIE
tombe : tantôt avec le moine Maronite ,
nous habitons les sommets du Carmel et
du Liban; tantôt avec la fille de la charité,
nous veillons au lit du malade : ici deux
époux américains nous appellent au fond
de leurs déserts ; là nous entendons gémir
la vierge dans les solitudes du cloitre :
Homère vient se placer auprès de Milton,
Virgile à côté du Tasse ; les ruines de
Memphis et d'Athènes contrastent avec les
ruines des monumens chrétiens, les tombeaux
d'Ossian avec nos cimetières de campagne ;
à Saint - Denis nous visitons la cendre des
rois ; et quand notre sujet nous force de
parler du dogme de l'existence de Dieu ,
nous cherchons seulement nos preuves dans
les merveilles de la nature ; enfin nous
essayons de frapper au cœur de l'incrédule
de toutes les manières ; mais nous n'osons
nous flatter de posséder cette verge mira-
culeuse de la religion , qui fait jaillir du
rocher les sources d'eau vive.
Quatre parties , divisées chacune en six
livres , composent notre ouvrage. La première
traite des dogmes et de la doctrine.
La seconde et la troisième renferment la
poétique du christianisme , ou les rapports
DU CHRISTIANISME. i5
de cette religion avec la poésie, la littérature
et les arts.
La quatrième contient le culte, c'est-à-dire
tout ce qui concerne les cérémonies de l'église ,
et tout ce qui regarde le clergé séculier et
régulier.
Au reste , nous avons souvent rapproché
les dogmes et la doctrine des autres cultes,
des dogmes, de la doctrine et du culte évan-
gélique : pour satisfaire toutes les classes de
lecteurs, nous avons aussi touché, de temps
en temps , la partie historique et mystique
de la religion. Maintenant que le lecteur
connaît le plan général de l'ouvrage, entrons
dans l'examen des Dogmes et de la Doctrine,
et afin de passer aux mystères chrétiens ,
commençons par nous enquérir de la nature
des choses mystérieuses.
CHAPITRE II.
De la nature du Mystère.
IL n'est rien de beau , de doux , de grand
dans la vie que les choses mystérieuses. Les
sentimens les plus merveilleux sont ceux qui
nous agitent un peu confusément; la pudeur,
l'amour chaste , l'amitié vertueuse sont pleines
ï6 GENIE
de secrets. On dirait que les cœurs qui s'aiment
s'entendent à demi-mot , et qu'ils ne sont
que comme entr'ouverts. L'innocence, à son
tour , qui n'est qu'une sainte ignorance , n'est-
elle pas le plus ineffable des mystères ?
L'enfance n'est si heureuse , que parce quelle
ne sait rien , la vieillesse si misérable , que
parce qu'elle sait tout ; heureusement pour
elle, quand les mystères de la vie finissent,
ceux de la mort commencent.
S'il en est ainsi des sentimens , il en est
ainsi des vertus : les plus angéliques sont
celles qui découlant immédiatement de Dieu ,
telles que la charité , aiment à se cacher aux
regards , comme leur source.
En passant aux rapports de l'esprit , nous
trouvons que les plaisirs de la pensée sont
aussi des secrets. Le secret est d'une nature
si divine , que les premiers hommes de l'Asie
ne parlaient que par symboles. A quelle
science revient - on sans cesse ? à celle qui
laisse toujours quelque chose à deviner , et
qui fixe nos regards sur une perspective
infinie. Si nous nous égarons dans le désert,
une sorte d'instinct nous fait éviter les plaines,
où l'on voit tout , d'un coup d'œil ; nous
allons chercher ces forêts , berceaux de la
religion ,
DU CHRISTIANISME. 17
religion , ces forets dont l'ombre , les bruits
et le silence sont remplis de prodiges , ces
solitudes où les corbeaux et les abeilles nour-
rissaient les premiers Pères de l'église , et où
ces saints hommes goûtaient tant de délices ,
qu'ils s'écriaient : « Seigneur , c'est assez ;
je mourrai de douceur , si cous ne modérez
ma joie ! » Enfin on ne s'arrête pas au pied
d'un monument moderne dont l'origine est
connue ; mais que dans une île déserte , au
milieu de l'Océan , on trouve tout-à-coup
une statue de bronze , dont le bras déployé
montre les régions où le soleil se couche ,
et dont la base soit chargée de hiéro-
glyphes , et rongée par la mer et le
temps ; quelle source de méditations pour le
voyageur ! Tout est caché, tout est inconnu
dans l'univers. L'homme lui-même n'est-il pas
un étrange mystère? D'où part l'éclair que
nous appelons existence, et dans quelle nuit
va-t-il s'éteindre ? L'Eternel a placé la Nais-
sance et la Mort , sous la forme de deux fan-
tômes voilés, aux deux bouts de notre carrière ;
l'un produit l'inconcevable moment de notre
vie que l'autre s'empresse de dévorer.
Il n'est donc point étonnant , d'après le
penchant de l'homme aux mystères , que les
1. B
i8 GENIE
religions de tous les peuples aient eu leurs
choses impénétrables. Les Selles étudiaient
les paroles prodigieuses des colombes de
Dodone ; llnde , la Perse , l'Ethiopie , la
Scy thie , les Gaules , la Scandinavie , avaient
leurs cavernes , leurs montagnes saintes ,
leurs chênes sacrés , où le brachmane , le
mage , le gymnosophiste , le druide , pro-
nonçaient l'oracle inexplicable des Immortels.
A Dieu ne plaise que nous voulions com-
parer ces mystères aux mystères de la véri-
table religion, et les immuables profondeurs
du Souverain qui est dans le ciel , aux
changeantes obscurités de ces dieux , ouvrages
de la main des hommes ( i ). Nous avons
seulement voulu faire remarquer qu'il n'y a
point de religion sans mystères; ce sont eux
qui, avec le sacrifice, constituent essentiel-
lement le culte : Dieu même est le grand
secret de la nature ; la Divinité était voilée
en Egypte , et le sphinx s'asseyait sur le
seuil de ses temples.
(i) Sap. cap. i3,v. 10.
DU CHRISTIANISME. 19
CHAPITRE III.
DES MYSTÈRES CHRÉTIENS.
De la Trinité.
On découvre au premier coup d'oeil, dans
la partie des mystères , un grand avantage
de la religion chrétienne sur les religions de
l'antiquité. Les mystères de celles-ci n'avaient
aucun rapport avec l'homme , et ne formaient
tout au plus qu'un sujet de réflexions pour
le philosophe , ou de chants pour le poète.
Nos mystères , au contraire , s'adressent à
nous ; ils contiennent les secrets de notre
nature. Il ne s'agit plus d'un futile arran-
gement de nombres , mais du salut et du
bonheur du genre humain. L'homme qui
sent si bien chaque jour son ignorance et
sa faiblesse, pourrait-il rejeter les mystères
de J. C. ? ce sont ceux des infortunés !
La Trinité, premier mystère des chrétiens,
ouvre un champ immense d'études philoso-
phiques , soit qu'on la considère dans les
attributs de Dieu , soit qu'on recherche les
vestiges de ce dogme autrefois répandu dans
B 2
2o GENIE
l'Orient. C'est une très-méchante manière de
raisonner , que de rejeter ce qu'on ne peut
comprendre. A partir des choses les plus
simples dans la vie , il serait aisé de prouver
que nous ignorons tout , et nous voulons
pénétrer dans les ruses de la Sagesse !
La Trinité fut peut - être connue des
Egyptiens : l'inscription grecque du grand
obélisque du cirque majeur, à Rome, portait:
Miyaç eths , le grand Dieu; 9wy»»7«f, V En-
gendré de Dieu, et \vttft^v/yns , le Tout-brillant
(Apollon , l'Esprit. )
Héraclides de Pont et Porphyre rapportent
un fameux oracle de Sérapis :
. . 2,6fiÇ)vlct Jfl rplcc 7r»>la , xi iis tv tov]et.
Tout est Dieu dans l'origine ; puis le
Verbe et V Esprit : trois dieux coengendrés
ensemble et se réunissant dans un seul.
Les Mages avaient une espèce de Trinité
dans leur Metris , Oromasis et Araminis , ou
Mitra , Oromase et Arimane.
Platon semble parler de ce dogme dans
plusieurs endroits de ses ouvrages.
« Non-seulement , dit Dacier , on prétend
qu'il a connu le Verbe , fils éternel de Dieu ;
DU CHRISTIANISME. 21
on soutient même qu'il a connu le Saint-
Esprit , et qu'ainsi il a eu quelque idée de
la très-sainte Trinité , car il écrit au jeune
Denys :
« Il faut que je déclare à Archédémus
ce qui est beaucoup plus précieux et plus
divin , et que cous avez grande envie de
savoir , puisque vous me l'avez envoyé exprès ;
car, selon ce qui l m'a dit, vous ne croyez
pas que je vous aie suffisamment expliqué
ce que je pense sur la nature du premier
principe; il faut vous V écrire par énigmes ,
afin que si ma lettre est interceptée sur
terre ou sur mer , celui qui la lira n'y
puisse rien comprendre. Toutes choses sont
autour de leur roi; elles sont à cause de
lui , et il est seul la cause des bonnes choses ,
second pour les secondes, et troisième pour
les troisièmes. » ( 1 )
« Dans V Epinomis et ailleurs , il établit
pour principes le premier bien , le Verbe ou
l'entendement , et l'ame. Le premier bien ,
(1) Dacier cite le tom. III, lett. II, pag. 3i2, appa-
remment du Platon de Serranus ; mais tous les Platon de
Serranus et de Ficin de la Bibliothèque nationale, ne donnent
ni le même tome , ni la même page , ni la même lettre.
B 3
22 GENIE
c'est Dieu ; le Verbe , ou l'entendement ,
c'est le fils de ce premier bien qui l'a engendré
semblable à lui; et l'ame, qui est le terme
entre le Père et le Fils, c'est le Saint-
Esprit. » ( i )
Platon avait emprunté cette doctrine de
la Trinité , de Timée de Locres , qui la
tenait lui-même de l'école italique. Marsile
Fiein , dans une de ses remarques sur Platon,
montre d'après Jamblique , Porphyre, Platon
et Maxime de Tyr , que les Pythagoriciens
connaissaient aussi l'excellence du Ternaire;
Pythagore l'a même indiqué dans ce symbole:
Honorato in primis habitum , tribunal et
Triobolwn.
Aux Indes , la Trinité est connue.
« Ce que j'ai vu de plus marqué et de plus
étonnant dans ce genre, dit le père Calmette,
c'est un texte tiré de Lamaastambam , l'un
de leurs livres... Il commence ainsi : Le
Seigneur , le bien , le grand Dieu , dans sa
bouche est la parole. (Le terme dont ils se
servent la personnifie.) Il parle ensuite du
Saint-Esprit en ces termes : Ventus seu
(i) Œuv. de Plat. Irad. par Dacier ? t. I, p. 154.
DU CHRISTIANISME. zZ
spirltus perjectus ; et finit parla création,
en l'attribuant à un seul Dieu. » ( i )
Au Thibet.
« Voici ce que j'appris de la religion du
Thibet : ils appellent Dieu , Konciosa , et ils
semblent avoir quelque idée de l'adorable
Trinité ; car tantôt ils le nomment Konci-
hocick y Dieu-un , et tantôt Koncioksum ,
Dieu-trin. Ils se servent d'une espèce de
chapelet, sur lequel ils prononcent ces paroles,
om, ha, hum. Lorsqu'on leur en demande
l'explication, ils répondent que om signifie
intelligence, ou bras , c'est-à-dire puissance;
que ha est la parole ; que hum est le cœur ,
ou l'amour ; et que ces trois mots signifient
Dieu. » (2)
Les missionnaires anglais à Otaïti ont
trouvé quelques traces de la Trinité, parmi
les dogmes religieux des habitans de cette ile.
Nous croyons d'ailleurs entrevoir dans la
nature même une sorte de preuve physique
de la Trinité. Elle est l'archétype de l'univers ,
ou , si l'on veut , sa divine charpente. Ne
serait-il pas possible que la forme extérieure
(1) Lettres édif. tom. XIV, p. 9.
(2) Lelt. édif. tom. XII, pag. 437.
B 4
04 GENIE
et matérielle participât de l'arche intérieure
et spirituelle qui la soutient, de même que
Platon (i) représentait les choses corporelles,
comme l'ombre des pensées de Dieu ? Le
nombre de Trois semble être dans la nature
le terme par excellence. Le Trois n'est point
engendré et engendre toutes les autres fractions,
ce qui le faisait appeler le nombre sans m ère ,
par Pythagore. (2)
On peut découvrir quelque tradition obscure
de la Trinité jusque dans les fables du
Polythéisme. Les Grâces lavaient prise pour
leur terme ; elle existait au Tartare , pour
la vie et la mort de l'homme , et pour la
vengeance céleste ; enfin trois Dieux frères
(1) In Rep.
(2) Hier. Corn, in Pyt. Le 3, simple par lui-même, est
le seul nombre qui se compose de simples, et qui fournit
un nombre simple en se décomposant : vous ne pouvez
composer un autre nombre complexe sans le 3 , excepté le 2.
Les générations du trois sont magnifiques, et tiennent à
cette puissante unité qui est le premier anneau de la chaîne
des nombres , et qui remplit l'univers. Les anciens faisaient
un fort grand usage des nombres, pris métaphysiquement,
et il ne se faut pas hâter de prononcer que Pythagore ,
Platon , et les prêtres Égyptiens , dont ils tiraient cette
science , fussent des fous ou des imbécilles.
DU CHRISTIANISME. a5
composaient , en se réunissant , la puissance
entière de l'univers.
Les Philosophes divisaient l'homme moral
en trois parts , et les Pères de l'église ont
cru retrouver l'image de la Trinité spirituelle
dans l'ame de l'homme.
« Si nous imposons silence à nos sens,
dit Bossuet , et que nous nous renfermions
pour un peu de temps au fond de notre
ame, c'est-à-dire dans cette partie où la vérité
se fait entendre , nous y verrons quelque
image de la Trinité que nous adorons. La
pensée , que nous sentons naître comme le
germe de notre esprit, comme le fils de notre
intelligence, nous donne quelque idée du Fils
de Dieu conçu éternellement dans l'intelli-
gence du Père céleste. C'est pourquoi ce Fils
de Dieu prend le nom de Verbe , afin que
nous entendions qu'il naît dans le sein du
Père ; non comme naissent les corps, mais
comme naît dans notre ame cette parole
intérieure que nous y sentons , quand nous
contemplons la vérité.
» Mais la fécondité de notre esprit ne se
termine pas à cette parole intérieure , à cette
pensée intellectuelle , à cette image de la
vérité qui se forme en nous. Nous aimons
26 GENIE
et cette parole intérieure , et l'esprit où elle
naît; et, en l'aimant, nous sentons en nous
quelque chose qui ne nous est pas moins
précieux que notre esprit et notre pensée,
qui est le fruit de l'un et de l'autre , qui
les unit , qui s'unit à eux , et ne fait avec
eux qu'une même vie.
» Ainsi , autant qu'il se peut trouver de
rapport entre Dieu et l'homme; ainsi, dis-je,
se produit en Dieu l'amour éternel qui sort
du Père qui pense , et du Fils qui est sa
pensée , pour faire , avec lui et sa pensée ,
une même nature également heureuse et
parfaite. » ( i )
Voilà un assez beau commentaire , à propos
d'un seul mot delà Genèse : Faisons l'homme.
Tertullien , dans son Apologétique , s'ex-
prime ainsi sur le grand mystère de notre
religion :
« Dieu a créé le monde par sa parole ,
sa raison et sa puissance. Vos philosophes
même conviennent que logos , le verbe et
la raison , est le créateur de l'univers. Les
chrétiens ajoutent seulement que la propre
substance du verbe et de la raison , cette
(i) Boss. Hist. univ. sec. part. . pag. 167 et 168, tom. 2 5
édit. stcr.
DU CHRISTIANISME. 27
substance par laquelle Dieu a tout produit,
est esprit ; que cette parole ou le verbe a
dû être prononcé par Dieu; que Dieu l'ayant
prononcé , l'a engendré ; que conséquemment
il est Fils de Dieu , et Dieu , à cause de
l'unité de substance. Si le soleil prolonge un
rayon, sa subtance n'est pas séparée, mais
étendue. Ainsi le verbe est esprit d'un esprit,
et Dieu de Dieu , comme une lumière
allumée d'une autre lumière. Ainsi ce qui
procède de Dieu est Dieu , et les deux ,
avec leur esprit , ne font qu'un ; différant
en propriété , non en nombre ; en ordre ,
non en nature : le fils est sorti de son principe
sans le quitter. Or , ce rayon de Dieu est
descendu dans le sein d'une vierge ; il s'est
revêtu de chair ; il s'est fait homme uni à
Dieu. Cette chair soutenue de l'esprit , se
nourrit , croît , parle , enseigne , opère : c'est
le Christ. »
Cette démonstration de la Trinité, peut
être comprise par les esprits les plus simples.
Il se faut souvenir que Tertullien parlait à
des hommes qui persécutaient Jesus-Christ ,
et qui n'auraient pas mieux aimé que de
trouver moyen d'attaquer la doctrine , et
même la personne de ses défenseurs. Nous
28 GENIE
ne pousserons pas plus loin ces preuves ,
et nous les abandonnons à ceux qui ont
étudié la secte Italique, et la haute théologie
chrétienne.
Quant aux images qui soumettent à la
faiblesse de nos sens le plus grand des mys-
tères , nous avons peine à concevoir ce que
le redoutable triangle de feu, imprimé dans
la nue , peut avoir de ridicule en poésie. Le
Père , sous la figure d'un vieillard , ancêtre
majestueux des temps , ou représenté comme
une effusion de lumière , serait-il donc une
peinture si inférieure à celles de la mythologie ?
N'est-ce pas une chose merveilleuse de voir
l'Esprit saint , l'esprit sublime de Jehovah ,
porté par l'emblème de la douceur , de
l'amour , et de l'innocence ? Dieu se sent-il
travaillé du besoin de semer sa parole ?
l'Esprit n'est plus cette Colombe qui couvrait
les hommes de ses ailes de paix ; c'est un
Verbe visible , c'est une langue de feu , qui
parle tous les dialectes de la terre, et dont
l'éloquence élève ou renverse des empires.
Pour peindre le Fils divin , il nous suffira
d'emprunter les paroles de celai qui le con-
templa dans sa gloire. « Il était assis sur un
trône , dit l'apôtre ; son visage brillait comme
DU CHRISTIANISME. 29
le soleil dans sa force, et ses pieds comme
de l'airain fondu dans la fournaise ; ses yeux
étaient deux flammes. Un glaive à deux
tranehans sortait de sa bouche ; dans la main
droite il tenait sept étoiles ; dans la gauche ,
un livre scellé de sept sceaux. Un fleuve de
lumière était devant ses lèvres. Les sept esprits
de Dieu brillaient devant lui comme sept
lampes ; et de son marche-pied sortaient
des voix , des foudres et des éclairs. » ( 1 )
CHAPITRE IV.
De la Rédemption.
Ue même que la Trinité renferme les secrets
de l'ordre métaphysique , la Rédemption
contient les merveilles de l'homme , et l'his-
toire de ses fins et de son cœur. Avec quel
étonnement , si l'on s'arrêtait un peu dans
de si hautes méditations , ne verrait-on pas
s'avancer ces deux mystères qui cachent dans
leurs ombres les premières intentions de
Dieu , et le système de l'univers ! La Trinité
confond notre petitesse , accable nos sens
( 1) Apoc. cap. 1 et 4.
3o GENIE
de sa gloire , et nous nous retirons , anéantis
devant elle. Mais la touchante rédemption,
en remplissant nos yeux de larmes , les
empêche d'être trop éblouis , et nous permet
du moins de les fixer un moment sur la
croix.
On voit d'abord sortir de ce mystère la
doctrine du péché originel , qui explique
l'homme. Sans l'admission de cette vérité ,
connue par tradition de tous les peuples , une
nuit impénétrable nous couvre. Comment ,
sans la tache primitive , rendre compte du
penchant vicieux de notre nature , combattu
par une voix qui nous annonce que nous
fûmes formés pour la vertu? Comment l'ap-
titude de l'homme à la douleur, comment
ses sueurs qui fécondent un sillon terrible,
comment les larmes , les chagrins , les
malheurs du juste , comment les triomphes
et les succès impunis du méchant, comment,
dis-je , sans une chute première , tout cela
pourrait-il s'expliquer ? C'est pour avoir
méconnu cette dégénération, que les philo-
sophes de l'antiquité tombèrent en d'étranges
erreurs , et qu'ils inventèrent le dogme de
la réminiscence. Pour nous convaincre de
la fatale vérité d'où naît le mystère qui nous
DU CHRISTIANISME. 3i
rachète , nous n'avons pas besoin d'autres
preuves que la malédiction prononcée contre
Eve , malédiction qui s'accomplit chaque
jour sous nos yeux. Que de choses dans ces
brisemens d'entrailles , et pourtant dans ce
bonheur de la maternité ! Quelles mystérieuses
annonces de l'homme et de sa double destinée,
prédite à-la-fois par la douleur et par la joie
de la femme qui l'enfante ! On ne peut se
méprendre sur les voies du Très-Haut , en
retrouvant les deux grandes fins de l'homme
dans le travail de sa mère , et il faut recon-
naître un Dieu jusque dans une malédiction.
Après tout , nous voyons chaque jour le
fils puni pour le père , et le contre-coup
du crime d'un méchant aller frapper un
descendant vertueux , ce qui ne prouve que
trop la doctrine du péché originel. Mais un
Dieu de bonté et d'indulgence, sachant que
nous périssions par cette chute , est venu
nous sauver. Ne le demandons point à notre
esprit , mais à notre cœur , nous tous faibles
et coupables , comment un Dieu peut mourir.
Si ce parfait modèle du bon fils , cet exemple
des amis fidèles , si cette retraite au mont
des Oliviers , ce calice amer , cette sueur de
sang , cette douceur d'ame , cette sublimité
32 GENIE
d'esprit , cette croix , ce voile déchiré , ce
rocher fendu , ces ténèbres de la nature , si ce
Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut
ni ravir notre cœur , ni enflammer nos pensées ;
il est à craindre qu'on ne trouve jamais dans
nos ouvrages , comme dans ceux du Poëte ,
« des miracles éclatans , » Speciosa miracula.
« Des images ne sont pas des raisons , dira-
t-on peut-être ; nous sommes dans un siècle
de lumière qui n'admet rien sans preuves. »
Que nous soyions dans un siècle de lumière,
c'est ce dont quelques personnes ont douté ;
mais nous ne serons point étonnés si l'on,
nous fait l'objection précédente. Quand on
a voulu argumenter sérieusement contre le
christianisme , les Origène , les Clarke , les
Bossuet ont répondu. Pressé par ces redou-
tables adversaires , on cherchait à leur échapper
en reprochant au christianisme ces mêmes
disputes métaphysiques dans lesquelles on
voudrait nous entraîner. On disait, comme
Arius , Celse et Porphyre , que notre religion
est un tissu de subtilités qui n'offrent rien
à l'imagination ni au cœur , et qui n'ont pour
sectaires que des fous et des imbécilles (i).
( i ) Orig. c. Cel. lib. III, p. 144. Arius appelle les chrétiens
a èuMi. Arr. Antonin. ap. Tertul, at. scap. , c. IV, lib. in
Se
DU CHRISTIANISME. 33
Se présente-t-il quelqu'un qui répondant à
ces derniers reproches , cherche à démontrer
que le culte évangélique est celui du poëte,
de l'ame tendre ? On ne manquera pas de
s écrier : eh ! qu'est-ce que tout cela prouve,
sinon que vous savez plus ou moins bien
faire un tableau ? Ainsi , voulez-vous peindre
et toucher ; on vous demande des axiomes
et des corollaires. Prétendez-vous raisonner;
il ne faut plus que des sentimens et des
images. Il est difficile de joindre des ennemis
aussi légers , et qui ne sont jamais au poste
où ils vous défient. Nous hasarderons quelques
mots sur la rédemption , pour montrer que
la théologie du christianisme n'est pas aussi
absurde qu'on affecte de le penser.
Une tradition universelle nous apprend
que l'homme a été créé dans un état plus
parfait que celui où il existe à présent, et
qu'il y a eu une chute. Cette tradition se
fortifie de l'opinion des philosophes de tous
temps et de tous pays , qui n'ont jamais pu
se rendre compte de l'homme moral , sans
supposer un état primitif de perfection , d'où
Soh. Malela Chronic. Porphyre donne à la religion l'épithète
de Bâfapûv rix^/Ltoc. Porph. ap. Eus. Hist. eccl. VI, c. IX.
i. C
34 GENIE
la nature humaine est ensuite déchue par
sa faute. ( i )
Si l'homme a été créé , il a été créé pour
une fin quelconque : or , étant créé parfait,
la fin à laquelle il était appelé ne pouvait
être que parfaite.
Mais la cause finale de l'homme a-t-elle
été altérée par sa chute ? Non ; puisque
l'homme n'a pas été créé de nouveau : non ;
puisque la race humaine n'a pas été anéantie ,
pour faire place à une autre race.
Ainsi l'homme devenu mortel et imparfait
par sa désobéissance , est resté toutefois avec
des fins immortelles et parfaites. Comment
parviendra-t-il à ses fins dans son état actuel
d'imperfection ? Il ne le peut plus par sa
propre énergie , par la même raison qu'un
homme malade ne peut s'élever à la hauteur
des pensées à laquelle un homme sain peut
atteindre. Il y a donc disproportion entre
la force , et le poids à soulever par cette
force : ici l'on entrevoit déjà la nécessité d'une
aide ou d'une rédemption.
« Ce raisonnement , dira-t-on , serait bon
pour le premier homme ; mais nous , nous
(i) Vid. Plat. Arist. Sen. les SS. PP. Pascal, Grot.
Ani. etc. ete.
DU CHRISTIANISME. 35
sommes capables de nos fins. Quelle injustice
et quelle absurdité dépenser que nous soyions
tous punis de la faute de notre premier père!
Sans décider ici si Dieu a tort ou raison
de nous rendre solidaires, tout ce que nous
savons et tout ce qu'il nous suffit de savoir
à présent , c'est que cette loi existe. Nous
voyons que par-tout le fils innocent porte
le châtiment dû au père coupable; que cette
loi est tellement liée aux principes des choses ,
qu'elle se répète jusque dans l'ordre physique
de l'univers. Quand un enfant vient à la vie
gangrené des débauches de son père, pourquoi
ne se plaint-on pas de la nature ? car enfin ,
qu'a fait cet innocent, pour porter la peine
des vices d'autrui ? Hé bien , les maladies de
l'ame se perpétuent comme les maladies du
corps , et l'homme se trouve puni dans sa
dernière postérité , de la faute qui lui fit
prendre le premier levain du crime.
La chute ainsi avérée par la tradition uni-
verselle , par la transmission ou la génération
du mal moral et physique ; d'une autre part ,
les fins de l'homme étant restées aussi par-
faites qu'avant la désobéissance , quoique
l'homme lui-même soit dégénéré, il suit qu'une
rédemption ou un moyen quelconque de
C 2.
36 GENIE
rendre l'homme capable de ses fins, est une
conséquence naturelle de l'état où est tombée
la nature humaine.
La nécessité d'une rédemption une fois
admise , cherchons l'ordre où nous pourrons
la trouver. Cet ordre peut être pris ou dans
l'homme , ou au-dessus de l'homme.
Dans l'homme. Pour supposer une ré-
demption , il faut que le prix soit au moins
en raison de la chose à racheter. Or , comment
supposer que l'homme imparfait et mortel
se pût offrir lui-même pour regagner une fin
parfaite et immortelle ? Comment l'homme ,
participant à la faute primitive , aurait -il
pu suffire , tant pour la portion du péché
qui le regarde , que pour celle qui concerne
le reste du genre humain ? Un tel dévouement
ne demandait-il pas un amour et une vertu
au-dessus de la nature ? Il semble que le ciel
ait voulu laisser s'écouler 4ooo années , depuis
la chute jusqu'au rétablissement , afin de
donner le temps aux hommes de juger par
eux-mêmes , combien leurs vertus dégradées
étaient insuffisantes pour un pareil sacrifice.
Il ne reste donc que la seconde supposition :
à savoir , que la rédemption devait procéder
d'une condition au-dessus de l'homme. Voyons
DU CHRISTIANISME. 87
si elle pouvait venir des êtres intermédiaires
entre lui et Dieu.
Milton eut une belle idée , lorsqu'il supposa
qu'après le péché , l'Eternel demanda au ciel
consterné, s'il y avait quelque puissance qui
voulût se dévouer pour le salut de l'homme.
Les divines hiérarchies demeurèrent muettes,
et parmi tant de séraphins , de trônes ,
d'ardeurs , de dominations , d'anges et d'ar-
changes , nul ne se sentit assez de force pour
s'offrir au sacrifice. Cette pensée du poète est
d'une rigoureuse vérité en théologie. En effet,
où les anges auraient-ils pris pour l'homme
l'immense amour que suppose le mystère de
la croix ? Nous dirons en outre , que la plus
sublime des puissances créées n'aurait pas
même eu assez de force pour l'accomplir.
Aucune substance angélique ne pouvait, par
la faiblesse de son essence , se charger de
ces douleurs , qui , selon Massillon , unirent
sur la tète de Jesus-Christ toutes les angoisses
physiques que la punition de tous les péchés
commis depuis le commencement des races
pouvait supposer , et toutes lespeines morales ,
tous les remords qu'avaient dû éprouver les
pécheurs , en commettant le crime. Si le Fils
de l'homme lui-même trouva le calice amer,
C 3
38 GENIE
comment un ange l'eût-il porté à ses lèvres?
Il n'aurait jamais pu boire la lie, et le sacrifice
n'eût point été consommé.
Nous ne pouvions donc avoir pour
rédempteur qu'une des trois personnes exis-
tantes de toute éternité ; or, de ces trois divines
personnes , on voit que le Fils , par sa nature
même , devait être le seul à nous racheter.
Amour qui lie entr'elles les parties de l'univers ,
Milieu qui réunit les extrêmes , Principe
vivifiant de la nature , il pouvait seul récon-
cilier Dieu avec l'homme. Il vint ce nouvel
Adam , homme selon la chair par Marie ,
homme selon la morale par son évangile ,
homme selon Dieu par son essence. Il naquit
d'une Vierge , pour ne point participer à la
faute originelle , et pour être une victime
sans tache ; il reçut le jour dans une étable,
au dernier degré des conditions humaines,
parce que nous étions tombés par l'orgueil:
ici commence la profondeur du mystère ,
l'homme se trouble , et les voiles s'abaissent.
Ainsi le but que nous pouvions atteindre
avant la désobéissance , nous est proposé de
nouveau , mais la route pour y parvenir n'est
plus la même. Adam innocent y serait arrivé
par des chemins enchantés; Adam pécheur
DU CHRISTIANISME. 3g
n'y peut monîer qu'au travers des précipices.
La nature a changé depuis la faute de notre
premier père , et la rédemption n'a pas eu
pour objet de faire une création nouvelle ,
mais de trouver un salut final pour la
première. Tout donc est resté dégénéré avec
l'homme ; et ce roi de l'univers , qui d'abord né
immortel , devait s'élever , sans changer d'exis-
tence, au bonheur des puissances célestes, ne
peut plus maintenant jouir de la présence de
Dieu , sans passer par les déserts du tombeau ,
comme parle S. Chrysostome. Son ame a
été sauvée de la destruction finale par la
rédemption ; mais son corps , joignant à la
fragilité naturelle de la matière , la faiblesse
accidentelle du péché, subit la sentence pri-
mitive dans toute sa rigueur : il tombe, il
se fond , il se dissout. Dieu , après la chute
de nos premiers pères , cédant à la prière
de son fils, et ne voulant pas détruire tout
l'homme , inventa la mort comme un demi-
néant , afin que le pécheur sentit l'horreur
de ce néant entier , auquel il eût été con-
damné , sans les prodiges de l'amour céleste.
Nous osons présumer que s'il y a quelque
chose de clair en métaphysique , c'est la
chaîne de ce raisonnement. Ici point de mots
C 4
4o GENIE
mis à la torture , point de divisions et de
subdivisions , point de termes obscurs ou
barbares. Le christianisme n'est point com-
posé de ces choses, comme les sarcasmes de
l'incrédulité voudraient nous le faire croire.
L'évangile a été prêché au pauvre d'esprit,
et il a été entendu du pauvre d'esprit ; c'est
le livre le plus clair qui existe. Sa doctrine
n'a point son siège dans la tète , mais dans"
le cœur ; elle n'apprend point à disputer ,
mais à bien vivre. Toutefois elle n'est pas
sans secrets. Ce qu'il y a de véritablement
ineffable dans l'écriture , c'est ce mélange
continuel des plus profonds mystères et de
la plus extrême simplicité , caractères d'où
naissent le touchant et le sublime : il ne faut
donc plus s'étonner que l'œuvre de Jesus-
Christ parle si éloquemment. Et telles sont
encore les vérités de notre religion, malgré
leur peu d'appareil scientifique , qu'un seul
point admis vous force d'admettre tous les
autres. Il y a plus ; si vous espérez échapper
en niant le principe , tel , par exemple , que
le péché originel ; bientôt , poussés de consé-
quence en conséquence , vous serez forcés
d'aller vous perdre dans l'athéisme : dès
l'instant où vous reconnaissez un Dieu , la
DU CHRISTIANISME. 4i
religion chrétienne arrive, malgré vous, avec
tous ses dogmes , comme l'ont remarqué
Clarke et Pascal. Voilà , ce nous semble ,
une des plus fortes preuves en faveur du
christianisme.
Au reste , il ne faut pas s'étonner , que
celui qui fait rouler , sans les confondre , ces
millions de globes sur nos tètes , ait répandu
tant d'harmonie dans les principes d'un culte
établi par lui; il ne faut pas s'étonner, qu'il
fasse tourner les charmes et les grandeurs
de ses mystères dans le cercle d'une logique
inévitable , comme il fait revenir les astres
sur eux-mêmes , pour nous ramener ou les
fleurs ou les foudres des saisons. On a peine
à concevoir le déchaînement du siècle contre
le christianisme. S'il est vrai que la religion
soit nécessaire aux hommes , comme l'ont cru
tous les philosophes, par quel culte veut-on
remplacer celui de nos pères ? On se rap-
pellera long-temps ces jours où des hommes
de sang prétendirent élever des autels aux
vertus , sur les ruines du christianisme. D'une
main ils dressaient des échafauds; de l'autre,
sur le frontispice de nos temples , ils garan-
tissaient à Dieu Y éternité, et à l'homme la
mort ; et ces mêmes temples, où l'on voyait
42 GENIE
autrefois ce Dieu qui est connu de l'univers ,
ces images de Vierge qui consolaient tant
d'infortunés , ces temples étaient dédiés à la
Vérité , qu'aucun homme ne connaît , et à
la Raison , qui n'a jamais séché une larme !
CHAPITRE V.
De V Incarnation.
.L'incarnation nous présente le Souverain
des cieux dans une bergerie , celui qui lance
la foudre entouré de bandelettes de lin ,
celui que l'univers ne peut contenir , ren-
fermé dans le sein d'une femme. L'antiquité
eût bien su tirer parti de cette merveille.
Quels tableaux Homère et Virgile ne nous
auraient-ils pas laissés de la nativité d'un
Dieu dans une crèche, des pasteurs accourus
au berceau , des mages conduits par une
étoile, des anges descendant dans le désert,
d'une vierge mère adorant son nouveau-né,
et de tout ce mélange d'innocence , d'en-
chantement et de grandeur !
En laissant à part ce que nos mystères ont
de direct et de sacré, on pourrait retrouver
encore sous leurs voiles, les vérités les plus
DU CHRISTIANISME. 43
ravissantes de la nature. Ces secrets du ciel,
sans parler de leur partie mystique , sont
peut-être le type des lois morales et phy-
siques du monde : cela serait très-digne de
la gloire de Dieu , et Ton entreverrait alors
pourquoi il lui a plu de se manifester dans
ces mystères, de préférence à tout autre qu'il
eût pu choisir. Jesus-Christ , ( par exemple ,
ou le monde moral) prenant naissance dans
le sein d'une vierge , nous enseignerait le
prodige de la création physique , et nous mon-
trerait l'univers se formant dans le sein de
l'amour céleste. Les paraboles et les figures de
ce mystère seraient ensuite gravées dans chaque
objet , autour de nous. Par-tout en effet la force
nait de la grâce : le fleuve sort de la fontaine,
le lion est d'abord nourri d'un lait pareil à celui
que suce l'agneau; et parmi les hommes, le
Tout-Puissant a promis la gloire du ciel , à ceux
qui pratiquent les plus humbles vertus.
Ceux qui ne découvrirent dans la chaste
reine des anges, que des mystères d'obscénité,
sont bien à plaindre. Il nous semble qu'on
pourrait dire quelque chose d'assez touchant
sur cette femme mortelle , devenue la mère
immortelle d'un Dieu rédempteur, sur cette
Marie à -la -fois vierge et mère, les deux
44 GENIE
états les plus divins de la femme , sur cette
jeune fille de l'antique Jacob , qui vient au
secours des misères humaines, et sacrifie un
fils , pour sauver la race de ses pères. Cette
tendre médiatrice entre nous et l'Eternel ,
ouvre avec la douce» vertu de son sexe un
cœur plein de pitié à nos tristes confidences ,
et désarme un Dieu irrité. Dogme enchanté
qui adoucit la terreur d'un Dieu, en inter-
posant la beauté entre notre néant et la
majesté divine !
Les cantiques de l'église nous peignent
la bienheureuse Marie , assise sur un trône
de candeur, plus éclatant que la neige; elle
brille sur ce trône comme une rose mysté-
rieuse ( i ) , ou comme Y étoile du matin
précurseur du soleil de la grâce (2) ; les
plus beaux anges la servent , les harpes et
les voix célestes forment un concert autour
d'elle ; on reconnaît dans cette fille des
hommes , le rejuge des pécheurs ( 3 ) , la
consolation des affligés (4)/ elle ignore les
(1) Hosa mystica.
(2) Stella matutina.
( 3 ) Refughim peccatorum.
(4) Consolatrix afflictontm.
DU CHRISTIANISME. 45
saintes colères du Seigneur ; elle est toute
bonté, toute compassion, toute indulgence.
Marie est la divinité de l'innocence, de la
faiblesse et du malheur. La foule de ses
adorateurs dans nos églises , se compose de
pauvres matelots qu'elle a sauvés du nau-
frage , de vieux invalides qu'elle a arrachés
à la mort , sous le fer des ennemis de la
France , de jeunes femmes dont elle a calmé
les douleurs. Celles-ci apportent leurs nour-
rissons devant son image , et le cœur du
nouveau-né , qui ne comprend pas encore
le Dieu du ciel , comprend déjà cette divine
mère , qui tient un enfant dans ses bras.
CHAPITRE VI.
DES SACREMENS.
Le Baptême et la Confession.
»3i les mystères accablent l'esprit par leur
grandeur, on éprouve une autre sorte d'éton-
nement, mais qui n'est peut-être pas moins
profond, en contemplant les sacremens de
l'église. La connaissance de l'homme civil
et moral , est renfermée toute entière dans
ces institutions.
46 GENIE
Le baptême , le premier des sacrement
que la religion confère à l'homme , selon
la parole de l'apôtre , le revêt de Jesus-
Christ. Ce sacrement nous rappelle la cor-
ruption où nous sommes nés, les entrailles
douloureuses qui nous portèrent, les tribu-
lations qui nous attendent dans ce monde;
il nous dit que nos fautes rejailliront sur
nos fils , que nous sommes tous solidaires :
terrible enseignement qui suffirait seul, s'il
était bien médité, pour faire régner la vertu
parmi les hommes.
Voyez le néophyte debout au milieu des
ondes du Jourdain : le solitaire du rocher
verse l'eau lustrale sur sa tète; le fleuve des
patriarches , les chameaux de ses rives , le
Temple de Jérusalem , les cèdres du Liban
paraissent attentifs : ou plutôt regardez ce jeune
enfant sur les fontaines sacrées. Une famille
pleine de joie l'environne ; elle renonce pour
lui au péché , elle lui donne le nom de
son aïeul , qui devient immortel dans cette
renaissance perpétuée par l'amour de race
en race. Déjà le père s'empresse de reprendre
son fils , pour le reporter à une épouse
impatiente , qui compte , sous ses rideaux ,
tous les coups de la cloche baptismale. On
DU CHRISTIANISME. 47
entoure le lit maternel; des pleurs d'atten-
drissement et de religion coulent de tous
les yeux ; le nouveau nom de l'enfant ,
l'antique nom de son ancêtre , est répété
de bouche en bouche , et chacun mêlant
les souvenirs du passé aux joies présentes ,
croit reconnaître le vieillard dans le nouveau-
né qui fait revivre sa mémoire. Tels sont
les tableaux que présente le sacrement de
baptême; mais la religion, toujours morale,
toujours sérieuse , alors même qu'elle est.
plus riante , nous montre aussi le fils des rois
dans sa pourpre , renonçant aux grandeurs
de Satan, à la même piscine où l'enfant
du pauvre en haillons , vient abjurer des
pompes , auxquelles pourtant il ne sera point
condamné.
On trouve dans S. Ambroise une description
curieuse de la manière dont s'administrait
le sacrement de baptême dans les premiers
siècles de l'église ( i ). Le jour choisi pour
la cérémonie était le samedi - saint. On
commençait par toucher les narines, et par
(i) Ambros. de Myst. Tertullien , Origène , S. Jérôme,
S. Augustin , parlent aussi du baptême , mais moins en
en détail que Saint Ambrcise. C'est dans les sis livres des
48 GÉNIE
ouvrir les oreilles du catéchumène , en disant
ephpheta, ouçrez-çous. On le faisait ensuite
entrer dans le saint des saints. En présence
du diacre , du prêtre et de l'évêque , il
renonçait aux œuvres du démon. 11 se tournait
vers l'occident , image des ténèbres , pour
abjurer le monde, et vers l'orient, symbole
de lumière , pour marquer son alliance avec
Jesus-Christ. L'évêque faisait alors la béné-
diction du bain , dont les eaux , selon Saint
Ambroise , indiquent les mystères de l'Ecri-
ture : la création , le déluge , le passage de
la mer Rouge , la nuée , les eaux de Mara t
Naaman et le paralytique de la Piscine. Les
eaux ayant été adoucies par le signe de la
croix , on y plongeait trois fois le caté-
chumène en l'honneur de la Trinité, et en
lui enseignant que trois choses rendent témoi-
gnage dans le baptême : l'eau , le sang et
l'esprit.
Au sortir du saint des saints , l'évêque
faisait à l'homme renouvelé , l'onction sur
la tète , afin de le sacrer de la race élue
Sacremens , faussement attribués à ce père , qu'on voit la
circonstance des trois immersions et du touchement des
narines que nous rapportons ici,
et
DU CHRISTIANISME. 49
et de la nation sacerdotale du Seigneur. Puis on
lui lavait les pieds, on lui mettait des habits
blancs , comme un vêtement d'innocence ;
après quoi il recevait dans le sacrement de
Confirmation, l'esprit de crainte divine, l'esprit
de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil
et de force , l'esprit de doctrine et de piété.
L'évèque prononçait à haute voix les paroles de
l'apôtre : Dieu le père vous a marqué de son
sceau. Jesus-Christ notre Seigneur, vous a
confirmé; il a donné à votre cœur les arrhes
du Saint-Esprit.
Le nouveau chrétien marchait alors à l'autel
pour y recevoir le pain des anges, en disant :
J entrerai à l'autel du Seigneur, du Dieu
qui réjouit ma jeunesse. A la vue de l'autel
couvert de vases d'or , de flambeaux , de fleurs ,
d'étoffes de soie , le néophyte s'écriait avec
le Prophète : Vous avez préparé une table
devant moi ; c'est le Seigneur qui me nourrit ,
rien ne me manquera , il ma établi dans un
lieu abondant en pâturage. La cérémonie se
terminait par le sacrifice de la messe. Ce
devait être une fête bien auguste que celle
où les Ambroise donnaient au pauvre inno-
cent, la place qu'ils refusaient à l'empereur
coupable.
1. D
5o GENIE
S'il n'y a pas dans ce premier acte de la
vie chrétienne, un mélange divin de théologie
et de morale, de mystères et de simplicité,
rien ne sera jamais divin en religion.
Mais , considéré dans une sphère plus
élevée, et comme figure du mystère de notre
rédemption , le Baptême est un bain qui
rend à l'ame sa vigueur première. On ne
peut se rappeler sans regret la beauté des
anciens jours , alors que les forêts n'avaient
pas assez de silence , les grottes pas assez
de profondeur , pour les fidèles qui venaient
y méditer les mystères. Ces chrétiens pri-
mitifs, témoins de la rénovation du monde,
étaient occupés de pensées bien différentes
de celles qui nous courbent aujourd'hui vers
la terre , nous tous chrétiens vieillis dans
le siècle et non pas dans la foi. En ce temps-
là la sagesse était sur les rochers , dans les
antres avec les lions , et les rois allaient
consulter le solitaire de la montagne. Jours
trop tôt évanouis ! il n'y a plus de S. Jean
au désert , et l'heureux catéchumène ne sentira
plus couler sur lui ces flots du Jourdain , qui
emportaient aux mers toutes ses souillures.
La Confession suit le Baptême ; et l'église ,
avec une prudence qu'elle seule possède, a
DU CHRISTIANISME. 5i
fixé l'époque de la Confession à l'âge où
l'idée du crime peut être conçue ; il est certain
qu'à sept ans l'enfant a les notions du bien
et du mal. Tous les hommes , les philo-
sophes même, quelles qu'aient été d'ailleurs
leurs opinions, ont regardé le sacrement de
Pénitence comme une des plus fortes bar-
rières contre le vice , et comme le chef-
d'œuvre de la sagesse. « Que de restitutions,
de réparations, dit Rousseau, la confession ne
fait-elle point faire chez les catholiques (i) ! »
Selon Voltaire , « la confession est une chose
très-excellente , un frein au crime , inventé
dans l'antiquité la plus reculée : on se con-
fessait dans la célébration de tous les anciens
mystères. Nous avons imité et sanctifié cette
sage coutume : elle est très-bonne pour engager
les cœurs ulcérés de haine à pardonner. » (2.)
Sans cette institution salutaire, le coupable
tomberait dans le désespoir. Dans quel sein
déchargerait-il le poids de son cœur ? Serait-
ce dans celui d'un ami? Eh! qui peut compter
sur l'amitié des hommes ? Prendra-t-il les
déserts pour confidens ? Les déserts retentissent
(1) Emil. tora. III, p. 201 , dans la note.
(2) Questions encyclop. tom. III, p. 234, article Curé dit
campagne , sect. II.
D 2.
52 GENIE
toujours pour le crime du bruit de ces
trompettes, que le parricide Néron croyait
ouïr autour du tombeau de sa mère ( i ).
Quand la nature et les hommes sont impi-
toyables , il est bien touchant de trouver un
Dieu prêt à pardonner : il n'appartenait qu'à
la religion chrétienne d'avoir fait deux sœurs,
de l'innocence et du repentir.
CHAPITRE VIL
De la Communion.
C'EST à douze ans , c'est au printemps de
l'année, que l'adolescent s'unit à son Créateur.
Après avoir pleuré la mort du Rédempteur
du monde avec les montagnes de Sion ,
après avoir rappelé les ténèbres qui cou-
vrirent la terre , la chrétienté sort de la
douleur : les cloches se raniment , les saints
se dévoilent , le cri de la joie , l'antique
alléluia d'Abraham et de Jacob, fait retentir
le dôme des églises. De jeunes filles vêtues
de lin , et des garçons parés de feuillages ,
marchent sur une route semée des premières
fleurs de l'année ; ils s'avancent vers le temple ,
(i) Tacit. Hist.
DU CHRISTIANISME. 53
en répétant de nouveaux cantiques ; leurs
parens les suivent; bientôt le Christ descend
sur l'autel pour ces âmes délicates. Le froment
des anges est déposé sur la langue véridique
qu'aucun mensonge n'a encore souillée , tandis
que le prêtre boit, dans le vin pur, le sang
méritoire de l'agneau.
Dans cette solennité , Dieu rappelle un
sacrifice sanglant , sous les espèces les plus
paisibles. Aux incommensurables hauteurs
de ces mystères , se mêlent les souvenirs des
scènes les plus riantes. La nature ressuscite
avec son Créateur, et l'ange du printemps
semble lui ouvrir les portes du tombeau ,
comme cet Esprit de lumière, qui dérangea
la pierre du glorieux sépulcre. L'âge des
tendres communians et celui de la naissante
année, confondent leurs jeunesses, leurs har-
monies et leurs innocences. Le pain et le vin
annoncent les dons des champs prêts à mûrir,
et retracent les tableaux de l'agriculture;
enfin Dieu descend dans les âmes de ces
enfans pour les féconder, comme il descend,
en cette saison , dans le sein de la terre ,
pour lui faire porter ses fleurs et ses richesses.
Mais , dira-t-on , que signifie cette Com-
munion mystique où la raison est obligée
D 3
54 GENIE
de se soumettre à une absurdité , sans aucun
profit pour les mœurs ?
Qu'on nous permette d'abord de répondre
en général pour tous les rites chrétiens ,
qu'ils sont de la plus haute moralité , par
cela seul qu'ils ont été pratiqués par nos
pères; par cela seul que nos mères ont été
chrétiennes sur nos berceaux ; enfin , parce que
la religion a chanté autour du cercueil de nos
aïeux, et souhaité la paix à leurs cendres.
Ensuite , supposé même que la Com-
munion fut une cérémonie puérile , c'est du
moins s'aveugler beaucoup , de ne pas voir
qu'une solennité qui doit être précédée d'une
confession générale , qui ne peut avoir lieu
qu'après une longue suite d'actions vertueuses,
est très-favorable aux bonnes mœurs. Elle
l'est même à un tel point, que si un homme
approchait dignement , une seule fois par
mois, du sacrement d'Eucharistie, cet homme
serait, de nécessité, l'homme le plus vertueux
de la terre. Transportez le raisonnement de
l'individuel au collectif, de l'homme au
peuple, et vous verrez que la Communion
est une législation toute entière.
« Voilà donc des hommes, dit Voltaire,
( dont l'autorité ne sera pas suspecte, ) voilà
DU CHRISTIANISME. 55
des hommes qui reçoivent Dieu dans eux,
au milieu d'une cérémonie auguste , à la lueur
de cent cierges , après une musique qui a
enchanté leurs sens , au pied d'un autel brillant
d'or. L'imagination est subjuguée, l'âme saisie
et attendrie ; on respire à peine , on est
détaché de tout bien terrestre, on est uni
avec Dieu , il est dans notre chair et dans
notre sang. Qui osera, qui pourra commettre
après cela une seule faute , en concevoir seu-
lement la pensée ! Il était impossible , sans
doute, d'imaginer un mystère qui retint plus
fortement les hommes dans la vertu. >-> ( i )
Si nous nous exprimions nous-mêmes avec
cette force . on nous traiterait de fanatiques.
L'Eucharistie a pris naissance à la Cène ;
et nous en appelons aux peintres , pour la
beauté du tableau où Jesus-Christ est repré-
senté disant ces paroles : Hoc est corpus
meum. Quatre choses sont ici :
i.° Dans le pain et le vin matériels on
voit la consécration de la nourriture des
hommes , qui vient de Dieu , et que nous
tenons de sa munificence. Quand il n'y aurait
( i ) Questions sur l'Encyclopédie , tom. IV , édit. de
Genève.
56 GENIE
dans la Communion, que cette offrande des
richesses de la terre à celui qui les dispense,
cela seul suffirait pour la comparer aux plus
belles coutumes religieuses de la Grèce.
n.° L'Eucharistie rappelle la pâque des
Israélites , qui remonte au temps des Pharaons ;
elle annonce l'abolition des sacrifices sanglans ;
elle est aussi l'image de la vocation d'Abraham ,
et de la première alliance de Dieu avec
l'homme. Tout ce qu'il y a de grand en
antiquité , en histoire , en législation , en
figures sacrées , se trouve donc réuni dans
la communion du chrétien.
3.° L'Eucharistie annonce la réunion des
hommes en une grande famille ; elle enseigne
la fin des inimitiés , l'égalité naturelle et
l'établissement d'une nouvelle loi , qui ne
connaîtra ni Juifs , ni Gentils , et invitera
tous les enfans d'Adam à la même table.
Enfin la quatrième chose que l'on découvre
dans l'Eucharistie, c'est le mystère direct et
la présence réelle de Dieu dans le pain
consacré. Ici il faut que l'ame s'envole un
moment vers ce monde intellectuel, qui lui
fut ouvert avant sa chute.
Lorsque le Tout-puissant eut créé l'homme
à son image , et qu'il l'eut animé d'un souffle
DU CHRISTIANISME. 57
de vie , il fit alliance avec lui. Adam et
Dieu s entretenaient ensemble dans la solitude.
L'alliance fut de droit rompue par la déso-
béissance. L'Etre éternel ne pouvait plus
communiquer avec la Mort, la Spiritualité
avec la Matière. Or, entre deux choses de
propriétés différentes , il ne peut y avoir de
point de contact que par un milieu. Le
premier effort que l'Amour divin fit pour
se rapprocher de nous , fut la vocation
d'Abraham et l'établissement des sacrifices :
figures qui annonçaient au monde l'avé-
neraent du Messie. Le Sauveur , en nous
rétablissant dans nos fins , comme nous
l'avons observé au sujet de la rédemption,
a dû nous rétablir dans nos privilèges , et
le plus beau de ces privilèges sans doute ,
était de communiquer avec le Créateur. Mais
cette communication ne pouvait plus avoir
lieu immédiatement comme dans le Paradis
terrestre. Premièrement , parce que notre
origine est demeurée souillée; en second lieu,
parce que notre corps, maintenant sujet au
tombeau, est resté trop faible pour commu-
niquer directement avec Dieu, sans mourir.
Il fallait donc un moyen médiat , et c'est
le Fils qui l'a fourni. Il s'est donné à l'homme
58 GENIE
dans l'Eucharistie , il est devenu la route
sublime par qui nous nous réunissons de
nouveau à celui dont notre ame est émanée.
Mais si le Fils fut resté dans son essence
primitive, il est évident que la même sépa-
ration eût existé ici-bas entre Dieu et l'homme ;
puisqu'il ne peut y avoir d'union entre la
pureté et le crime , entre une réalité éter-
nelle et le songe de notre vie. Or, le Verbe,
en entrant dans le sein d'une femme , a
daigné se faire semblable à nous. D'un côté,
il touche à son père par sa spiritualité; de
l'autre , il s'unit à la chair par son effigie
humaine. Il devient donc ce rapprochement
cherché entre l'enfant coupable et le père
miséricordieux. En se cachant sous l'emblème
du pain , il est , pour l'œil du corps , un
objet sensible, tandis qu'il reste un objet
intellectuel pour l'œil de l'ame. S'il a choisi
le pain pour se voiler, c'est que le froment
est un emblème noble et pur de la nour-
riture divine.
Si cette haute et mystérieuse théologie, dont
nous nous contentons d'ébaucher quelques
traits , effraye nos lecteurs , qu'ils remarquent
toutefois combien cette métaphysique est
lumineuse auprès de celle de Pythagore , de
DU CHRISTIANISME. 59
Platon, de Timée, d'Aristote, de Carnéade,
d'Epieure. On n'y trouve aucune de ces
abstractions d'idées , pour lesquelles on est
obligé de se créer un langage inintelligible
au commun des hommes.
En résumant ce que nous avons dit sur
la Communion , nous voyons qu'elle pré-
sente d'abord une pompe charmante; qu'elle
enseigne la morale, parce qu'il faut être pur
pour en approcher; qu'elle est l'offrande des
dons de la terre au Créateur , et qu'elle
rappelle la sublime et touchante histoire du
Fils de l'homme. Unie au souvenir de la
pâque et de la première alliance , la Com-
munion va se perdre dans la nuit des temps ;
elle tient aux idées premières sur la nature
de l'homme religieux et politique , et exprime
l'antique égalité du genre humain ; enfin ,
elle perpétue la mémoire de notre chute pri-
mitive, de notre rétablissement et de notre
réunion avec Dieu.
6o GENIE
CHAPITRE VIII.
LA CONFIRMATION , L'ORDRE ET LE MARIAGE.
Examen du Vœu de Célibat , sous ses
rapports moraux.
On ne cesse de s'étonner, lorsqu'on remarque
à quelle époque de la vie la religion a fixé
le grand hy menée de l'homme et du Créateur.
C'est le moment où le cœur va s'enflammer
du feu des passions , le moment où il peut
concevoir l'Etre suprême : Dieu devient l'im-
mense génie qui tourmente tout- à- coup
l'adolescent, et qui remplit les facultés de
son ame inquiète et agrandie. Mais le danger
augmente ; il faut de nouveaux secours à
cet étranger sans expérience , exposé sur le
chemin du monde. La religion ne l'oubliera
point ; elle tient en réserve un appui. La
Confirmation vient soutenir ses pas tremblans ,
comme le bâton dans la main du voyageur,
ou comme ces sceptres qui passaient de race
en race chez les rois antiques, et sur lesquels
Evandre et Nestor , pasteurs des hommes ,
s'appuyaient en jugeant les peuples. Observons
DU CHRISTIANISME. 61
que la morale entière de la vie est renfermée
dans le sacrement de Confirmation ; quiconque
a la force de confesser Dieu , pratiquera
nécessairement la vertu , puisque commettre
le crime , c'est renier le Créateur.
Le même esprit de sagesse a placé l'Ordre et
le Mariage, immédiatement après la Confir-
mation. L'enfant est maintenant devenu
homme , et la religion qui fa suivi des
yeux avec une tendre sollicitude dans l'état
de nature, ne l'abandonnera pas dans l'état
de société. Admirez ici la profondeur des
vues du législateur des chrétiens. Il n'a établi
que deux sacremens sociaux , si nous osons
nous exprimer ainsi ; car en effet il n'y a.
que deux états dans la vie , le célibat et
le mariage. Ainsi , sans s'embarrasser des dis-
tinctions civiles, inventées par notre étroite
raison , Jesus-Christ divise la société en deux
classes. A ces classes il ne donne point de
lois politiques , mais des lois morales , et
par-là il se trouve d'accord avec toute l'anti-
quité. Les anciens sages de l'Orient , qui
ont laissé une si merveilleuse renommée ,
n'assemblaient pas des hommes pris au
hasard, pour méditer d'impraticables cons-
titutions. Ces sages étaient de vénérables
62 GENIE
solitaires qui avaient voyagé long-temps , et
qui chantaient les dieux sur la lyre. Chargés
des richesses puisées chez les nations étran-
gères, plus riches encore des dons d'une vie
sainte , le luth à la main , une couronne
d'or dans leurs cheveux blancs, ces hommes
divins, assis sous quelque platane, dictaient
leurs leçons à tout un peuple ravi. Et quelles
étaient ces institutions des Amphyon , des
Cadmus , des Orphée ? Une belle musique
appelée loi , des danses , des cantiques ,
quelques arbres consacrés , des vieillards con-
duisant des enfans , un hymen formé auprès
d'un tombeau, la religion et Dieu par-tout:
c'est aussi ce que le christianisme a fait „
mais d'une manière encore plus admirable.
Cependant les hommes ne s'accordent
jamais sur les principes , et les institutions
les plus sages ont trouvé des détracteurs.
On s'est élevé dans ces derniers temps contre
le vœu de célibat , attaché au sacrement
d'Ordre. Les uns , cherchant par -tout des
armes contre la religion , en ont cru trouver
dans la religion même ; ils ont fait valoir l'an-
cienne discipline de l'église , qui , selon eux ,
permettait le mariage du prêtre : les autres
se sont contentés de faire de la chasteté
DU CHRISTIANISME. 63
chrétienne l'objet de leurs railleries.Répondons
d'abord aux esprits sérieux et aux objections
morales.
Il est certain d'abord que le septième canon
du second concile de Latran , l'an 1 1 3o, ,
fixe sans retour le célibat du clergé catho-
lique. A une époque plus reculée , on peut
citer quelques dispositions du concile de
Latran (i), en n^3; de Trébur (2), en
890 ; de Troisi ( 3 ) , en 909 ; de Tolède ( 4) ,
en 633, et de Chalchique (5), en 461.
Baronius prouve que le vœu de célibat était
général parmi le clergé dès le sixième
siècle (6). Un canon du premier concile
de Tours excommunie tout prêtre , diacre
ou sous-diacre qui aurait conservé sa femme
après avoir reçu les ordres : Si inçentus
fucrit presbyter cum sua presbytère , aut
diaconus cum sua diaconissâ , aut sub-
diaconus cum sua sub-diaconissà , annum
integrum excommunicatus habeatur (7).
Dès le temps de S. Paul, la virginité était
regardée comme l'état le plus parfait pour
un chrétien.
(i)Can. 21. (2) Cap. 28. (3) Cap. 8. (4)Can. 5s.
(5)Can. iG. (6) Baron, an. 88, n. 18. (7) Can. 20.
64 GENIE
Mais en admettant un moment que le
mariage des prêtres eut été toléré dans la
primitive église, ce qui ne peut se soutenir
ni historiquement ni canoniquement , il ne
s'ensuivrait pas qu'il dût être permis à présent
aux ecclésiastiques. Les mœurs modernes
s'opposent à cette innovation , qui détruirait
d'ailleurs de fond en comble la discipline
de l'église.
Dans les anciens jours de la religion, jours
de combats et de triomphes , les chrétiens , peu
nombreux et remplis de vertu , vivaient frater-
nellement ensemble , goûtaient les mêmes
joies, partageaient les mêmes tribulations à
la table du Seigneur. Le pasteur aurait donc
pu, à la rigueur, avoir une famille au milieu
de cette société sainte , qui était déjà sa
famille; il n'aurait point été détourné par ses
propres enfans du soin de ses autres brebis,
puisqu'ils auraient fait partie du troupeau ;
il n'aurait pu trahir pour eux les secrets du
pécheur , puisqu'on n'avait point de crimes
à cacher, et que les confessions se faisaient
à haute voix , dans ces basiliques de la
mort ( i ) , où les fidèles s'assemblaient pour
(0 S. Hieron.
prier
DU CHRISTIANISME. 65
prier sur les cendres des martyrs. Ces chrétiens
avaient reçu du ciel un sacerdoce que nous
avons perdu. C'était moins une assemblée
du peuple , qu'une communauté de lévites
et de religieuses : le Baptême les avait tous
créés prêtres et confesseurs de Jesus-Christ.
Saint Justin le philosophe, dans sa pre-
mière apologie , fait une admirable description
de la vie des fidèles de ces temps-là : « On
nous accuse, dit-il, de troubler la tranquillité
de l'Etat ; et cependant un des principaux
dogmes de notre foi est que rien n'est caché
aux yeux de Dieu, et qu'il nous jugera sévè-
rement un jour sur nos bonnes et nos mau-
vaises actions : mais , ô puissant Empereur !
les peines même que vous avez décernées
contre nous , ne font que nous affermir
dans notre culte , puisque toutes ces persé-
cutions nous ont été prédites par notre
maitre , fils du souverain Dieu, père et
seigneur de l'univers. »
« Le jour du soleil (le dimanche), tous
ceux qui demeuren t à la ville et à la campagne ,
s'assemblent en un lieu commun. On lit les
saintes Ecritures: un ancien (i) exhorte ensuite
( i ) Un prêtre.
i. E
66 GENIE
le peuple à imiter de si beaux exemples. On
se lève , on prie de nouveau ; on présente
l'eau , le pain et le vin ; le prélat fait l'action
de grâce , l'assistance répond amen. On dis-
tribue une partie des choses consacrées, et
les diacres portent le reste aux absens. On
fait une quête; les riches donnent ce qu'ils
veulent. Le prélat garde ces aumônes pour
en assister les veuves , les orphelins , les
malades , les prisonniers , les pauvres , les
étrangers , en un mot , tous ceux qui sont
dans le besoin, et dont le prélat est spécia-
lement chargé. Si nous nous réunissons le
jour du soleil , c'est que Dieu fit le monde
ce jour-là , et que son fils ressuscita à pareil
joui-, pour confirmer à ses disciples la doc-
trine que nous vous avons exposée.
» Si vous la trouvez bonne , respectez-la ;
rejetez-la , si elle vous semble méprisable ;
mais ne livrez pas pour cela aux bourreaux
des gens qui n'ont fait aucun mal; car nous
osons vous annoncer que vous n'éviterez pas
le jugement de Dieu, si vous demeurez dans
l'injustice : au reste, quel que soit notre sort,
que la volonté de Dieu soit faite. Nous aurions
pu réclamer votre équité en vertu de la lettre
de votre père , César Adrien , d'illustre et
DU CHRISTIANISME. 67
glorieuse mémoire; mais nous avons préféré
nous confier en la justice de notre cause. » (1)
L'apologie de Justin était bien faite pour
surprendre la terre. Il venait de révéler un
âge d'or au milieu de la corruption , de
découvrir un peuple nouveau, dans les sou-
terrains d'un antique empire. Ces mœurs
durent paraître d'autant plus belles , qu'elles
n'étaient pas, comme aux premiers jours du
monde , en harmonie avec la nature et les
lois , et qu'elles formaient au contraire un
contraste frappant avec le. reste de la société.
Ce qui rend sur-tout la vie de ces fidèles
plus intéressante que la vie de ces hommes
parfaits chantés par la fable , c'est que ceux-
ci sont représentés heureux , et que les autres
se montrent à nous à travers les charmes
du malheur. Ce n'est pas sous le feuillage
des bois et au bord des fontaines, que la
vertu parait avec le plus de puissance ; il
faut la voir à l'ombre des murs des prisons,
et parmi des flots de sang et de larmes.
Combien la religion est divine , lorsqu'au
fond d'un souterrain , dans le silence et la
nuit des tombeaux, un pasteur que le péril
(1) Just. Apol. Edit. Marc. fol. 1742.
E 2
68 GENIE
environne, célèbre à la lueur d'une lampe,
devant un petit troupeau de fidèles , les
mystères d'un Dieu persécuté !
Il était nécessaire d'établir solidement
cette innocence des chrétiens primitifs , pour
montrer que , si malgré tant de pureté on
trouva des inconvéniens au mariage des
prêtres , il serait tout-à-fait impossible de
l'admettre aujourd'hui.
En effet , quand les chrétiens se multi-
plièrent , quand la corruption se répandit
avec les hommes, comment le prêtre aurait-
il pu vaquer en même temps aux soins de sa
famille et de son église? Comment fût -il
demeuré chaste avec une épouse qui eût cessé
de l'être ? Que si l'on objecte les pays pro-
testons , nous dirons que dans ces pays on
a été obligé d'abolir une grande partie du
culte extérieur, qu'un ministre parait à peine
dans un temple deux ou trois fois par
semaine , que presque toutes relations ont
cessé entre le pasteur et le troupeau, et que
le premier est trop souvent un homme du
monde , qui donne des bals et des festins
pour amuser ses enfans. Quant à quelques
sectes moroses , qui affectent la simplicité
évangélique , et qui veulent une religion
DU CHRISTIANISME. 69
sans culte , nous espérons qu'on ne nous
les opposera pas. Enfin, dans les pays où
le mariage des prêtres s'est établi, la con-
fession, la plus belle des institutions morales,
a cessé et a dû cesser à l'instant. Il est
naturel qu'on n'ose plus rendre maître de
ses secrets l'homme qui a rendu une femme
maîtresse des siens; on craint, avec raison,
de se confier au prêtre qui a rompu son
contrat de fidélité avec Dieu, et répudié le
Créateur pour épouser la créature.
Il ne reste plus qu'à répondre à l'objection
que l'on tire de la loi générale de la population.
Or , il nous parait qu'une des premières
lois naturelles qui dut s'abolir à la nouvelle
alliance , fut celle qui favorisait la popu-
lation , au-delà de certaines bornes. Autre
fut Jesus-Christ , autre Abraham : celui-ci
parut dans un temps d'innocence , dans un
temps où la terre manquait d'habitans ; Jesus-
Christ vint , au contraire , au milieu de la
corruption des hommes, et lorsque le monde
avait perdu sa solitude. La pudeur peut donc
fermer aujourd'hui le sein des femmes ; la
seconde Eve , en guérissant les maux dont
la première avait été frappée , a fait des-
cendre la virginité du ciel , pour nous donner
E 3
7o GENIE
une idée de cet état de pureté et de joie,
qui précéda les antiques douleurs de la mère.
Le Législateur des chrétiens naquit d'une
vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu
nous enseigner par-là , sous les rapports poli-
tiques et naturels, que la terre était arrivée
à son complément d'habitans , et que loin
de multiplier les générations , il faudrait
désormais les restreindre? A l'appui de cette
opinion , on remarque que les Etats ne
périssent jamais par le défaut, mais par le
trop grand nombre d'hommes. Une popu-
lation excessive est le fléau des empires.
Les Barbares du Nord ont dévasté le globe ,
quand leurs forêts ont été remplies ; la Suisse
était obligée de verser ses industrieux habitans
aux royaumes étrangers , comme elle leur
verse ses rivières fécondes ; et sous nos propres
yeux , au moment même où la France a
perdu tant de laboureurs , la culture n'en
parait que plus florissante. Hélas ! misérables
insectes que nous sommes ! bourdonnant
autour d'une coupe d'absinthe , où par hasard
sont tombées quelques gouttes de miel , nous
nous dévorons les uns les autres , lorsque
l'espace vient à manquer à notre multitude.
Par un malheur plus grand encore , plus
DU CHRISTIANISME. 71
nous nous multiplions , plus il faut de
champ à nos désirs. De ce terrain qui diminue
toujours, et de ces passions qui augmentent
sans cesse, doivent résulter tôt ou tard d'ef-
froyables révolutions. (*)
Au reste , les systèmes s'évanouissent devant
des faits. L'Europe est-elle déserte , parce
qu'on y voit un clergé catholique qui a
fait vœu de célibat ? Les monastères même
sont favorables à la société , parce que les
religieux, en consommant leurs denrées sur
les lieux , répandent l'abondance dans la
cabane du pauvre. Où voyait-on en France
des paysans bien vêtus et des laboureurs
dont le visage annonçait l'abondance et la
joie , si ce n'était dans la dépendance de
quelque riche abbaye ? Les grandes propriétés
n'ont- elles pas toujours cet effet ; et les
abbayes étaient -elles autre chose que des
domaines où les propriétaires résidaient ?
Mais ceci nous mènerait trop loin, et nous
y reviendrons lorsque nous traiterons des
ordres monastiques. Disons pourtant encore
que le clergé favorisait la population , en
prêchant la concorde et l'union entre les
(*) Voyez la note B à la fin du volume.
E 4
72 GENIE
époux, en arrêtant les progrès du libertinage,
et en dirigeant les foudres de l'église, contre
le système du petit nombre d'enfans, adopté
par le peuple des villes.
Enfin , il semble à-peu-près démontré qu'il
faut, dans un grand Etat, des hommes qui,
séparés du reste du monde, et revêtus d'un
caractère auguste , puissent , sans enfans ,
sans épouses , sans les embarras du siècle ,
travailler aux progrès des lumières , à la
perfection de la morale et au soulagement
du malheur. Quels miracles nos prêtres et
nos religieux n'ont-ils point opérés sous ces
trois rapports dans la société ! Qu'on leur
donne une famille , et ces études et cette
charité qu'ils consacraient à leur patrie, ils
les détourneront au profit de leurs parens;
heureux même si de vertus qu'elles sont, ils
ne les transforment en vices !
Voilà ce que nous a\ions à répondre aux*
moralistes, sur le célibat des prêtres. Voyons
si nous trouverons quelque chose pour les
poètes : ici , il nous faut d'autres raisons ,
d'autres autorités , et un autre style.
DU CHRISTIANISME. 73
CHAPITRE IX.
Suite du précédent sur le sacrement d'Ordre.
JLa plupart des sages de l'antiquité ont vécu
dans le célibat; on sait combien les Gymno-
sophistes , les Brachmanes, les Druides ont
tenu la chasteté à honneur. Les Sauvages
même la regardent comme céleste ; car les
peuples de tous les temps et de tous les pays
n'ont eu qu'un sentiment sur l'excellence de
la virginité. Chez les anciens , les prêtres
et les prêtresses qui étaient censés commercer
intimement avec le ciel , devaient vivre soli-
taires : la moindre atteinte portée à leurs
vœux, était suivie d'un châtiment terrible.
On n'offrait aux dieux que des génisses qui
n'avaient point encore été mères. Ce qu'il
y avait de plus sublime et de plus doux
dans la fable, possédait la virginité; on la
donnait à Vénus-Uranie et à Minerve, déesses
du génie et de la sagesse; l'Amitié était une
adolescente, et la Virginité elle-même, per-
sonnifiée sous les traits de la Lune, promenait
sa pudeur mystérieuse dans les frais espaces
de la nuit.
74 GENIE
Considérée sous ses autres rapports , la
virginité n'est pas moins aimable. Dans les
trois règnes de la nature, elle est la source
des grâces et la perfection de la beauté.
Les Poètes, que nous voulons sur-tout con-
vaincre ici, nous serviront d'autorité contre
eux-mêmes. Ne se plaisent-ils pas à repro-
duire par-tout l'idée de la virginité comme
un charme à leurs descriptions et à leurs
tableaux ? Ils la retrouvent ainsi au milieu
des campagnes , dans les roses du printemps
et dans la neige de l'hiver ; et c'est ainsi
qu'ils la placent aux deux extrémités de la
vie , sur les lèvres de l'enfant , et sur les
cheveux du vieillard. Ils la mêlent encore
aux mystères de la tombe , et ils nous parlent
de l'antiquité qui consacrait aux mânes, des
arbres sans semence, parce que la mort est
stérile, ou parce que, dans une autre vie,
les sexes sont inconnus , et que l'ame est une
vierge immortelle. Enfin ils nous disent que
parmi les animaux , ceux qui se rapprochent
le plus de notre intelligence , sont voués à
la chasteté. Ne croirait-on pas en effet recon-
naître dans la ruche des abeilles , le modèle
de ces monastères où des vestales composent
un miel céleste , avec la fleur des vertus ?
DU CHRISTIANISME. 75
Quant aux beaux arts, la virginité en fait
également les charmes , et les Muses lui
doivent leur éternelle jeunesse. Mais c'est
sur-tout dans l'homme qu'elle déploie son
excellence. Saint Ambroise a composé trois
traités sur la virginité ; il y a mis les charmes
de son éloquence, et il s'en excuse en disant
qu'il l'a fait ainsi pour gagner l'esprit des
vierges par la douceur de ses paroles ( i ).
Il appelle la virginité une exemption de
toute souillure (2): il fait voir combien
sa tranquillité est préférable aux soucis du
mariage ; il dit aux vierges : « La pudeur,
en colorant vos joues , vous rend excel-
lemment belles. Retirées loin de la vue des
hommes , comme des roses solitaires , vos
grâces ne sont point soumises à leurs faux
jugemens ; toutefois vous descendez aussi
dans la lice pour disputer le prix de la beauté ,
non de celle du corps, mais de celle de la
vertu : beauté qu'aucune maladie n'altère ,
qu'aucun âge ne fane . que la mort même
ne peut ravir. Dieu seul s'établit juge de
cette lutte des vierges, car il aime les belles
( 1 ) De Virginit. lib. II , cap. i , num. 4.
( 2 ) Ilid. lib. 1 5 cap. 5.
76 GENIE
âmes , même dans les corps hideux Une
vierge ne connaît ni les inconvéniens de la
grossesse , ni les douleurs de l'enfantement....
elle est le don du ciel et la joie de ses
proches. Elle exerce dans la maison paternelle
le sacerdoce de la chasteté : c'est une victime
qui s'immole chaque jour pour sa mère. »
Dans l'homme, la virginité prend un carac-
tère sublime. Troublée par les orages du
cœur , si elle résiste , elle devient céleste.
« Une ame chaste , dit S. Bernard , est par
vertu ce que l'ange est par nature. Il y a
plus de bonheur dans la chasteté de l'ange,
mais il y a plus de courage dans celle de
l'homme. » Chez le religieux , elle se trans-
forme en humanité , témoins ces pères de
la Rédemption et tous ces ordres hospitaliers
consacrés au soulagement de nos douleurs.
Elle se change en étude chez le savant ;
elle devient méditation dans le solitaire :
caractère essentiel de Pâme et de la force
mentale , il n'y a point d'homme qui n'en
ait senti l'avantage pour se livrer aux travaux
de l'esprit ; elle est donc la première des
qualités , puisqu'elle donne une nouvelle
vigueur à Pâme, et que l'ame est la plus
belle partie de nous-mêmes.
DU CHRISTIANISME. 77
Mais si la chasteté est nécessaire quelque
part , c'est dans le service de la Divinité.
« Dieu, dit Platon, est la véritable mesure
des choses, et nous devons faire tous nos
efforts pour lui ressembler (1). » L'homme
qui s'est dévoué à ses autels , y est plus
obligé qu'un autre. « Il ne s'agit pas ici , dit
S. Chrysostome, du gouvernement d'un empire
ou du commandement des soldats , mais
d'une fonction qui demande une vertu ange-
lique. L'ame d'un prêtre doit être plus pure
que les rayons du soleil (2). » « Le ministre
chrétien , dit encore S. Jérôme , est le tru-
chement entre Dieu et l'homme. » Il faut
donc qu'un prêtre soit un personnage divin :
il faut qu'autour de lui régnent la vertu et
le mystère. Retiré dans les saintes ténèbres
du temple , qu'on l'entende sans l'apper-
cevoir ; que sa voix solennelle , grave et
religieuse , prononce des paroles prophé-
tiques, ou chante des hymnes de paix, dans
les sacrées profondeurs du tabernacle ; que
ses apparitions soient courtes parmi les
hommes ; qu'il ne se montre au milieu du
(1) Rep.
( 2 ) Lib. VI , de Sacerd.
78 GENIE
siècle , que pour faire du bien aux mal-
heureux : c'est à ce prix qu'on accorde au
prêtre le respect et la confiance. Il perdra
bientôt l'un et l'autre, si on le trouve à la
porte des grands , s'il est embarrassé d'une
épouse , si l'on se familiarise avec lui , s'il
a tous les vices qu'on reproche au monde,
et si l'on peut un moment le soupçonner
homme comme les autres hommes.
Enfin le vieillard chaste est une sorte de
divinité : Priam, vieux comme le mont Ida,
et blanchi comme le chêne du Gargare ,
Priam dans son palais , au milieu de ses cin-
quante fils , offre le spectacle le plus auguste
de la paternité ; mais Platon sans épouse et
sans famille , assis au pied d'un temple
sur la pointe d'un cap battu des flots , Platon
enseignant l'existence de Dieu à ses disciples ,
est un être bien plus divin : il ne tient point
à la terre ; il semble appartenir à ces démons ,
à ces intelligences supérieures, dont il nous
parle dans ses écrits.
Ainsi la virginité , remontant depuis le
dernier anneau de la chaîne des êtres jusqu'à
l'homme , passe bientôt de l'homme aux
anges, et des anges à Dieu, où elle se perd.
Dieu brille à jamais unique dans les espaces
DU CHRISTIANISME. 79
de l'éternité , comme le soleil , son image
dans le temps.
Concluons que les poètes et les hommes
du goût le plus délicat, ne peuvent objecter
rien de raisonnable contre le célibat du
prêtre, puisque la virginité fait partie du sou-
venir dans les choses antiques, des charmes
dans l'amitié , du mystère dans la tombe ,
de l'innocence dans le berceau, de l'enchan-
tement dans la jeunesse, de l'humanité dans
le religieux , de la sainteté dans le prêtre
et dans le vieillard, et de la divinité dans
les anges et dans Dieu même.
CHAPITRE X.
Suite des précédens.
LE MARIAGE.
.L'Europe doit encore à l'église le petit
nombre de bonnes lois qu'elle possède. Il
n'y a peut-être point de circonstance en
matière civile , qui n'ait été prévue par le
droit canonique , fruit de l'expérience de
quinze siècles, et du génie des Innocent et
80 GENIE
des Grégoire. Les empereurs et les rois les
plus sages , tels que Gharlemagne et Alfred-
le-Grand , ont cru ne pouvoir mieux faire
que de recevoir , dans le code civil , une
partie de ce code ecclésiastique où viennent se
fondre la loi lévitique, l'évangile et le droit
romain. Quel vaisseau pourtant que cette
église ! qu'il est vaste , qu'il est miraculeux !
En élevant le mariage à la dignité de
sacrement , J. G nous a montré d'abord la
grande figure de son union avec l'église.
Quand on songe que le mariage est le pivot
sur lequel roule l'économie sociale , peut-on
supposer qu'il soit jamais assez saint ? On
ne saurait trop admirer la sagesse de celui
qui l'a marqué du sceau de la religion.
L'église a multiplié ses soins pour un si
grand acte de la vie. Elle a déterminé les
degrés de parenté où l'union de deux époux
serait permise. Le droit canonique , recon-
naissant les générations simples, en partant
de la souche, a rejeté jusqu'à la quatrième,
le mariage ( i ) , que le droit civil , en
comptant les branches doubles , fixait à la
(O Conc. Lat. an. iio5.
seconde ;
DU CHRISTIANISME. 81
seconde ; ainsi le voulait la loi d'Arcade ,
insérée dans les Iiistitutes de Justinien. ( 1 )
Mais l'église, avec sa sagesse accoutumée,
a suivi dans ce règlement le changement
progressif des mœurs (2.). Dans les premiers
siècles du christianisme , la prohibition de
mariage se tendait jusqu'au septième degré :
quelques Conciles même, tel que celui de
Tolède (3) dans le sixième siècle, défen-
daient, d'une manière illimitée , toute union
entre les membres d'une même famille.
L'esprit qui a dicté ces lois est digne de
la pureté de notre religion. Les païens sont
restés bien au-dessous de cette chasteté
chrétienne. A Rome, le mariage entre cousins-
germains était permis ; et Claude , pour épouser
Agrippine, fit porter une loi à la faveur de
laquelle l'oncle pouvait s'unir à la nièce (4).
( 1 ) Just. Inst. de Nup. Tit. X.
(2) Concil. Duziac. an. 814. La loi canonique a dû varier
selon les mœurs des peuples Goth, Vandale, Anglais, Franc,
Bourguignon, qui entraient tour-à-tour dans le sein de l'église.
(3) Conc. Toi. can. 5.
( 4 ) Suet. in Claud. A la vérité cette loi ne fut pas
étendue, comme on l'apprend par les fragmens d'Ulpien ,
tit. 5 et 6, et elle fut abrogée par le code Théodose, ainsi
que celle qui concernait les cousins-germains. Observons que,
dans le christianisme , le pape a le droit de dispenser de la
1. F
82 GENIE
Solon avait laissé au frère la liberté d'épouser
sa sœur utérine. ( i )
L'église n'a pas borné là ses précautions.
Après avoir suivi quelque temps leLévitique ,
touchant les Ajfins , elle a fini par déclarer
empèchemens dirimans de mariage , tous
les degrés d'affinité , correspondans aux degrés
de parenté où le mariage est défendu (2).
Enfin, elle a prévu un cas qui avait échappé
à tous les jurisconsultes : ce cas est celui
dans lequel un homme aurait entretenu un
commerce illicite avec une femme. L'église
déclare qu'il ne peut choisir une épouse dans la
famille de cette femme, au-dessus du second
degré (3). Cette loi, connue très-ancien-
nement dans l'église (4)5 mais fixée par le
concile de Trente , a été trouvée si belle , que
loi canonique , selon les circonstances. Comme une loi ne
peut jamais être assez générale pour embrasser tous les cas,
cette ressource des dispenses, ou des exceptions , était ima-
ginée avec beaucoup de prudence. Au reste , les mariages
entre frères et sœurs dans l'ancien testament , tenaient à cette
loi générale de population, abolie, comme nous l'avons dit,
à l'avènement de Jesus-Christ, lors du complément des races.
( 1 ) Plut, in Sol.
(2) Conc. Lat.
(3) Conc. Lat. cap. 4, sess. 24.
(4) Conc. Ane. c. ult. an. 3o4.
DU CHRISTIANISME. 83
le code français , en rejetant la totalité du
concile , n'a pas laissé de recevoir le canon.
Au reste , les empèchemens de mariage
de parent à parent, si multipliés par l'église,
outre leurs raisons morales et spirituelles ,
tendent politiquement à diviser les propriétés,
et à empêcher qu'à la longue tous les biens
de l'Etat ne s'accumulent sur quelques têtes.
L'église a conservé les fiançailles , qui
remontent à une grande antiquité. Aulu-
Gelle nous apprend qu'elles furent connues
du peuple du Latium ( i ) ; les Romains les
adoptèrent (2) ; les Grecs les ont suivies;
elles étaient en honneur sous l'ancienne
alliance ; et dans la nouvelle , Joseph fut
fiancé à Marie. L'intention de cette coutume
est de laisser aux deux époux le temps de
se connaître avant de s'unir. (3)
Dans nos campagnes , les fiançailles se
montraient encore avec leurs grâces antiques.
Par une belle matinée du mois d'août, un
( 1 ) Noct. Att. lib. IV , cap. 4.
( 2 ) L. 2 , ff. de Sports.
( 3 ) Saint Augustin en rapporte une raison aimable :
Constitutum est , ut jam pactœ sponsce non statim Ira-
dantur , ne vilem habeal maiïtus datam ? (juam non suspi-
raverit sponsus dilatarn.
F 2
84 GENIE
jeune paysan venait chercher sa prétendue
à la ferme de son futur beau-père. Deux
ménestriers, rappelant nos anciens minstrels y
ouvraient la pompe en jouant sur leur violon
des romances du temps de la chevalerie , ou
des cantiques de pèlerins. Les siècles sortis
de leurs tombeaux gothiques , semblaient
accompagner cette jeunesse avec leurs vieilles
mœurs et leurs vieux souvenirs. L'épousée
recevait du curé la bénédiction des fiançailles,
et déposait sur l'autel une quenouille entourée
de rubans. On retournait ensuite à la ferme ;
la dame et le seigneur du lieu , le curé et
le juge du village s'asseyaient avec les futurs
époux, les laboureurs et les matrones, autour
d'une table où étaient servis le verrat d'Eumée
et le veau gras des patriarches. La fête se
terminait par une ronde dans la grange
voisine; la demoiselle du château dansait, au
son de la musette , une ballade avec le
fiancé , tandis que les spectateurs étaient
assis sur la gerbe nouvelle , avec les souvenirs
des filles de Jéthro , des moissonneurs de
Booz , et des fiançailles de Jacob et de Rachel.
La publication des bans suit les fiançailles.
Cette excellente coutume, ignorée de l'anti-
quité , est entièrement due à l'église. Il faut
DU CHRISTIANISME. 85
la reporter au-delà du quatorzième siècle,
puisqu'il en est fait mention dans une décrétale
du pape Innocent III. Le même pape Ta
transformée en règle générale dans le concile
de Latran. Le concile de Trente l'a renou-
velée , et l'ordonnance de Blois l'a fait recevoir
parmi nous. L'esprit de cette loi est de
prévenir les unions clandestines, et d'avoir
connaissance des empêchemens de mariage ,
qui peuvent se trouver entre les parties
contractantes.
Mais enfin le mariage chrétien s'avance ;
il vient avec un tout autre appareil que les fian-
çailles. Sa démarche est grave et solennelle ,
sa pompe silencieuse et auguste : l'homme
est averti qu'il commence une nouvelle car-
rière. Les paroles de la bénédiction nuptiale ,
( paroles que Dieu même prononça sur le
premier couple du monde , ) en frappant le
mari d'un grand respect , lui disent qu'il
remplit l'acte le plus important de la vie ,
qu'il va , comme Adam , devenir le chef
d'une famille , et qu'il se charge de tout le
fardeau de la condition humaine. La femme
n'est pas moins instruite. L'image des plaisirs
disparaît à ses yeux devant celle des devoirs.
Une voix semble lui crier du milieu de
F 3
8G GENIE
l'autel : « O Eve ! sais-tu bien ce que tu
fais ? Sais-tu qu'il n'y a plus pour toi d'autre
liberté que celle de la tombe ? Sais-tu ce
que c'est que de porter dans tes entrailles
mortelles , l'homme immortel et fait à l'image
d'un Dieu ? » Chez les anciens , un hyménée
n'était qu'une cérémonie pleine de scandale
et de joie , qui n'enseignait rien des graves
pensées que le mariage inspire : le christia-
nisme seul en a rétabli la dignité.
C'est encore lui qui , connaissant avant la
philosophie dans quelle proportion naissent
les deux sexes, a vu le premier que l'homme
ne peut avoir qu'une épouse , et qu'il
doit la garder jusqu'à la mort. Le divorce
est inconnu dans l'église catholique , si ce
n'est chez quelques petits peuples de Hllyrie ,
soumis autrefois à l'Etat de Venise, et qui
suivent le rit grec ( i ). Si les passions des
hommes se sont révoltées contre cette loi,
si elles n'ont pas apperçu le désordre que
le divorce porte au sein des familles , en
troublant les successions, en dénaturant les
affections paternelles, en corrompant le cœur,
et faisant du mariage une prostitution civile,
( i ) Vid. Fra-Paolo , sur le Concile de Trente.
DU CHRISTIANISME. 87
quelques mots que nous avons à dire ici
ne seront pas sans doute écoutés.
Sans entrer dans la profondeur de cette
matière , nous observerons que si , par le
divorce , on croit rendre les époux plus
heureux ( et c'est aujourd'hui le grand
argument ) , on tombe dans une étrange
erreur. Celui qui n'a point fait le bonheur
d'une première femme , qui ne s'est point
attaché à son épouse par sa ceinture
virginale ou sa maternité première , qui
n'a pu dompter ses passions au joug de la
famille, celui qui n'a pu renfermer son cœur
dans sa couche nuptiale ; celui-là ne fera
jamais la félicité d'une seconde épouse : c'est
en vain que vous y comptez. Lui-même
ne gagnera rien à ces échanges : ce qu'il
prend pour des différences d'humeur entre
lui et sa compagne , n'est que le penchant
de son inconstance , et l'inquiétude de son
désir. L'habitude et la longueur du temps,
sont plus nécessaires au bonheur, et même
à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux
dans l'objet de son attachement , que lors-
qu'on a vécu beaucoup de jours , et sur-tout
beaucoup de mauvais jours avec lui. Il faut
se connaître jusqu'au fond de l'ame ; il faut
F 4-
88 GENIE
que le voile mystérieux dont on couvrait
les deux époux dans la primitive église ,
soit soulevé par eux dans tous ses replis ,
tandis qu'il reste impénétrable aux yeux du
monde. Quoi ! sur le moindre caprice , il
faudra que je craigne de me voir privé de
ma femme et de mes enfans, que je renonce
à l'espoir de passer mes vieux jours avec
eux ? Et qu'on ne dise pas que cette frayeur
me forcera à devenir meilleur époux; non,
on ne s'attache qu'au bien dont on est sûr,
on n'aime point une propriété que l'on peut
perdre.
Ne donnons point à l'hymen les ailes de
l'amour ; ne faisons point d'une sainte réalité
un fantôme volage. Une chose détruira encore
votre bonheur dans vos liens d'un instant ;
vous y serez poursuivi par vos remords ;
vous comparerez sans cesse une épouse à
l'autre , ce que vous avez perdu à ce que
vous avez trouvé , et , ne vous y trompez
pas , la balance sera toute en faveur des
choses passées ; ainsi Dieu a fait le cœur
de l'homme. Cette distraction d'un sentiment
par un autre empoisonnera toutes vos joies.
Caresserez-vous votre nouvel enfant ? vous
songerez à celui que vous avez délaissé.
DU CHRISTIANISME. 89
Presserez-vous votre femme sur votre cœur?
votre cœur vous dira que ce n'est pas la
première. Tout tend à l'unité dans l'homme;
il n'est point heureux s'il se divise ; et
comme Dieu , qui le fit à son image , son
ame cherche sans cesse à concentrer en un
point le passé , le présent et l'avenir. ( 1 )
Voilà ce que nous avions à dire sur les
sacremens d'Ordre et de Mariage. Quant aux
tableaux qu'ils retracent , il serait superflu
de les décrire. Quelle imagination a besoin
qu'on l'aide à se représenter ou le prêtre
abjurant les joies de la vie, pour se donner
aux malheureux ; ou la jeune fille se vouant
au silence des solitudes , pour trouver le
silence du cœur ; ou les époux promettant
de s'aimer au pied des autels? L'épouse du
chrétien n'est pas une simple mortelle ; c'est
un être extraordinaire , mystérieux , angé-
lique ; c'est la chair de la chair , le sang
du sang de son époux. L'homme, en s'unissant
à elle , ne fait que reprendre une partie de
sa substance; son ame, ainsi que son corps,
sont incomplets sans la femme : il a la
( 1 ) On peut consulter le livre de M. de Bonald sur le
divorce; c'est un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis
long-temps.
go GENIE
force ; elle a la beauté : il combat l'ennemi
et laboure le champ de la patrie ; mais il
n'entend rien aux détails domestiques , la
femme lui manque pour apprêter son repas
et son lit ; il a des chagrins , et la compagne
de ses nuits est là pour les adoucir; ses jours
sont mauvais et troublés , mais il trouve
des bras chastes dans sa couche, et il oublie
tous ses maux. Sans la femme , il serait
rude, grossier, solitaire. La femme suspend
autour de lui les fleurs de la vie , comme
ces lianes des forêts , qui décorent le tronc
des chênes de leurs guirlandes parfumées.
Enfin l'époux chrétien et son épouse vivent,
renaissent et meurent ensemble ; ensemble
ils élèvent les fruits de leur union ; en pous-
sière ils retournent ensemble, et se retrouvent
ensemble par-delà les limites du tombeau.
CHAPITRE XI.
l'extrême-onction.
JVIais c'est à la vue de ce tombeau, por-
tique silencieux d'un autre monde , que le
christianisme déploie sa sublimité. Si la plupart
des cultes antiques ont consacré la cendre
Vouez voir mourir le iidele .
DU CHRISTIANISME. 91
des morts , aucun n'a songé à préparer l'âme
pour ces rivages inconnus , dont on ne revient
jamais.
Venez voir le plus beau spectacle que
puisse présenter la terre; venez voir mourir
le fidèle. Cet homme n'est plus l'homme
du monde, il n'appartient plus à son pays;
toutes ses relations avec la société cessent.
Pour lui le calcul par le temps finit, et il
ne date plus que de la grande ère de l'éter-
nité. Un prêtre assis à son chevet, le console.
Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant
de l'immortalité de son ame ; et la scène
sublime que l'antiquité entière n'a présentée
qu'une seule fois , dans le premier de ses
philosophes mourans, cette scène se renou-
velle chaque jour sur l'humble grabat du
dernier des chrétiens qui expire.
Enfin le moment suprême est arrivé : un
sacrement a ouvert à ce juste les portes du
monde, un sacrement va les clorre:la religion
le balança dans le berceau de la vie : ses
s
beaux chants et sa main maternelle l'endor-
miront encore dans le berceau de la mort.
Elle prépare le baptême de cette seconde nais-
sance: mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit,
c'est l'huile , emblème de l'incorruptibilité
93 GENIE
céleste. Le sacrement libérateur rompt peu
à peu les attaches du fidèle ; son ame , à
moitié échappée de son corps , devient presque
visible sur son visage. Déjà il entend les
concerts des Séraphins ; déjà il est prêt
à s'envoler vers les régions où l'invite cette
Espérance divine , fille de la vertu et de
la mort. Cependant l'Ange de la paix, des-
cendant vers ce juste, touche de son sceptre
d'or ses yeux fatigués , et les ferme déli-
cieusement à la lumière. Il meurt , et l'on
n'a point entendu son dernier soupir ; il
meurt, et long-temps après qu'il n'est plus,
ses amis font silence autour de sa couche,
car ils croient qu'il sommeille encore ; tant
ce chrétien a passé avec douceur !
DU CHRISTIANISME. 93
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE SECOND-
VERTUS ET LOIS MORALES.
CHAPITRE PREMIER.
Vices et Vertus selon la Religion.
-Lia plupart des anciens philosophes ont fait
le partage des vices et des vertus; mais la
sagesse de la religion l'emporte encore ici
sur celle des hommes.
Ne considérons d'abord que l'orgueil , dont
l'église fait le premier des vices. C'est le
péché de Satan, c'est le premier péché du
monde. L'orgueil est si bien le principe du
mal, qu'il se trouve mêlé aux diverses infir-
mités de l'ame : il brille dans le souris de
l'envie , il éclate dans les débauches de la
94 GENIE
volupté, il compte l'or de l'avarice, il étin-
celle dans les yeux de la colère , et suit les
grâces de la mollesse.
C'est l'orgueil qui fit tomber Adam ; c'est
l'orgueil qui arma Caïn de la massue fratri-
cide ; c'est l'orgueil qui éleva Babel et renversa
Babylone. Par l'orgueil, Athènes se perdit
avec la Grèce ; l'orgueil brisa le trône de
Cyrus , divisa l'empire d'Alexandre , et écrasa
Rome , enfin , sous le poids de l'univers.
Dans les circonstances particulières de la
vie , l'orgueil a des effets encore plus funestes.
Il porte ses attentats jusque sur Dieu.
En recherchant les causes de l'athéisme,
on est conduit à cette triste observation ,
que la plupart de ceux qui se révoltent
contre le ciel , ont à se plaindre en quelque
chose de la société ou de la nature ( excepté
toutefois des jeunes gens séduits par le
monde , ou des écrivains qui ne veulent faire
que du bruit ). Mais comment ceux qui sont
privés des frivoles avantages que le hasard
donne ou ravit dans ses caprices, ne savent-
ils pas trouver le remède à ce léger malheur,
en se rapprochant de la Divinité ? Elle est
la véritable source des grâces : Dieu est si
bien la beauté par excellence , que son nom
DU CHRISTIANISME. 95
seul prononcé avec amour, suffit pour donner
quelque chose de divin à l'homme le moins
favorisé de la nature, comme on l'a remarqué
de Socrate. Laissons l'athéisme à ceux qui ,
n'ayant pas assez de noblesse pour s'élever
au-dessus des injustices du sort, ne montrent
dans leurs blasphèmes, que le premier vice
de l'homme , chatouillé dans sa partie la
plus sensible.
Si l'église a donné la première place à
l'orgueil dans l'échelle des dégradations hu-
maines , elle n'a pas classé moins habilement
les six autres vices capitaux. Il ne faut pas
croire que l'ordre où nous les voyons rangés
soit arbitraire ; il suffit de l'examiner , pour
s'appercevoir que la religion passe excellem-
ment de ces crimes qui attaquent la société
en général, à ces délits qui ne retombent que
sur le coupable. Ainsi , par exemple , l'envie ,
la luxure, l'avarice et la colère suivent immé-
diatement l'orgueil , parce que ce sont des
vices qui s'exercent sur un sujet étranger ,
et qui ne vivent qu'au milieu des hommes,
tandis que la gourmandise et la paresse , qui
viennent les dernières, sont des inclinations
solitaires et honteuses , réduites à chercher
en elles-mêmes leurs principales voluptés.
96 GENIE
Dans les vertus préférées par le christia-
nisme , et dans le rang qu'il leur assigne ,
même connaissance de la nature. Avant Jesus-
Christ , l'ame de l'homme était un chaos ;
le Verbe se fit entendre , aussitôt tout se
débrouilla dans le inonde intellectuel , comme
à la même Parole , tout s'était jadis arrangé
dans le monde physique : ce fut la création
morale de l'univers. Les vertus montèrent
comme des feux purs dans les cieux : les
unes , soleils éclatans , appelèrent les regards
par leur brillante lumière ; les autres , modestes
étoiles , cherchèrent la pudeur des ombres ,
où cependant elles ne purent se cacher. Dès-
lors on vit s'établir une admirable balance
entre les forces et les faiblesses; la religion
dirigea ses foudres contre l'orgueil, vice qui
se nourrit de vertus : elle le découvrit dans
les replis de nos cœurs , elle le poursuivit
dans ses métamorphoses ; les Sacremens mar-
chèrent contre lui en une armée sainte, et
l'Humilité , vêtue d'un sac , les reins ceints
d'une corde , les pieds nus , le front couvert
de cendre , les yeux baissés et en pleurs ,
devint une des premières vertus du fidèle.
CHAPITRE
DU CHRISTIANISME. 97
CHAPITRE IL
De la Foi.
-lLt quelles étaient les vertus tant recom-
mandées par les Sages de la Grèce ? la
force , la tempérance et la prudence. Jesus-
Christ seul pouvait enseigner au monde ,
que la foi , l'espérance et la charité sont les
vertus qui conviennent à l'ignorance, comme
à la misère de l'homme.
C'est une prodigieuse raison, sans doute,
que celle qui nous a montré dans la foi la
source des vertus. Il n'y a de puissance que
dans la conviction. Un raisonnement n'est
fort, un poème n'est divin, une peinture
n'est belle , que parce que l'esprit ou l'œil
qui en juge , est convaincu d'une certaine
vérité cachée dans ce raisonnement , ce poème,
ce tableau. Un petit nombre de soldats per-
suadés de l'habileté de leur général , peuvent
enfanter des miracles. Trente -cinq mille
Grecs suivent Alexandre à la conquête du
monde; Lacédémone se confie en Lycurgue,
et Lacédémone devient la plus sage des
cités ; Babylone se présume faite pour les
i. G
98 GENIE
grandeurs , et les grandeurs se prostituent
à sa foi mondaine ; un oracle donne la terre
aux Romains, et les Romains obtiennent la
terre ; Colomb , seul de tout un monde ,
s'obstine à croire à un nouvel univers , et
un nouvel univers sort des flots. L'amitié ,
le patriotisme, l'amour, tous les sentimens
nobles sont aussi une espèce de foi. C'est
parce qu'ils ont cru , que les Codrus , les
Pylade, les Régulus, les Arie, ont fait des
prodiges. Et voilà pourquoi ces cœurs qui
ne croient rien , qui traitent d'illusions les
attachemens de lame, et de folie les belles
actions, qui regardent en pitié l'imagination
et la tendresse du génie ; voilà pourquoi ces
cœurs n'achèveront jamais rien de grand ,
de généreux ; ils n'ont de foi que dans la
matière et dans la mort , et ils sont déjà
insensibles comme l'une, et glacés comme
l'autre.
Dans le langage de l'ancienne chevalerie,
bailler sa foi, était synonyme de tous les
prodiges de l'honneur. Roland, Duguesclin5
Baïard , étaient de féaux chevaliers , et les
champs de Roncevaux, d'Auray, de Bresse,
les descendans des Maures, des Anglais, des
Lombards , disent encore aujourd'hui quels
DU CHRISTIANISME. 99
étaient ces hommes qui prêtaient foi et
hommage à Jeur dieu , leur dame et leur
roi. Que d'idées antiques et touchantes s'at-
tachent à notre seul mot de foyer , dont
l'étymologie est si remarquable ! Citerons-
nous les martyrs , « ces héros qui , selon
S. Ambroise , sans armées , sans légions ,
ont vaincu les tyrans, adouci les lions, ôté au
feu sa violence, et au glaive sa pointe (1)? »
La foi même , envisagée sous ce rapport ,
est une force si terrible , qu'elle boulever-
serait le monde, si elle était appliquée à
des fins perverses. Il n'y a rien qu'un homme,
sous le joug d'une persuasion intime, et qui
soumet sans condition sa raison à celle d'un
autre homme , ne soit capable d'exécuter.
Ce qui prouve que les plus éminentes vertus,
quand on les séj)are de Dieu et qu'on les
veut prendre dans leurs simples rapports
moraux, touchent de près aux plus grands
vices. Si les philosophes avaient fait cette
observation , ils ne se seraient pas tant
donné de peine pour fixer les limites du
bien et du mal. Le christianisme n'a pas
eu besoin, comme Aristote, d'inventer une
(1) Ambros. de Off. cap. 35.
G 2
ioo GENIE
échelle, pour y placer ingénieusement une
vertu entre deux vices; il a tranché la diffi-
culté d'une manière sûre , en nous montrant
que les vertus ne sont des vertus, qu'autant
quelles refluent vers leur source , c'est-à-
dire vers Dieu.
Cette vérité nous restera assurée , si nous
appliquons la foi à ces mêmes affaires
humaines , mais en la faisant survenir par
l'entremise des idées religieuses. De la foi
vont naître les vertus de la société , puisqu'il
est vrai , du consentement unanime des sages,
que le dogme qui commande de croire en
un Dieu rémunérateur et vengeur , est le
plus ferme soutien de la morale et de la
politique.
Enfin , si vous employez la foi à son
véritable usage (*) , si vous la tournez entiè-
rement vers le Créateur , si vous en faites
l'œil intellectuel par qui vous découvrez les
merveilles de la cité sainte, et l'empire des
existences réelles , si elle sert d'ailes à votre
ame, pour vous élever au-dessus des peines
de la vie , vous reconnaîtrez que les livres
saints n'ont pas trop exalté cette vertu , lors-
qu'ils ont parlé des prodiges qu'on peut faire
(*) Voyez la note D à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. 101
avec elle. Foi céleste ! foi consolatrice ! tu
fais plus que de transporter les montagnes :
tu soulèves les poids accablans, qui pèsent
sur le cœur de l'homme !
CHAPITRE III.
De V Espérance et de la Charité.
I /espérance , seconde vertu théologale , a
presque la même force que la foi : le Désir
est le père de la Puissance ; quiconque désire
fortement, obtient. Cherchez, a dit J. C. ,
et vous trouverez ; frappez , et Ton vous
ouvrira. Pythagore disait dans le même sens :
La puissance habite auprès de la nécessité ;
car nécessité implique privation , et la pri-
vation marche avec le désir. Père de la
puissance , le désir ou l'espérance est un
véritable génie ; il a cette virilité qui enfante ,
et cette soif qui ne s'éteint jamais. Un homme
se voit-il trompé dans ses projets? c'est
qu'il n'a pas désiré avec ardeur ; c'est qu'il
a manqué de cet amour qui saisit tôt ou
tard l'objet auquel il aspire, de cet amour
qui, dans la Divinité , embrasse tout et jouit
de tous les mondes, par une immense espé-
rance toujours satisfaite , et qui renaît toujours..
G 3
ïo3 GENIE
Il y a cependant une différence essentielle
entre la foi , et l'espérance considérée comme
force. La foi a son foyer hors de nous ;
elle nous vient d'un objet étranger; l'espé-
rance au contraire nait au dedans de nous,
pour se porter au dehors. On nous impose
la première , notre propre désir fait naitre
la seconde; celle-là est une obéissance, celle-
ci un amour. Mais comme la foi engendre
plus facilement les autres vertus , comme
elle découle directement de Dieu , que par
conséquent, étant une émanation de l'Eternel ,
elle est plus belle que l'espérance qui n'est
qu'une partie de l'homme , l'église a dû placer
la foi au premier rang.
Mais l'espérance offre en elle-même un
caractère particulier; c'est celui qui la met
en rapport avec nos misères. Sans doute
elle fut révélée par le ciel , cette religion
qui fit une vertu de l'espérance ! Cette nour-
rice des infortunés , placée auprès de l'homme ,
comme une mère auprès de son enfant
malade , le berce dans ses bras , le suspend
à sa mamelle intarissable, et l'abreuve d'un
lait qui calme ses douleurs. Elle veille à
son chevet solitaire , elle l'endort par des
chants magiques. Nest-il pas surprenant de
DU CHRISTIANISME. io3
voir l'espérance , qu'il est si doux de garder ,
et qui semble un mouvement naturel de
lame , de la voir se transformer pour le
chrétien en une vertu rigoureusement exigée?
En sorte que , quoi qu'il fasse, on l'oblige
de boire à longs traits à cette coupe enchantée ,
où tant de misérables s'estimeraient heureux
de mouiller un instant leurs lèvres. Il y a
plus ( et c'est ici la merveille ) , il sera
récompensé d'avoir espéré , autrement à' avoir
fait son propre bonheur. Le fidèle, toujours
militant dans la vie , toujours aux prises
avec l'ennemi , est traité par la religion dans
sa défaite , comme ces généraux vaincus ,
que le Sénat romain recevait en triomphe,
par la seule raison qu'ils n'avaient pas désespéré
du salut final. Mais si les anciens attribuaient
quelque chose de merveilleux à l'homme
que l'espoir n'abandonne jamais , qu'auraient-
ils pensé du chrétien qui, dans son étonnant
langage , ne dit plus entretenir , mais pra-
tiquer l'espérance ?
Quant à la charité , fille de J. C. , elle
signifie , au sens propre , grâce et joie. La
religion voulant reformer le cœur humain,
et tourner au profit des vertus nos affections
et nos tendresses, a inventé une nouvelle
G 4
104 GENIE
passion : elle ne s'est servie, poor l'exprimer,
ni du mot d'amour , qui n'est pas assez
sévère , ni du mot d'amitié , qui se perd
au tombeau , ni du mot de pitié , trop voisin
de l'orgueil ; mais elle a trouvé l'expression
de cari tas, charité, qui renferme les trois
premières , et qui tient en même temps à
quelque chose de céleste. Par-là, elle dirige
nos penchans vers le ciel , en les épurant
et les reportant au Créateur ; par-là , elle
nous enseigne cette vérité merveilleuse, que
les hommes doivent , pour ainsi dire , s'aimer
à travers Dieu qui spiritualise leur amour;
et n'en laisse que l'immortelle essence , en
lui servant de passage.
Mais , si la charité est une vertu chré-
tienne, directement émanée de l'Eternel et
de son Verbe , elle est aussi en étroite alliance
avec la nature. C'est à cette harmonie con-
tinuelle du ciel et de la terre , de Dieu et
de l'humanité, qu'on reconnaît le caractère
de la vraie religion. Souvent les institutions
morales et politiques de l'antiquité sont en
contradiction avec les sentimens de l'âme.
Le christianisme , au contraire , toujours
d'accord avec les cœurs , ne commande
point des vertus abstraites et solitaires , mais
DU CHRISTIANISME. io5
dos vertus tirées de nos besoins et utiles à
tous. Il a placé la charité comme un puits
d'abondance dans les déserts de la vie. « La
charité est patiente , dit l'Apôtre ; elle est
douce , elle ne cherche à surpasser personne ,
elle n'agit point avec témérité, elle ne s'enfle
point.
» Elle n'est point ambitieuse ; elle ne suit
point ses intérêts; elle ne s'irrite point; elle
ne pense point le mal.
» Elle ne se réjouit point dans l'injustice ;
mais elle se plaît dans la vérité.
» Elle tolère tout , elle croit tout , elle
espère tout , elle souffre tout. » ( i )
CHAPITRE IV.
Des Lois morales, ou du Décalogue.
1 L est humiliant pour notre orgueil , de
trouver que les maximes de la sagesse humaine
peuvent se renfermer dans quelques pages.
Et dans ces pages encore , combien d'erreurs !
Les lois de Minos et de Lycurgue ne sont
restées debout , après la chute des peuples
(i) S. Paul, ad Corinth. cap. i3, v. 4 et seq.
io6 GENIE
pour lesquels elles furent érigées , que comme
les pyramides des déserts , immortels palais
de la mort.
Lois du second Zoroastre.
Le temps sans bornes et incréé , est le
créateur de tout. La parole fut sa fille ; et
de sa fille naquit Orsmus , dieu du bien, et
Arimhan , dieu du mal.
Invoque le taureau céleste , père de l'herbe
et de l'homme.
L'œuvre la plus méritoire est de bien
labourer son champ.
Prie avec pureté de pensée, de parole et
d'action. ( i )
Enseigne le bien et le mal à ton fils âgé
de cinq ans. ( 2 )
Que la loi frappe l'ingrat. (3)
Qu'il meure , le fils qui a désobéi trois fois
à son père.
La loi déclare impure la femme qui passe
à un second hymen.
Frappe le faussaire de verges.
(1) Zend-Av.
(2) Xenoph. Cyr. Plat, de Leg. lib. IL
( 3 ) Xenoph. ib.
DU CHRISTIANISME. I07
Méprise le menteur.
A la fin et au renouvellement de l'année,
observe dix jours de fêtes.
Lois Indiennes.
L'univers est "Wichnou.
Tout ce qui a été, c'est lui; tout ce qui
est , c'est lui ; tout ce qui sera , c'est lui.
Hommes , soyez égaux.
Aime la vertu pour elle ; renonce au fruit
de tes œuvres.
Mortel , sois sage , tu seras fort comme
dix mille éléphans.
L'ame est Dieu.
Confesse les fautes de tes enfans au soleil
et aux hommes , et purifie-toi dans l'eau du
Gange. ( i )
Lois Égyptiennes.
Cnef, dieu universel, ténèbres inconnues,
obscurité impénétrable.
Osiris est le dieu bon ; Typhon le dieu
méchant.
Honore tes parens.
Suis la profession de ton père.
( i ) Pr. des Br. Hist. qf Ind. Diod. Sic. etc.
108 GENIE
Sois vertueux ; les juges du lac pronon-
ceront après ta mort sur tes œuvres.
Lave ton corps deux fois le jour, et deux
fois la nuit.
Vis de peu.
Ne révèle point les mystères. ( i )
Lois de Minos.
Ne jure point par les dieux.
Jeune homme , n'examine point la loi.
La loi déclare infâme quiconque n'a point
d'ami.
Que la femme adultère soit couronnée de
laine , et vendue.
Que vos repas soient publics , votre "vie
frugale , et vos danses guerrières. ( 2 )
( Nous ne donnerons point ici les lois de
Lycurgue , parce qu'elles ne font en partie
que répéter celles de Minos. )
Lois de S o l o N.
Que l'enfant qui néglige d'ensevelir son père ,
que celui qui ne le défend point , meure.
Que le temple soit interdit à l'adultère.
(1 ) Herod. liv. IL Plat, de Leg. Plut, de Is. et Os.
(2) Arist. Pol. Plat, de Leg.
DU CHRISTIANISME. 109
Que le magistrat ivre boive la ciguë.
La mort au soldat lâche.
La loi permet de tuer le citoyen qui
demeure neutre au milieu des dissentions
civiles.
Que celui qui veut mourir le déclare à
l'Archonte , et meure.
Que le sacrilège meure.
Epouse, guide ton époux aveugle.
L'homme sans mœurs ne pourra gou-
verner. ( 1 )
Lois primitives de Rome.
Honore la petite fortune.
Que l'homme soit laboureur et guerrier.
Réserve le vin aux vieillards.
Condamne à mort le laboureur qui mange
le bœuf. ( 2 )
Lois des Gaules ou des DruÏdes.
L'univers est éternel , lame immortelle.
Honore la nature.
Défendez votre mère , votre patrie , la
terre.
(1) PI. in Vit. Sol. Tit. Liv.
(2) PI. in Num. Tit. Liv.
no GENIE
Admets la femme dans tes conseils.
Honore l'étranger, et mets à part sa portion
dans ta récolte.
Que l'infâme soit enseveli dans la boue.
N'élève point de temple , et ne confie
l'histoire du passé qu'à ta mémoire.
Homme, tu es libre, sois sans propriété.
Honore le vieillard , et que le jeune homme
ne puisse déposer contre lui.
Le brave sera récompensé après la mort ,
et le lâche puni, (i)
Lois de Pythagore.
Honore les Dieux immortels , tels qu'ils
sont établis par la loi.
Honore tes parens.
Fais ce qui n'affligera pas ta mémoire.
N'admets point le sommeil dans tes yeux ,
avant d'avoir examiné trois fois dans ton
ame les œuvres de ta journée.
Demande-toi : Où ai-je été ? Qu'ai-je fait ?
Qu'aurais-je dû faire ?
Ainsi , après une vie sainte , lorsque ton
corps retournera aux élémens , tu deviendras
(i) Tac. de Mor. Germ. Strab. Cebs. corn. Edda. etc.
DU CHRISTIANISME. m
immortel et incorruptible , tu ne pourras
plus mourir. ( i )
Tel est à-peu-près tout ce qu'on peut
recueillir de cette antique sagesse des temps ,
si fameuse. Là, Dieu est représenté comme
quelque chose d'obscur ; sans doute , mais
à force de lumière : des ténèbres couvrent
la vue , lorsqu'on cherche à contempler le
soleil. Ici , l'homme sans ami est déclaré
infâme ; ce législateur a donc déclaré infâmes
presque tous les infortunés ? Plus loin , le
suicide devient loi ; enfin , quelques-uns de
ces sages semblent oublier entièrement un
Etre Suprême. Et que de choses vagues ,
incohérentes, communes, dans la plupart de
ces sentences ! Les sages du Portique et de
l'Académie énoncent tour à tour des maximes
si contradictoires , qu'on peut souvent prouver
(i) On pourrait ajouter à ces Tables un extrait de la
République de Platon, ou plutôt des douze livres de ses lois,
qui sont, à notre avis, son meilleur ouvrage, tant par le
beau tableau des trois vieillards qui discourent en allant à
la fontaine , que par la raison qui règne dans ce dialogue.
Mais ces préceptes n'ont point été mis en pratique , ainsi
nous nous abstiendrons d'en parler.
Quant au Coran, ce qui s'y trouve de saint et de juste, est
emprunté presque mot pour mot de nos livres sacrés ; le
reste est une compilation rabbinique.
lia GENIE
par le même livre , que son auteur croyait
et ne croyait point en Dieu , qu'il recon-
naissait et ne reconnaissait point une vertu
positive , que la liberté est le premier des
biens , et le despotisme le meilleur des
gouvernemens.
Si , au milieu de tant de perplexités , on
voyait paraître un code de lois morales ,
sans contradictions , sans erreurs , qui fit
cesser nos incertitudes, qui nous apprit ce
que nous devons croire de Dieu, et quels
sont nos véritables rapports avec les hommes ;
si ce code s'annonçait avec une assurance de
ton et une simplicité de langage inconnues
jusqu'alors: ne faudrait-il pas en conclure,
que ces lois ne peuvent émaner que du
Ciel ? Nous les avons , ces préceptes divins :
et quels préceptes pour le sage ! et quel
tableau pour le poëte !
Voyez cet homme qui descend de ces
hauteurs brûlantes. Ses mains soutiennent
une table de pierre sur sa poitrine , son
front est orné de deux rayons de feu, son
visage resplendit des gloires du Seigneur ,
la terreur de Jéhovah le précède : à l'horizon
se déploie la chaîne du Liban avec ses
éternelles neiges, et ses cèdres fuyant dans
le
DU CHRISTIANISME. ix3
le ciel. Prosternée au pied de la montagne, la
postérité de Jacob se voile la tète, dans la crainte
de voir Dieu et de mourir. Cependant les ton-
nerres se taisent, et voici venir une voix :
Ecoute, ô toi Israël, moi Jéhovah, tes
Dieux ( i ) , qui t'ai tiré de la terre de
Mitzraïm , de la maison de servitude.
i II ne sera point à toi d'autres Dieux devant
ma face.
2 Tu ne te feras point d'idole par tes mains,
ni aucune image de ce qui est dans les éton-
nantes eaux supérieures , ni sur la terre
au-dessous , ni dans les eaux sous la terre.
Tu ne t'inclineras point devant les images,
et tu ne les serviras point; car moi, je suis
Jéhovah , tes Dieux , le Dieu fort , le Dieu
jaloux , poursuivant l'iniquité des pères , l'ini-
quité de ceux qui me haïssent, sur les fils de
la troisième et de la quatrième génération,
et je fais mille fois grâces à ceux qui m'aiment
et qui gardent mes commandemens.
3 Tu ne prendras point le nom de Jéhovah , tes
Dieux , en vain ; car il ne déclarera point
innocent celui qui prendra son nom en vain.
(r) On donne le Décalogue mot à mot de l'hébreu, à
cause de cette expression , tes Dieux , qu'aucune version n'a
rendue. Voyez la note E à la fin du volume.
i. H
n4 GENIE
4 Souviens-toi du jour du sabbath pour le sanc-
tifier. Six jours tu travailleras, et tu feras
ton ouvrage , et le jour septième de Jéliovah ,
tes Dieux , tu ne feras aucun ouvrage , ni
toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur,
ni ta servante , ni ton chameau , ni ton hôte ,
devant tes portes ; car en six jours Jéliovah
lit les merveilleuses eaux supérieures ( i ) ,
la terre et la mer, et tout ce qui est en
elles, et il se reposa le septième : or,
Jéliovah le bénit et le sanctifia.
5 Honore ton père et ta mère, afin que tes
jours soient longs sur la terre et par-delà
la terre que Jéliovah , tes Dieux , t'a
donnée.
6 Tu ne tueras point.
7 Tu ne seras point adultère.
8 Tu ne voleras point.
9 Tu ne porteras point contre ton voisin
un faux témoignage.
( i ) Cette traduction est loin de donner une idée de la
magnificence du texte. Shamajim est une sorte de cri d'ad-
miration , comme la voix d'un peuple qui , en regardant le
firmament, s'écrierait: Voyez ces eaux miraculeuses sus-
pendues en voûte sur nos têtes ! ces dômes de cristal et de
diamant ! On ne peut rendre en fiançais , dans la traduc-
tion d'une loi , cette poésie qu'exprime un seul mot.
DU CHRISTIANISME. n5
10 Tu ne désireras point la maison de ton
voisin , ni la femme de ton voisin , ni
son serviteur , ni sa servante , ni son
bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est
à ton voisin.
Voilà les lois que l'Eternel a gravées ,
non -seulement sur la pierre de Sinaï, mais
encore dans le cœur de l'homme. On est
frappé d'abord du caractère d'universalité
qui distingue cette table divine des tables
humaines qui la précèdent. C'est ici la loi de
tous les peuples , de tous les climats , de tous
les temps. Pythagore et Zoroastre s'adressent
à des Grecs et à des Mèdes ; Jéhovah parle à
tous les hommes : on reconnaît ce Père tout-
puissant qui veille sur la création, et qui laisse
également tomber de sa main le grain de blé qui
nourrit l'insecte , et le soleil qui l'éclairé.
Rien n'est ensuite plus admirable dans
leur simplicité pleine de justice , que ces
lois morales des Hébreux. Les païens ont
recommandé d'honorer les auteurs de nos
jours : Solon décerne la mort au mauvais
fils. Que fait Dieu ? Il promet la vie à la
piété filiale. Ce commandement est pris à
la source même de la nature. Dieu fait un
H 2
nG GENIE
précepte de l'amour filial , il n'en fait pas
un de l'amour paternel; il savait que le fils,
en qui viennent se réunir les souvenirs et
les espérances du père , ne serait souvent
que trop aimé de ce dernier ; mais au fils
il commande d'aimer , car il connaissait
l'inconstance et l'orgueil de la jeunesse.
A la force du sens interne se joint, dans
le Décalogue, comme dans les autres œuvres
du Tout-puissant , la majesté et la grâce des
formes. Le Brachmane exprime lentement les
trois présences de Dieu ; le nom de Jéliovah
les énonce en un seul mot ; ce sont les trois
temps du verbe être , unis par une combinaison
sublime: havah, il fut; hovah , étant, ou il
est ; et je , qui , lorsqu'il se trouve placé devant
les trois lettres radicales d'un verbe, indique
le futur , en hébreu , il sera.
Enfin , les législateurs antiques ont marqué
dans leurs codes les époques des fêtes des
nations ; mais le jour du repos d'Israël est
le jour même du repos de Dieu. L'Hébreu,
et son héritier le Gentil , dans les heures
de son obscur travail , n'a rien moins devant
les yeux que la création successive de l'univers.
La Grèce, pourtant si poétique, n'a jamais
songé à rapporter les soins du laboureur
DU CHRISTIANISME. 117
ou de l'artisan , à ces fameux instans où
Dieu créa la lumière , traça la route au
soleil , et anima le cœur de l'homme.
Lois de Dieu , que vous ressemblez peu
à celles des hommes ! Eternelles comme
le principe dont vous êtes émanées , c'est
en vain que les siècles s'écoulent ; vous
résistez aux siècles , à la persécution , et
à la corruption même des peuples. Cette
législation religieuse , organisée au sein des
législations politiques (et néanmoins indé-
pendante de leurs destinées), est un grand
prodige. Tandis que les formes des royaumes
passent et se modifient , que le pouvoir
roule de main en main au gré du sort ;
quelques chrétiens, restés fidèles au milieu
des inconstances de la fortune , continuent
d'adorer le même Dieu , de se soumettre
aux mêmes lois , sans se croire dégagés de
leurs liens par les révolutions , le malheur
et l'exemple. Quelle religion dans l'antiquité
n'a pas perdu son influence morale , en
perdant ses prêtres et ses sacrifices ? Où
sont les mystères de l'antre de Trophonius,
et les secrets de Cérès-Eleusine ? Apollon
n'est -il pas tombé avec Delphes, Baal avec
Babylone , Sérapis avec Thèbes , Jupiter avec
H 3
n8 GENIE
le Capitole? Le christianisme seul a souvent
vu s'écrouler les édifices où se célébraient
ses pompes, sans être ébranlé de la chute.
Jesus-Christ n'a pas toujours eu des temples,
mais tout est temple au Dieu vivant , et
la maison des morts , et la caverne de la
montagne , et sur-tout le cœur du juste ;
Jesus-Christ n'a pas toujours eu des autels
de porphyre , des chaires de cèdre et d'ivoire ,
et des heureux pour serviteurs ; mais une
pierre au désert suffit pour y célébrer ses
mystères , un arbre pour y prêcher ses lois ,
et un lit d'épines pour y pratiquer ses
vertus.
DU CHRISTIANISME. 119
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE T R O I S I E M E.
VÉRITÉS DES ÉCRITURES; CHUTE DE L'HOMME.
CHAPITRE PREMIER.
Supériorité de la Tradition de Moïse sur
toutes les autres Cosmogonies.
IL y a des vérités que personne ne con-
teste , quoiqu'on n'en puisse fournir des
preuves immédiates ; la rébellion et la chute
de l'esprit d'orgueil, la création du monde,
le bonheur primitif et le péché de l'homme ,
sont au nombre de ces vérités. Il est impos-
sible de croire qu'un mensonge absurde
devienne une tradition universelle. Ouvrez
les livres du second Zoroastre, les dialogues
de Platon et ceux de Lucien, les traités
H 4
i2o GENIE
moraux de Plutarque , les fastes des Chinois,
la Bible des Hébreux , les Edda des Scan-
dinaves ; transportez -vous chez les Nègres
de l'Afrique (*) , ou chez les sa vans prêtres
de l'Inde , tous vous feront le récit des
crimes du dieu du mal ; tous vous peindront
les temps trop courts du bonheur de l'homme ,
et les longues calamités qui suivirent la
perte de son innocence.
Voltaire avance quelque part que nous
avons la plus méchante copie de toutes les
TRADITIONS sur l'origine du monde, et
sur les élémens physiques et moraux qui
le composent. Préfere-t-il donc la cosmo-
gonie des Egyptiens , le grand œuf ailé des
prêtres de Thèbes ( i ) ? Voici ce que débite
gravement le plus ancien des historiens
après Moïse.
« Le principe de l'univers était un air
sombre et tempétueux , un vent fait d'un
air sombre , et d'un turbulent chaos. Ce
principe était sans bornes , et n'avait eu ,
pendant long-temps , ni limite , ni figure.
Mais quand ce vent devint amoureux de ses
(*) Voyez la note F à la fin du volume.
(i) Herod. lib. IL Diod. Sic.
DU CHRISTIANISME. 121
propres principes, il en résulta une mixtion,
et cette mixtion fut appelée désir ou amour.
» Cette mixtion étant complète , devint
le commencement de toutes choses ; mais le
vent ne connaissait point son propre ouvrage,
la mixtion. Celle-ci engendra à son tour
avec le vent son père , mot ou le limon ,
et de celui-ci sortirent toutes les générations
de l'univers. » ( 1 )
Si nous passons aux philosophes Grecs ,
Thaïes , fondateur de la secte Ionique , recon-
naissait l'eau comme principe universel (2).
Platon prétendait que la Divinité avait arrangé
le monde , mais qu'elle n'avait pu le créer (3).
Dieu, dit -il, a formé l'univers d'après le
modèle existant de toute éternité en lui-
même (4). Les objets visibles ne sont que
les ombres des idées de Dieu , seules véri-
tables substances (5). Dieu fit en outre
couler un souffle de sa vie dans les êtres.
Il en composa un troisième principe à-la-fois
(1) Sanch. ap. Euseb. Praepar. Evang. lib. I, cap. 10.
(2) Cic. de Nat. Deor. lib. I, n. 25.
(3) Tim. pag. 28. Diog. Laert. lib. III. Plut, de Gen. Anim.
page 78.
(4) Plut. Tim. p. 29.
(5) Id. Rep. lib. VII, p. 5 16.
122 GENIE
esprit et matière , et ce principe est appelé
Yanie du monde. ( i )
Aristote raisonnait comme Platon , sur
l'origine de l'univers ; mais il imagina le
beau système de la chaîne des êtres , et
remontant d'action en action , il prouva qu'il
existe quelque part un premier mobile. (2)
Zenon soutenait que le monde s'arrangea
par sa propre énergie ; que la nature est ce
tout , qui comprend tout ; que ce tout se
compose de deux principes , l'un actif, l'autre
passif, non existant séparés , mais unis
ensemble ; que ces deux principes sont soumis
à un troisième, la fatalité ; que Dieu, la
matière, la fatalité ne font qu'un; qu'ils com-
posent à-la-fois les roues , le mouvement,
les lois de la machine, et obéissent comme
parties aux lois qu'ils dictent comme tout. (3)
Selon la philosophie d'Epicure , l'univers
existe de toute éternité. Il n'y a que deux
choses dans la nature, le corps et le vide. (4)
(1) In Tim. p. 34.
(2) Arist. de Gen. An. lib. II, cap. 3. Met. lib. XI, cap. 5
de Cœl. lib. XI , cap. 3 , etc.
(3) Laert. lib. Y. Stob. Eccl. Phys. cap. XIV. Senec. Consol.
cap. XXIX. Cic. de Nat. Deor. lib. Anton, lib. VII.
(4) Lucret. lib. II. Laert. lib. X.
DU CHRISTIANISME. is3
Les corps se composent de Fagrégation
de parties de matière infiniment petites. Les
atomes ont un mouvement interne, la gra-
vité : leur révolution se ferait dans le plan
vertical , si , par une loi particulière , ils ne
décrivaient une ellipse dans le vide. ( i )
Epicure supposa ce mouvement de décli-
naison, pour éviter le système des fatalistes,
qui se reproduirait par le mouvement perpen-
diculaire de l'atome. Mais l'hypothèse est
absurde : car si la déclinaison de l'atome est
une loi , elle est de nécessité ; et comment une
cause obligée produira -t-elle un effet libre?
La terre, le ciel, les planètes, les étoiles,
les plantes, les minéraux, les animaux, en y
comprenant l'homme , naquirent du concours
fortuit de ces atomes, et lorsque la vertu
productive du globe se fût évaporée , les
races vivantes se perpétuèrent par la géné-
ration. (2)
Les membres des animaux formés au
hasard , n'avaient aucune destination particu-
lière. L'oreille concave n'était point creusée
pour entendre , l'œil convexe arrondi pour
( 1 ) Loc. cit.
(;) Lucret. lib. V-X. Cic. Je Nul. Deor. lib. I, cap. 8-9.
i24 GENIE
voir ; mais ces organes se trouvant propres
à ces diff'érens usages, les animaux s'en ser-
virent machinalement et de préférence à un
autre sens. ( i )
Après l'exposition de ces cosmogonies phi-
losophiques , il serait inutile de parler de
celles des poëtes. Qui ne connaît Deucalion
et Pyrrha, l'âge d'or, et l'âge de fer? Quant aux
traditions répandues chez les autres peuples de
la terre, dans l'Inde un éléphant soutient le
globe , le soleil a tout fait au Pérou , au Canada
le grand lièvre est le père du monde , au
Groënlandl'homme est sorti d'un coquillage (2) ;
enfin la Scandinavie a vu naître Askus et
Emla ; Odin leur donna l'ame , Hœnerus la
raison , et Lœdur le sang et la beauté.
Askum et JEmlam , omni conalu deslilulos ,
Anhnarn nec possidebant , ralionem nec habebant ,
Nec sanguinem , nec sermonem , nec faciem venustam :
Animant de lit Odinus , rationem dédit Hœnerus ;
Lœdur sanguinem addidit et faciem venustam. (3)
Dans ces diverses cosmogonies , on est placé
entre des contes d'enfans et des abstractions de
( i ) Lucret. lib. IV- V.
(2) Vid. Hesiod. Ovid. Hist. of Hindost. Herrera , Histor.
de las Ind. Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr. P. La fit. Mœurs
des Ind. Travel. in Greenland by a Blission.
(3) Bartholin. Ant. Dan.
DU CHRISTIANISME. 12S
philosophes : si l'on était obligé de choisir,
mieux vaudrait encore se décider pour les
premiers.
Pour découvrir l'original d'un tableau au
milieu d'une foule de copies, il faut chercher
celui qui, dans son unité ou la perfection de ses
parties , décèle le génie du maître. C'est ce que
nous trouvons dans la Genèse , original de ces
peintures , reproduites dans les traditions des
peuples. Quoi de plus naturel , et cependant de
plus magnifique, quoi de plus facile à concevoir
et de plus d'accord avec la raison de l'homme,-
que le Créateur descendant dans la nuit
antique, pour faire la lumière avec une parole ?
Le soleil , à l'instant , se suspend dans les
cieux , au centre d'une immense voûte d'azur ;
de ses invisibles réseaux il enveloppe les pla-
nètes , et les retient autour de lui comme sa
proie ; les mers et les forêts commencent
leurs balancemens sur le globe , et leurs
premières voix s'élèvent , pour annoncer à
l'univers ce mariage de qui Dieu sera le prêtre,
la terre le lit nuptial , et le genre humain la
postérité. ( 1 )
(1) Les Mémoires de la Société de Calcutta confirment
les vérités de la Genèse. Us nous montrent la mythologie
partagée en trois branches 5 dont l'une s'étendait aux Indes,
i26 GENIE
CHAPITRE IL
Chute de l'Homme , le serpent, un mot
hébreu.
On est saisi , d'admiration à cette autre
vérité marquée dans les Ecritures : L'homme
mourant pour s'être empoisonné avec le
fruit de vie ; l'homme perdu pour avoir
goûté au fruit de science , pour avoir su
trop connaître et le bien et le mal ,
pour avoir cessé d'être semblable à l'enfant
de l'Evangile. Qu'on suppose toute autre
défense de Dieu , relative à un penchant
quelconque de l'ame; que devient la sagesse
et la profondeur de l'ordre du Très-Haut ?
Ce n'est plus qu'un caprice indigne de la
Divinité , et aucune moralité ne résulte de
la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire
l'autre en Grèce , et la troisième chez les sauvages de l'Amé-
rique septentrionale ; enfin cette mythologie venant se rattacher
à une plus ancienne tradition qui est celle même de Moïse.
Les voyageurs modernes aux Indes trouvent par-tout des
traces des faits rapportés dans l'Ecriture ; après en avoir
long-temps contesté l'authenticité , on est obligé de la
reconnaître.
DU CHRISTIANISME. 127
du monde au contraire , découle de la loi
imposée à notre premier père : Dieu a mis
la science à sa portée ; il ne pouvait la lui
refuser, puisque l'homme était né intelligent
et libre; mais il lui prédit que s'il veut trop
savoir, la connaissance des choses sera sa
mort et celle de sa postérité. Le secret de
l'existence politique et morale des peuples,
les mystères les plus profonds du cœur
humain sont renfermés dans la tradition
de cet arbre admirable et funeste.
Or, voici une suite très -merveilleuse à
cette défense de la sagesse. L'homme tombe ,
et c'est le démon de l'orgueil qui cause sa
chute. L'orgueil emprunte la voix de l'amour
pour le séduire , et c'est pour une femme
qu'Adam cherche à .s'égaler à Dieu : profond
développement des deux premières passions
du cœur , la vanité et l'amour.
Bossuet , dans ses Elévations à Dieu , où
l'on retrouve souvent l'auteur des Oraisons
funèbres , dit , en parlant du mystère du
serpent : « Que les anges conversaient avec
l'homme , en telle forme que Dieu per-
mettait, et sous la figure des animaux. Eve
donc ne fut point surprise d'entendre parler
le serpent , comme elle ne le fut pas de
io8 GENIE
voir Dieu même paraître sous une forme
sensible. » Bossuet ajoute : « Pourquoi Dieu
détermina-t-il l'ange superbe à paraître sous
cette forme , plutôt que sous une autre ?
Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir,
l'Ecriture nous l'insinue , en disant que le
serpent était le plus fin de tous les animaux,
c'est-à-dire , celui qui représentait mieux
le démon dans sa malice , dans ses embûches ,
et ensuite dans son supplice. »
Notre siècle rejette avec hauteur tout ce
qui tient de la merveille ; mais le serpent
a souvent été l'objet de nos observations,
et si nous osons le dire , nous avons cru
reconnaître en lui cet esprit pernicieux et
cette subtilité que lui attribue l'Ecriture.
Tout est mystérieux, caché, étonnant dans
cet incompréhensible reptile. Ses mouvemens
diffèrent de ceux de tous les autres animaux ;
on ne saurait dire où git le principe de son
déplacement , car il n'a ni nageoires , ni
pieds, ni ailes; et cependant il fuit comme
une ombre, il s'évanouit magiquement, il
reparait, disparaît encore, semblable à une
petite fumée d'azur , ou aux éclairs d'un
glaive dans les ténèbres. Tantôt il se forme
en cercle , et darde une langue de feu ;
tantôt ,
DU CHRISTIANISME. 129
tantôt, debout sur l'extrémité de sa queue,
il marche dans une attitude perpendiculaire,
comme par enchantement. Il se jette en
orbe , monte et s'abaisse en spirale , roule
ses anneaux comme une onde , circule sur
les branches des arbres , glisse sous l'herbe
des prairies, ou sur la surface des eaux. Ses
couleurs sont aussi peu déterminées que sa
marche ; elles changent aux divers aspects
de la lumière, et comme ses mouvemens,
elles ont le faux brillant et les variétés
trompeuses de la séduction.
Plus étonnant encore dans le reste de ses
mœurs , il sait , ainsi qu'un homme souillé
de meurtre , jeter à l'écart sa robe tachée
de sang , dans la crainte d'être reconnu. Par
une étrange faculté , il peut faire rentrer
dans son sein les petits monstres que l'amour
en a fait sortir. Il sommeille des mois entiers,
fréquente des tombeaux , habite des lieux
inconnus, compose des poisons qui glacent,
brûlent ou tachent le corps de sa victime
des couleurs dont il est lui-même marqué.
Là , il lève deux tètes menaçantes ; ici , il
fait entendre une sonnette; il siffle comme
un aigle de montagne ; il mugit comme un
taureau. Il s'associe naturellement aux idées
1. I
i3o GENIE
morales ou religieuses , comme par une suite
de l'influence qu'il eut sur nos destinées :
objet d'horreur ou d'adoration, les hommes
on t pour lui une haine implacable , ou tombent
devant son génie; le mensonge l'appelle, la
prudence le réclame, l'envie le porte dans
son cœur , et l'éloquence a son caducée ;
aux enfers il arme les fouets des furies, au
ciel l'éternité en fait son symbole : il possède
encore l'art de séduire l'innocence ; ses regards
enchantent les oiseaux dans les airs; et sous
la fougère de la crèche , la brebis lui aban-
donne son lait. Mais il se laisse lui-même
charmer par de doux sons ; et pour le
dompter , le berger n'a besoin que de sa
flûte.
Au mois de juillet 1 791 , nous voyagions
dans le Jiaut-Canada , avec quelques familles
sauvages de la nation des Onontagués. Un
jour que nous étions arrêtés dans une grande
plaine , au bord de la rivière Génésie , un
serpent à sonnettes entra dans notre camp.
Il y avait parmi nous un Canadien qui jouait
de la flûte ; il voulut nous divertir, et s'avança
contre le serpent , avec son arme d'une nou-
velle espèce. A l'approche de son ennemi ,
le reptile se forme en spirale , aplatit sa
DU CHRISTIANISME. i3i
tète, enfle ses joues, contracte ses lèvres,
découvre ses dents empoisonnées et sa gueule
sanglante ; il brandit sa double langue comme
deux flammes ; ses yeux sont deux charbons
ardens ; son corps , gonflé de rage , s'abaisse
et s'élève comme les soufflets d'une forge;
sa peau dilatée devient terne et écailleuse,
et sa queue, dont il sort un bruit sinistre,
oscille avec tant de rapidité , qu elle ressemble
à une légère vapeur.
Alors le Canadien commence à jouer sur
sa flûte ; le serpent fait un mouvement de
surprise, et retire la tète en arrière. A mesure
qu'il est frappé de l'effet magique, ses yeux
perdent leur àprefcé , les vibrations de sa
queue se ralentissent, et le bruit quelle fait
entendre , s'affaiblit et meurt peu à peu.
Moins perpendiculaires sur leur ligne spirale,
les orbes du serpent charmé s'élargissent,
et viennent tour à tour se poser sur la terre
en cercles concentriques. Les nuances d'azur,
de verd, de blanc et d'or reprennent leur
éclat sur sa peau frémissante , et tournant
légèrement la tète , il demeure immobile
dans l'attitude de l'attention et du plaisir.
Dans ce moment le Canadien marche
quelques pas, en tirant de sa flûte des sons
I 2
i3a GENIE
doux et monotones ; le reptile Laisse son
cou nuancé , entr'ouvre avec sa tête les herbes
fines, et se met à ramper sur les traces du
musicien qui l'entraîne , s'a rrê tant lorsqu'il
s'arrête, et recommençant à le suivre, quand
il recommence à s'éloigner. Il fut ainsi conduit
hors de notre camp , au milieu d'une foule
de spectateurs tant Sauvages qu'Européens,
qui en croyaient à peine leurs yeux, à cette
merveille de la mélodie : il n'y eut qu'une
seule voix dans l'assemblée , pour qu'on laissât
le merveilleux serpent s'échapper.
A cette sorte d'induction , tirée des mœurs
du serpent en faveur des vérités de l'Ecriture ,
nous en ajouterons une autre empruntée d'un
mot hébreu. N'est-il pas fort extraordinaire ,
et en même temps bien philosophique , que
le nom générique de l'homme, en hébreu,
signifie la Jièvre ou la douleur ? Enosh ,
homme, vient par sa racine , du verbe anash ,
être dangereusement malade. Dieu n'avait
point donné ce nom à notre premier père ;
il l'appela simplement Adam , terre rouge
ou limon. Ce ne fut qu'après le péché que
la postérité d'Adam prit ce nom à' Enosh
ou d'homme, qui convenait si parfaitement
à ses misères , et qui rappelait d'une manière
DU CHRISTIANISME. i33
bien éloquente et la faute et le châtiment.
Peut-être, dans un mouvement d'angoisse,
Adam , témoin des labeurs de son épouse ,
et recevant dans ses bras Caïn, son premier
né , l'éleva vers le ciel , en s'écriant : Enosh !
ô douleur/ Triste exclamation, par laquelle
on aura dans la suite désigné la race humaine.
CHAPITRE III.
Constitution primitive de l'homme; nouvelle
preuve du péché originel.
l\'ous avons rappelé, au sujet du Baptême
et de la Rédemption , quelques preuves
morales du péché originel. Il ne faut pas
glisser trop légèrement sur une matière aussi
importante. « Le nœud de notre condition,
dit Pascal , prend ses retours et ses replis
dans cet abyme, de sorte que l'homme est
plus inconcevable sans ce mystère , que ce
mystère n'est inconcevable à l'homme. » ( i )
Il nous semble qu'on peut tirer de l'ordre
de l'univers , une preuve nouvelle de notre
dégénération primitive.
( i ) Fens. d* Pasc. chap. 3 , Pens. 8.
i34 GENIE
Si l'on jette un regard sur le monde, on
remarquera que par une loi générale, et en
même temps particulière , les parties inté-
grantes , les mouvemens intérieurs ou exté-
rieurs, et les qualités des êtres sont en un
rapport parfait. Ainsi , les corps célestes
accomplissent leurs révolutions dans une
admirable unité , et chaque corps , sans se
contrarier soi-même , décrit en particulier
la courbe qui lui est propre. Un seul globe
nous donne la lumière et la chaleur : ces
deux accidens ne sont point répartis entre
deux sphères ; le soleil les confond dans son
orbe , comme Dieu , dont il est l'image ,
unit au principe qui féconde , le principe
qui éclaire.
Dans les animaux, même loi : leurs idées,
si on peut les appeler ainsi , sont toujours
d'accord avec leurs sentimens , leur raison
avec leurs passions. C'est pourquoi il n'y
a chez eux ni accroissement, ni diminution
d'intelligence. Il sera aisé de suivre cette
règle des accords, dans les plantes et dans
les minéraux.
Par quelle incompréhensible destinée ,
l'homme seul est-il excepté de cette loi si
nécessaire à l'ordre , à la conservation , à la
DU CHRISTIANISME. i35
paix , au bonheur des êtres ? Autant l'har-
monie des qualités et des mouvemens est
visible dans le reste de la nature , autant
leur désunion est frappante dans l'homme.
Un choc perpétuel existe entre son enten-
dement et son désir, entre sa raison et son
cœur. Quand il atteint au plus haut degré
de civilisation, il est au dernier échelon de
la morale; s'il est libre, il est grossier; s'il
polit ses mœurs , il se forge des chaînes.
Brille-t-il par les sciences ? son imagination
s'éteint. Devient-il poète? il perd la pensée.
Son cœur profite aux dépens de sa tète , et sa
tète aux dépens de son cœur. Il s'appauvrit
en idées , à mesure qu'il s'enrichit en sen-
timens; il se resserre en sentimens, à mesure
quil s'étend en idées. La force le rend sec
et dur ; la faiblesse lui amène les grâces.
Toujours une vertu lui conduit un vice, et
toujours, en se retirant, un vice lui dérobe
une vertu. Les nations , considérées dans
leur ensemble , présentent les mêmes vicissi-
tudes ; elles perdent et recouvrent tour à
tour la lumière. On dirait que le génie de
l'homme , un flambeau à la main , vole
incessamment autour de ce globe, au milieu
de la nuit qui nous couvre : il se montre
ï 4
i36 GENIE
aux quatre parties de la terre , comme cet
astre nocturne , qui croissant et décroissant
sans cesse , diminue à chaque pas pour un
peuple , la clarté qu'il augmente pour un
autre.
Il est donc raisonnable de soupçonner que
riiomme , dans sa constitution primitive ,
ressemblait au reste de la création , et que
cette constitution se formait du parfait accord
du sentiment et de la pensée , de l'imagi-
nation et de l'entendement. On en sera peut-
être convaincu , si l'on observe que cette
réunion est encore nécessaire aujourd'hui ,
pour goûter une ombre de cette félicité que
nous avons perdue. Ainsi, par la seule chaîne
du raisonnement et les probabilités de l'ana-
logie, le péché originel est retrouvé, puisque
l'homme tel que nous le voyons , n'est vrai-
semblablement pas l'homme primitif. Il con-
tredit la nature : déréglé quand tout est réglé ,
double quand tout est simple, mystérieux,
changeant , inexplicable , il est visiblement
dans l'état d'une chose qu'un accident a
bouleversée : c'est un palais écroulé et rebâti
avec ses ruines ; on y voit des parties sublimes
et des parties hideuses , de magnifiques péris-
tiles qui n'aboutissent à rien , de hauts
DU CHRISTIANISME. i37
portiques et des voûtes abaissées, de fortes
lumières et de profondes ténèbres ; en un
mot la confusion , le désordre de toutes
parts , sur-tout au sanctuaire.
Or, si la constitution primitive de l'homme
consistait dans les accords ainsi qu'ils sont
établis dans les autres êtres, pour détruire
un état dont la nature est l'harmonie , il
suffit d'en altérer les contrepoids. La partie
aimante et la partie pensante formaient en
nous cette balance précieuse. Adam était
à-la-fois le plus éclairé et le meilleur des
hommes , le plus puissant en pensée et le
plus puissant en amour. Mais tout ce qui
est créé a nécessairement une marche pro-
gressive. Au lieu d'attendre de la révolution
des siècles , des coiinaissances nouvelles ,
qu'il n'aurait reçues qu'avec des sentimens
nouveaux, Adam voulut tout connaître à-la-
fois. Et remarquez une chose importante :
l'homme pouvait détruire l'harmonie de son
être de deux manières, ou en voulant trop
aimer, ou en voulant trop savoir. Il pécha
seulement par la seconde : c'est qu'en effet nous
avons beaucoup plus l'orgueil des sciences ,
que l'orgueil de l'amour; celui-ci aurait été
plus digne de pitié que de châtiment, et si
i38 GENIE
Adam s'était rendu coupable pour avoir
voulu trop sentir, plutôt que de trop con-
cevoir, l'homme peut-être eût pu se racheter
lui-même, et le Fils de l'Eternel n'eût point
été obligé de s'immoler. Mais il en fut autre-
ment : Adam chercha à comprendre l'univers ,
non avec le sentiment , mais avec la pensée ;
et touchant à l'arbre de sciences, il admit
dans son entendement un rayon trop fort
de lumière. A l'instant l'équilibre se rompt,
la confusion s'empare de l'homme. Au lieu
de la clarté qu'il s'était promise , d'épaisses
ténèbres couvrent sa vue; son péché s'étend
comme un voile entre lui et l'univers. Toute
son ame se trouble et se soulève ; les passions
combattent le jugement, le jugement cherche
à anéantir les passions ; et dans cette tempête
effrayante, l'écueil de la mort vit avec joie
le premier naufrage.
Tel fut l'accident qui changea l'harmo-
nieuse et immortelle constitution de l'homme.
Depuis ce jour , les élémens de son être
sont restés épars , et n'ont pu se réunir.
L'habitude , nous dirions presque l'amour du
tombeau , que la matière a contractée , détruit
tout projet de réhabilitation dans ce monde,
parce que nos années ne sont pas assez
DU CHRISTIANISME. i3g
longues , pour que nos efforts vers la per-
fection première , puissent jamais nous y
faire remonter. ( i )
Mais comment le monde aurait -il pu
contenir toutes les races, si elles n'avaient
point été sujettes à la mort? Ceci n'est plus
qu'une affaire d'imagination; c'est demander
à Dieu compte de ses moyens qui sont
infinis. Qui sait si les hommes eussent été
aussi multipliés qu'ils le sont de nos jours?
Qui sait si la plus grande partie des géné-
rations ne fut point demeurée vierge (2),
(O Et c'est en ceci que le système de perfectibilité est
tout-à-fait défectueux. On ne s'apperçoit pas que si l'esprit
gagnait toujours en lumières, et le cœur en sentimens ou en
vertus morales , l'homme, dans un temps donné , se retrouvant
au point d'où il est parti, serait, de nécessité, immortel;
car tout principe de division venant à manquer en lui, tout
principe de mort cesserait. Il faut attribuer la longévité des
patriarches , et le don de prophétie chez les Hébreux , à un
rétablissement plus ou moins grand des équilibres de la nature
humaine. Ainsi les matérialistes qui soutiennent le système
de perfectibilité , ne s'entendent pas eux-mêmes ; puisqu'en
effet cette doctrine, loin d'être celle du matérialisme ^ ramène
aux idées les plus mystiques de la spiritualité.
(2) C'est l'opinion de saint Chrysostome. Il prétend que
Dieu eut trouvé des moyens de génération qui nous sont
inconnus. Il y a , dit-il , devant le trône de Dieu une multi-
tude d'anges qui ne sont point nés par la voie des hommes.
De Virginit. lib. II.
i4o GENIE
ou si ces millions d'astres qui roulent sur
nos tètes, ne nous étaient point réservés,
comme des retraites délicieuses où nous
eussions été transportés par les anges ? On
pourrait même aller plus loin : il est impos-
sible de calculer à quelle hauteur d'arts et de
sciences l'homme parfait et toujours vivant
sur la terre , eût pu atteindre. S'il s'est rendu
maître de bonne heure de trois élémens ;
si , malgré les plus grandes difficultés , il
dispute aujourd'hui l'empire des airs aux
oiseaux , que n'eût-il point tenté dans sa
carrière immortelle ? La nature de l'air , qui
forme aujourd'hui un obstacle invincible au
changement de planète, était peut-être diffé-
rente avant le déluge. Quoi qu'il en soit ,
il n'est pas indigne de la puissance de Dieu
et de la grandeur de l'homme, de supposer
que la race d'Adam fût destinée à parcourir
les espaces , et à animer tous ces soleils qui ,
privés de leurs habitans par le péché , ne
sont restés que d'éclatantes solitudes.
DU CHRISTIANISME.
Ut
PREMIERE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE QUATRIEME.
SUITE DES VÉRITÉS DE L'ÉCRITURE.
OBJECTIONS CONTRE LE SYSTÈME DE MOÏSE.
CHAPITRE PREMIER.
Chronologie.
U E p u I s que quelques savans ont avancé
que le monde portait , dans l'histoire de
l'homme , ou dans celle de la nature , des
marques d'une trop grande antiquité , pour
avoir l'origine moderne que lui donne la
Bible, on s'est mis à citer Sanchoniathon,
Porphire, les livres Sanscrits , etc. Ceux qui
font valoir ces autorités, les ont-ils toujours
consultées dans leurs sources ?
D'abord , il est un peu téméraire de vouloir
nous persuader qu'Origène, Eusèbe, Bossuet,
i4z GENIE
Pascal, Fénélon, Bacon, Newton, Leibnitz,
Huet , et tant d'autres , étaient ou des ignorans ,
ou des simples , ou des pervers parlant contre
leur conviction intime. Cependant ils ont
cru à la vérité de l'histoire de Moïse , et
l'on ne peut disconvenir que ces hommes
n'eussent une doctrine , auprès de laquelle
notre érudition est bien peu de chose.
Mais pour commencer par la chronologie ,
les sa vans modernes ont donc dévoré, en se
jouant, les insurmontables difficultés qui ont
fait pâlir Scaliger, Petau, Usher, Grotius? Ils
riraient de notre ignorance , si nous leur deman-
dions quand ont commencé les Olympiades ;
comment elles s'accordent avec les manières
de compter par archontes, par éphores, par
édiles , par consuls , par règnes , jeux p y thiques ,
néméens , séculaires ; comment se réunissent
tous les calendriers des nations ; de quelle
manière il faut opérer pour faire tomber
l'ancienne année de Piomulus , de dix mois
et de 354 jours , avec l'année de Numa t
de 355 jours, et celle de Jules-César de 365;
par quel moyen on évitera les erreurs , en
rapportant ces mêmes années à la commune
année attique de 354 jours , et à Tannée
embolismique de 384 ?
DU CHRISTIANISME. ifô
Et pour tan!; ce ne sont pas là les seules
perplexités louchant les années. L'ancienne
année juive n'avait que 354 jours; on ajoutait
quelquefois douze jours à la fin de l'an, et
quelquefois un mois de trente jours après
le mois Adar , afin d'avoir l'année solaire.
L'année juive moderne compte douze mois,
et prend sept années de treize mois en dix-
neuf ans. L'année syriaque varie également,
et se forme de 365 jours. L'année turque
ou arabe reconnaît 354 jours , et reçoit
onze mois intercalaires , en vingt-neuf ans.
L'année égyptienne se divise en douze mois
de trente jours, et ajoute cinq jours au
dernier ; l'année persane . nommée yezde-
gerdic , lui ressemble. ( i )
Outre ces mille manières de mesurer les
temps, toutes ces années n'ont ni les mêmes
commencemens , ni les mêmes heures , ni
les mêmes jours , ni les mêmes divisions.
L'année civile des Juifs ( ainsi que toutes
( i ) La seconde année persane , appelée gélaléan , et
qui commença l'an du monde 1089 , est la plus exacte
des années civiles , en ce qu'elle ramène les solstices et les
équinoxes précisément aux mêmes jours. Elle se compose
au moyen d'une intercalation répétée six ou sept fois dans
quatre 5 et ensuite une fo'S dans cinq ans.
i44 GENIE
celles des Orientaux ) s'ouvre à la nouvelle
lune de septembre, et leur année ecclésias-
tique à la nouvelle lune de mars. Les Grecs
comptent le premier mois de leur année ,
de la nouvelle lune qui suit le solstice d'été.
C'est à notre mois de juin que correspond
le premier mois de l'année des Perses , et
la Chine et l'Inde partent de la première
lune de mars. Nous voyons ensuite des mois
astronomiques et civils qui se subdivisent
en lunaires et solaires , en synodiques et
périodiques ; nous voyons des sections de
mois en kalendes, ides, décades, semaines;
nous voyons des jours de deux espèces, arti-
ficiels et naturels, et qui commencent, ceux-
ci, au soleil levant, comme chez les anciens
Babyloniens , Syriens , Perses ; ceux-là , au
soleil couchant , ainsi qu'en Chine , dans
l'Italie moderne , et comme autrefois chez
les Athéniens, les Juifs, et les Barbares du
Nord. Les Arabes commencent leurs jours à
midi , et la France actuelle à minuit , de même
que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne et
le Portugal. Enfin , il n'y a pas jusqu'aux
heures qui ne soient embarrassantes en chro-
nologie , en se distinguant en babyloniennes ,
italiennes et astronomiques; et si l'on voulait
insister
DU CHRISTIANISME. 145
insister davantage , nous ne verrions plus
60 minutes dans une heure européenne ,
mais 1080 scrupules dans l'heure chaldéenne
et arabe.
On a dit que la chronologie est le flambeau
de l'histoire (*); plût à Dieu que nous
n'eussions que celui-là pour nous éclairer
sur les crimes des hommes ! Que serait-ce,
si, pour surcroît de perplexité, nous allions
nous engager dans les périodes, les ères ou
les époques ? La période victorienne , qui
parcourt 532 années, est formée de la multi-
plication des cycles du soleil et de la lune.
Les mêmes cycles , multipliés par celui d'in-
diction , produisent les 7980 années de la
période julienne. La période de Constanti-
nople, à son tour, renferme un égal nombre
d'années à celui de la période julienne, mais
ne commence pas à la même époque. Quant
aux ères , ici on compte par l'année de la
création ( 1 ) , là par Olympiade ( 2 ) , par la
fondation de Rome (3) , par la naissance de
(*) Voyez la note G à la fin du volume.
(1) Cette époque se subdivise en grecque, juive , alexan-
drine, etc.
(2) Les historiens Grecs.
(3) Les historiens Latins.
1. K
j46 GENIE
Jesus-Christ, par l'époque d'Eusèbe, parcelle
des Séleucides ( i ) , celle de Nabonassar (2) ,
celle des Martyrs (3). Les Turcs ont leur
hégire (4) ; les Persans leur yezdegerdic (5).
On corapute encore par les ères julienne , grégo-
rienne, ibérienne (6) , et actienne (7). Nous
ne parierons point des marbres d'Arundel, des
médailles et des monumens de toutes les sortes ,
qui introduisent de nouveaux désordres dans
la chronologie. Est-il un homme de bonne
foi, qui, en jetant seulement un coup d'œil
sur ces pages , ne convienne que tant de
manières indécises de calculer les temps ,
suffisent pour faire de l'histoire un épouvan-
table chaos? Les annales des Juifs, de l'aveu
même des savans , sont les seules dont la
chronologie soit simple, régulière et lumineuse.
(1) L'historien Josephe.
(2) Ptolémée et quelques autres.
(3) Les premiers chrétiens jusqu'en 532, A. D., et de no:-
jours par les chrétiens d'Abyssinie et d'Egypte.
(4) Les Orientaux ne la placent pas comme nous.
(5) Nom d'un roi de Perse, tué dans une bataille contre
les Sarrasins, l'an de notre ère 63z.
(6) Suivie dans les conciles et sur les vieux monumens de
l'Espagne.
(7) Qui tire son nom de la bataille d'Actium , et dont se
sont servis Ptolémée, Josephe, Eusèbe et Censorius.
DU CHRISTIANISME. tft
Pourquoi donc aller, par un zèle ardent d'im-
piété , se consumer l'esprit sur des chicanes
de temps , aussi arides qu'indéchiffrables ,
lorsque nous avons le fil le plus certain
pour nous guider dans l'histoire ? Nouvelle
évidence en faveur des Écritures.
CHAPITRE II.
Logo graphie et Faits historiques,
7\PRÈS les objections chronologiques contre
la Bible, viennent celles qu'on prétend tirer
des faits mêmes de l'histoire. On rapporte
la tradition des prêtres de Thèbes, qui donnait
18,000 ans au royaume d'Egypte, et l'on
cite la liste des dynasties de ces rois , qui
existe encore.
Plutarque, qu'on ne soupçonnera pas de
christianisme , se chargera d'une partie de
la réponse. « Encore, dit-il en parlant des
Egyptiens, que leur année ait été de quatre
mois , selon quelques auteurs , elle n'était
d'abord composée que d'un seul , et ne con-
tenait que le cours d'une seule lune. Et
ainsi faisant d'un seul mois une année, cela
est cause que le temps qui s'est écoulé depuis
K 2
i48 GENIE
leur origine , parait extrêmement long ; et
que, bien qu'ils habitent nouvellement leur
pays , ils passent pour les plus anciens des
peuples ( i ). » Nous savons d'ailleurs par
Hérodote (2) , Diodore de Sicile (3),
Justin (4), Jablonsky (5), Strabon (6),
que les Egyptiens mettent leur orgueil à
égarer leur origine dans les temps, et, pour
ainsi dire , à cacher leur berceau sous les
siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère
embarrasser. On sait que les dynasties égyp-
tiennes sont composées de rois contemporains ;
d'ailleurs le même mot , dans les langues
orientales , se lit de cinq ou six manières
différentes , et notre ignorance a souvent
•fait de la même personne cinq ou six person-
nages divers (7). Et c'est aussi ce qui est
(1) Plut, in Num. 3o.
(2) Herodot. lib. II.
(3) Diod. lib. I.
(4) Just. lib. I.
(5) Jablonsk. Panth. Égypt. lib. IL
(6) Strab. lib. XVII.
(7) Pour citer un exemple entre mille, le monogramme
de Fo-hi , divinité des Chinois, est exactement le même
que celui de Menés , divinité de l'Egypte ; et il est assez
prouvé d'ailleurs que les caractères orientaux ne sont que
DU CHRISTIANISME. 149
arrivé par rapport aux traductions d'un seul
nom. U Athoth des Égyptiens est traduit dans
Erato.1 taènes par Eppoytns , ce qui signifie en
grec le lettré, comme Athoth l'exprime en
Egyptien : on n'a pas manqué de faire deux
rois à' Athoth et d'Hermès, ou Hermo gènes.
Mais PAthoth de Manethon se multiplie
encore ; il devient T/ioth dans Platon , et
le texte de Sanchoniathon prouve, en efï'et,
que c'est le nom primitif : la lettre A est
une de ces lettres qu'on retranche et qu'on
ajout * à volonté dans les langues orientales;
ainsi l'historien Josephe traduit par Apachnas ,
le nom du même homme qu'Afï'ricanus appelle
Pachnas. Voici donc Thoth , Athoth , Hernies
ou Hermogènes , ou Mercure, cinq hommes
fameux qui vont composer entr'eux près de
deux siècles. Et cependant ces cinq rois
n'étaient qu'un seul Egyptien, qui n'a peut-
être pas vécu soixante ans. ( 1 )
des signes généraux d'idées , que chacun traduit dans sa
langue , comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi , par
exemple , l'Italien prononce duodecimo , le même nombre
que l'Anglais exprime par le mot iwelve , et que le Français
rend par celui de douze.
( 1 ) Des personnes qui pouvaient d'ailleurs être fort instruites,
ont accusé les Juifs d'avoir corrompu les noms historiques...
K 3
i5o GENIE
Après tout, qu'est-il besoin de s'appesantir
sur des disputes logographiques , lorsqu'il
Comment ne savent-elles pas que ce sont les Grecs , au con-
traire, qui ont défiguré tous les noms d'hommes et de lieux,
et en particulier ceux d'Orient (*)? Les Grecs, à cet égard
comme à beaucoup d'autres , ressemblaient fort aux Français.
Groit-on que si Livius revenait au monde, il se reconnût
sous le nom de Tile-Live ? Il y a plus : Tyr porte encore
aujourd hui, parmi les Orientaux, le nom d'Asur^àe Soury
ou de sur? Les Athéniens eux-mêmes devaient prononcer
lur ou Tour, puisque cette lettre, qu'il nous plaît d appeler
y grec, et de faire siffler comme un t, n'est autre que
l'upsilon, ou X'upaivum des Grecs.
Il n'est pas plus difficile de retrouver Darius dans Assuerus.
L'A initial n'est d'abord, comme nous l'avons dit, qu'une
de ces lettres mobiles, tantôt souscrites, tantôt supprimées.
Reste donc Suerus. Or , le délia ou le D majuscule des Grecs,
ie rapproche du Sameck ou de l'S majuscule des Hébreux.
Le premier est un triangle , et le second un parallélogramme
obtusangle, souvent même un parallélogramme curviligne,
à base rectiligne. Le delta , dans les vieux manuscrits , sur les
médailles et sur les monumens , n'est presque jamais fermé
dans ses angles. L'S hébraïque s'est donc transformée en D
chez les Grecs; changement de lettres si commun dans toute
l'antiquité.
Si vous joignez à ces erreurs de figures , les erreurs de
prononciation , vous aurez une grande probabilité de plus.
Supposons qu'un Français , entendant le mot throug (à travers)
dans la bouche d'un Anglais , voulût le prononcer et l'écrire
sans connaître la puissance et la forme du th , il écrirait
(*) Vid. Boch. Geo«. Sac- Cumb. on Sanch. Saur, sur la Bibli,
Dau*t , Bayle , etc. etc.
DU CHRISTIANISME. i5i
suffît d'ouvrir l'histoire , pour se convaincre
de l'origine moderne des hommes ? On a
beau former des complots avec des siècles
inventés, dont le temps n'est point le père;
on a beau multiplier et supposer la mort
pour en emprunter des ombres , tout cela
n'empêche pas que le genre humain ne soit
que d'hier. Les noms des inventeurs des arts
nous sont aussi familiers que ceux d'un frère
ou d'un aïeul. C'est Hypsuranius qui bâtit
ces huttes de roseaux où logea la primitive
innocence ; Usoùs couvrit sa nudité de peaux
de bètes , et affronta la mer sur un tronc
d'arbre ( i ) ; Tubalcaïn mit le fer dans la
nécessairement ou zrou , ou dsrou . ou simplement trou. Il
en est ainsi du sameck ou de l'S en hébreu. Le son de cette
lettre, en suivant les points massorétiques , est mixte et
participe fortement du D. Les Grecs qui avaient le th comme
les Anglais , mais non pas l'S , comme les Israélites , ont dû
prononcer et écrire Duerus au lieu de Suerus. De Duerun
à Darius , la conversion est facile ; car on sait que le»
voyelles sont à-peu-près nulles en étymologie , puisqu'il est
vrai que chaque peuple en varie les sons à l'infini. Lorsqu'on
veut être plaisant aux dépens de la religion , de la morale
universelle , du repos des nations et du bonheur général des
hommes , avant de se livrer à une gaieté si funeste , il faudrait
au moins être bien sur de ne pas tomber soi-même dans de
grandes ignorances.
(i) Sanch. ap. Eus. Prœparat. Evang. lib. I, cap. 10.
K 4
iSz GENIE
main des hommes ( i ) , Noé ou Bacclius
planta la vigne , Caïn ou Triptolème courba
la charrue, Agrotes (2) ou Cérès recueillit
la première moisson. L'histoire, la médecine,
la géométrie , les beaux arts , les lois , ne
sont pas plus anciennement au monde , et
nous les devons à Hérodote , Hippocrate ,
Thaïes , Homère , Dédale , Minos. Quant à
l'origine des rois et des villes , l'histoire nous
en a été conservée par Moïse, Platon, Justin
et quelques autres , et. nous savons quand
et pourquoi les diverses formes de gouver-
nement se sont établies chez les peuples. (3)
Que si pourtant on est étonné de trouver
tant de grandeur et de magnificence dans
les premières cités de l'Asie, cette difficulté
cède sans peine à une observation tirée du
génie des Orientaux. Dans tous les âges ,
ces peuples ont bâti des villes immenses ,
sans qu'on en puisse rien conclure en faveur
de leur civilisation , et conséquemment de
leur antiquité. L'Arabe , échappé des sables
( 1) Gen. cap. 4, v. zz.
(2) Sanch. loc. cit.
(3) Vid. Moys. Peut. Plat, de Leg. et Tim. Just. lib. II,
Herod. Plut, in Tlies. Num. Lycurg. Sol. etc. etc.
DU CHRISTIANISME. i53
brûlans où il s'estimait heureux d'enfermer
une ou deux toises d'ombre, sous une tente
de peaux de brebis , cet Arabe a élevé
presque sous nos yeux des cités gigantesques ;
vastes métropoles où ce citoyen des déserts
semble avoir voulu enclorre la solitude. Les
Chinois, si peu avancés dans les arts, ont
aussi les plus grandes villes du globe, avec
des jardins , des murailles , des palais , des
lacs, des canaux artificiels comme ceux de
l'ancienne Babylone ( i ). Nous-mêmes enfin,
ne sommes-nous pas un exemple frappant
de la rapidité avec laquelle les peuples se
civilisent ? Il n'y a guère plus de douze
siècles que nos ancêtres étaient aussi bar-
bares que les Hottentots, et nous surpassons
aujourd'hui la Grèce dans les raffinemens
du goût , du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut
fournir aucune raison valide en faveur de
l'ancienneté des hommes. Les idiomes du
primitif Orient, loin d'annoncer des peuples
vieillis en société, décèlent au contraire des
hommes fort près de la nature. Le mécanisme
( i ) Vid. le P. du Hald. Hist. de la Ch. Lelt. èdif. Lord
Mac. Arnb. to Ch. etc.
i54 GENIE
en est d'une extrême simplicité ; l'hyperbole ,
l'image , les figures poétiques , s'y repro-
duisent sans cesse , tandis qu'on y trouve
à peine quelques mots pour la métaphysique
des idées. Il serait impossible d'énoncer clai-
rement , en hébreu , la théologie des dogmes
chrétiens ( i ). Ce n'est que chez les Grecs
et chez les Arabes modernes qu'on rencontre
les termes composés, propres au développe-
ment des abstractions de la pensée. Tout
le monde sait qu'Aristote est le premier
philosophe qui ait inventé des catégories ,
où les idées viennent se ranger de force ,
quelle que soit leur classe ou leur nature. (2)
(1) On s'en peut assurer, en lisant les Pères qui ont écrit
en syriaque , tels que saint Ephrem , diacre d'Edesse.
(2) Si les langues demandent tant de temps pour leur
entière confection , pourquoi les Sauvages du Canada ont-ils
des dialectes si subtils et si compliqués ? Les verbes de la
langue huronne ont toutes les inflexions des verbes grecs. Ils
distinguent , comme les derniers , par la caractéristique ,
l'augment , etc. ; ils ont trois modes , trois genres , trois
nombres, et par-dessus tout cela, un certain dérangement
de lettres , particulier aux verbes des langues orientales. Mais
ce qu'ils ont de plus inconcevable, c'est un quatrième pronom
personnel qui se place entre la seconde et la troisième per-
sonne, au singulier et au pluriel. Nous ne connaissons rien
de pareil dans les langues mortes ou vivantes , dont nous
pouvons avoir quelque teinture.
DU CHRISTIANISME. i55
Enfin , Ton prétend qu'avant que les
Egyptiens eussent bâti ces temples , dont il nous
reste de si belles ruines , les peuples pasteurs
gardaient déjà leurs troupeaux sur d'autres
ruines laissées par une nation inconnue; ce
qui supposerait une très-grande antiquité.
Pour décider cette question , il faudrait
savoir au juste qui étaient et d'où venaient
les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyait
tout en Ethiopie, les fait sortir de ce pays.
Et cependant les Ethiopiens, loin de pouvoir
répandre au-dehors des colonies , étaient
eux-mêmes, à cette époque, un peuple nou-
vellement établi. ALthiopes , dit Eusèbe, ab
Indo jlumine consurgentes , juxtà JEgyptum
consederunt. Manethon , dans sa sixième
dynastie , appelle les pasteurs <p«m>ctç %tm , Phé-
niciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée
en Egypte , sous le règne d'Aménophis ;
d'où il faut tirer ces deux conséquences :
i.° que l'Egypte n'était pas alors barbare,
puisqu'Inachus , Egyptien , portait vers ce
temps-là les lumières dans la Grèce; 2..0 que
l'Egypte n'était pas couverte de ruines ,
puisque Thèbes était bâtie , puisqu'Aménophis
était père de ce Sésostris qui éleva la gloire
des Egyptiens à son comble. Au rapport
i56 GENIE
de l'historien Josephe, ce fut Tethmosis qui
contraignit les pasteurs à abandonner entiè-
rement les bords du Nil. ( i )
Mais quels nouveaux argumens n'aurait-
on point formés contre l'Ecriture , si on
avait connu un autre prodige historique qui
tient également à des ruines, hélas ! comme
toute l'histoire des hommes? On a découvert
depuis quelques années , dans l'Amérique
septentrionale , des monumens extraordi-
naires sur les bords du Muskingum , du
Miami , du "Wabaehe , de l'Ohio , et sur-
tout du Scioto (*) , où ils occupent un
espace de plus de vingt lieues en longueur.
Ce sont des murs en terre avec des fossés,
des glacis, des lunes, demi -lunes et de
(:) Maneth. ad Joseph, et Afric. Herod. lib. II, cap. ioo.
Diod. lib I, Ps. 48. Euseb. Chron. lib. I, p. i3.
Au reste, l'invasion de ces peuples, rapportée par les
auteurs profanes , nous explique ce qu'on lit dans la Genèse
au sujet de Jacob et de ses fils : Ut habitare possitis in
terra Gessen , quia detestantur AUgyplii ornnes pastores
ovium. (Gen. cap. XLVI , v. 34.)
D'où Ton peut aussi deviner le nom grec du Pharaon sous
lequel Israël entra en Ègjpte , et le nom du second Pharaon
sous lequel il en sortit. L'Ecriture, loin de contrarier les
autres histoires, leur sert au contraire de preuve.
(*) Voyez la note H à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. i57
grands cônes qui servent de sépulcres. On
a demandé, mais sans succès, quel peuple
a laissé de pareilles traces. L'homme est
suspendu dans le présent , entre le passé
et l'avenir , comme sur un rocher entre
deux gouffres : derrière lui , devant lui , tout
est ténèbres ; à peine apperçoit-il quelques
fantômes qui, remontant du fond des deux
abymes , surnagent un instant à leur surface ,
et s'y replongent.
Quelles que soient les conjectures sur ces
ruines américaines, quand on y joindrait les
visions d'un monde primitif, et les chimères
d'une Atlantide , la nation civilisée qui a
peut-être promené la charrue dans la plaine
où l'Iroquois poursuit aujourd'hui les ours,
n'a pas eu besoin pour consommer ses des-
tinées, d'un temps plus long, que celui qui
a dévoré les empires de Cyrus , d'Alexandre
et de César. Heureux du moins ce peuple
qui n'a point laissé de nom dans l'histoire,
et dont l'héritage n'a été recueilli que par
les chevreuils des bois , et les oiseaux du
ciel ! Nul ne viendra renier le Créateur dans
ces retraites sauvages , et , la balance à la
main , peser la poudre des morts , pour
prouver l'éternité de la race humaine.
i58 GENIE
Pour moi , amant solitaire de la nature ,
et simple confesseur de la Divinité , je me
suis assis sur ces ruines. Voyageur sans
renom, j'ai causé avec ces débris, comme
moi-même ignorés. Les souvenirs confus des
hommes, et les vagues rêveries du désert,
se mêlaient au fond de mon ame. La nuit
était au milieu de sa course ; tout était
muet, et la lune, et les bois, et les tombeaux.
Seulement à longs intervalles on entendait
la chute de quelqu'arbre , que la hache du
temps abattait, dans la profondeur des forêts:
ainsi tout tombe, tout s'anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligés de
parler sérieusement des quatre jogues , ou
âges indiens, dont le premier a duré trois
millions deux cent mille ans, le troisième
un million seize cent mille ans , et le qua-
trième , ou l'âge actuel , qui durera quatre
cent mille ans.
Si l'on joint à toutes ces difficultés de
chronologie, de logographie et de faits, les
erreurs qui naissent des passions de l'historien
ou des hommes qui vivent dans ses fastes;
si l'on y ajoute les fautes de copistes , et
mille accidens de temps et de lieux , il
faudra, de nécessité, convenir que toutes les
DU CHRISTIANISME. 109
raisons en faveur de l'antiquité du globe
par l'histoire , sont aussi peu satisfaisantes
qu'inutiles à rechercher. Et certes , on ne
peut nier que c'est assez mal établir la
durée du monde , que d'en prendre la base
dans la vie humaine. Quoi ! c'est par la
succession rapide d'ombres d'un moment ,
que l'on prétend nous démontrer la perma-
nence et la réalité des choses ! c'est par des
décombres qu'on veut nous prouver une
société sans commencement et sans fin !
Faut-il donc beaucoup de jours, pour amasser
beaucoup de ruines ? Que le monde serait
vieux , si l'on comptait ses années par ses
débris !
CHAPITRE III.
Astronomie.
^N cherche dans l'histoire du firmament
les secondes preuves de l'antiquité du monde
et des erreurs de l'Ecriture. Ainsi , les deux
qui racontent la gloire du Très -Haut à
tous les hommes , et dont le langage est
entendu de tous les peuples ( 1 ) , ne disent
(1) Pi. 18, v. i-3.
i6o GENIE
rien à l'incrédule. Heureusement ce ne sont
pas les astres qui sont muets ; ce sont les
athées qui sont sourds.
L'astronomie doit sa naissance à des
pasteurs. Dans les déserts de la création
nouvelle, les premiers humains voyaient se
jouer autour d'eux leurs familles et leurs
troupeaux. Heureux jusqu'au fond de l'ame,
une prévoyance inutile ne détruisait point
leur bonheur. Dans le départ des oiseaux
de l'automne, ils ne remarquaient point la
fuite des années , et la chute des feuilles
ne les avertissait que du retour des frimas.
Lorsque le coteau prochain avait donné toutes
ses herbes à leurs brebis, montés sur leurs
chariots couverts de peaux , avec leurs fils
et leurs épouses , ils allaient à travers les
bois chercher quelque fleuve ignoré , où la
fraîcheur des ombrages et la beauté des soli-
tudes les invitaient à se fixer de nouveau.
Mais il fallait une boussole, pour se con-
duire dans ces forêts sans chemins , et le
long de ces fleuves sans navigateurs; on se
confia naturellement à la foi des étoiles ;
on se dirigea sur leur cours. Législateurs et
guides , ils réglèrent la tonte des brebis ,
et les migrations lointaines. Chaque famille
s'attacha
DU CHRISTIANISME. 161
s'attacha aux pas d'une constellation; chaque
astre marchait à la tète d'un troupeau. A
mesure que les pasteurs se livraient à ces
études , ils découvraient de nouvelles lois.
En ce temps-là, Dieu se plaisait à dévoiler
les routes du soleil aux habitans des cabanes ,
et la Fable raconta qu'Apollon était des-
cendu chez les bergers.
De petites colonnes de briques servaient
à conserver le souvenir des observations :
jamais plus grand empire n'eut une histoire
plus simple. Avec le même instrument dont
il avait percé sa flûte , auprès du même
autel où il avait immolé le chevreau premier
né , le pâtre gravait sur un rocher ses immor-
telles découvertes. Il plaçait ailleurs d'autres
témoins de cette pastorale astronomie ; il
échangeait d'annales avec le firmament ; et
de même qu'il avait écrit les fastes des étoiles
parmi ses troupeaux , il écrivait les fastes de
ses troupeaux parmi les étoiles. Le soleil, en
voyageant, ne se reposa plus que dans les ber-
geries; le taureau annonça par ses mugissemens
le passage du Père du jour , et le beîier
l'attendit , pour le saluer au nom de son maître.
On vit au ciel des vierges , des enfans , des épis
de blé , des instrumens de labourage , des
i. L
16a GÉNIE
agneaux , et jusqu'au chien du berger : la sphère
entière devint comme une grande maison rus-
tique , habitée par le pasteur des hommes.
Ces beaux jours s'évanouirent; les hommes
en gardèrent une mémoire confuse , dans ces
histoires de l'âge d'or, où l'on trouve le règne
des astres mêlé à celui des troupeaux. L'Inde
est encore aujourd'hui astronome et pastorale,
comme l'Egypte l'était autrefois. Cependant ,
avec la corruption naquit la propriété , et avec
la propriété, la mensuration, second âge de
l'astronomie. Mais par une destinée assez
remarquable , ce furent encore les peuples les
plus simples qui connurent le mieux le système
céleste : le pasteur du Gange tomba dans
des erreurs moins grossières que le savant
d'Athènes ; on eût dit que la muse de l'astro-
nomie avait retenu un secret penchant poul-
ies bergers , ses premières amours.
Durant les longues calamités qui accompa-
gnèrent et qui suivirent la chute de l'Empire
romain, les sciences n'eurent d'autre retraite
que le sanctuaire de cette église , qu'elles
profanent aujourd'hui avec tant d'ingratitude.
Recueillies dans le silence des cloîtres, elles
durent leur salut à ces mêmes Solitaires ,
quelles affectent maintenant de mépriser. Un
DU CHRISTIANISME. i63
moine Bacon , un évèque Albert , un cardinal
Cusa ressuscitaient dans leurs veilles le génie
d'Eudoxe , de Timocharis , d'ffypparque ,
de Ptolémée. Protégées par les papes qui
donnaient l'exemple aux rois, les sciences s'en-
volèrent enfin de ces lieux sacrés , où la religion
les avait réchauffées sous ses ailes. L "astronomie
renaît de toutes parts : Grégoire XIII réforme
le calendrier , Copernic rétablit le système du
monde, Tycho-Brahé, au haut de sa tour,
rappelle la mémoire des antiques observateurs
Babyloniens, Kepler détermine la forme des
orbites planétaires. Mais Dieu confond encore
l'orgueil de l'homme, en accordant aux jeux
de l'innocence , ce qu'il refuse aux recherches
de la philosophie ; des enfans découvrent le
télescope. Galilée perfectionne l'instrument
nouveau ; alors les chemins de l'immensité
s'abrègent, le génie de l'homme abaisse la
hauteur des cieux, et les astres descendent
pour se faire mesurer.
Tant de découvertes en annonçaient de plus
grandes encore , et l'on était trop près du
sanctuaire de la nature, pour qu'on fût long-
temps sans y pénétrer. Il ne manquait plus que
des méthodes propres à décharger l'esprit des
calculs énormes dont il était écrasé. Bientôt
L 2
164 GENIE
Descartes osa transporter au grand Tout les lois
physiques de notre globe ; et par un de ces
traits de génie , dont on compte à peine quatre
ou cinq dans l'histoire , il força l'algèbre à s' unir
à la géométrie, comme la parole à la pensée.
Newton n'eut plus qu'à mettre en œuvre les
matériaux que tant de mains lui avaient
préparés, mais il le fit en artiste sublime; et
des divers plans sur lesquels il pouvait relever
l'édifice des globes , il choisit peut-être le dessin
de Dieu. L'esprit connut l'ordre que l'œil
admirait ; les balances d'or qu'Homère eti'Ecri:
ture donnent au souverain arbitre , lui furent
rendues ; la comète se soumit ; à travers l'im-
mensité la planète attira la planète; la mer
sentit la pression de deux vastes vaisseaux qui
flottent à des millions de lieues de sa surface;
depuis le soleil jusqu'au moindre atome, tout
se maintint dans un admirable équilibre : il
n'y eut plus que le cœur de l'homme, qui
manqua de contrepoids dans la nature.
Qui l'aurait pu penser ? Le moment où
l'on découvrit tant de nouvelles preuves de la
grandeur et de la sagesse de la Providence,
fut celui-là même où l'on ferma davantage
les yeux à la lumière. Non toutefois que ces
hommes immortels , Copernic, Tycho-Brahé,
DU CHRISTIANISME. iC5
Kepler, Leibnitz, Newton fussent des athées;
mais leurs successeurs, par une fatalité inex-
plicable, s'imaginèrent tenir Dieu dans leurs
creusets et dans leurs télescopes , parce qu'ils
y voyaient quelques-uns des élémens sur
lesquels l'Intelligence universelle a fondé les
mondes. Lorsqu'on a été témoin des jours de
notre Révolution ; lorsqu'on songe que c'est à
la vanité du savoir, que nous devons presque
tous nos malheurs, n'est-on pas tenté de croire
que l'homme a été sur le point de périr de
nouveau, pour avoir porté une seconde fois
la main sur le fruit de science? Et que ceci
nous soit matière de réflexion sur la faute
originelle : les siècles savans ont toujours
touché aux siècles de destruction.
Il nous semble pourtant bien infortuné,
l'astronome qui passe les nuits à lire dans
les astres , sans y découvrir le nom de Dieu.
Quoi ! dans des figures si variées, dans une
si grande diversité de caractères , on ne
peut trouver les lettres qui suffisent à son
nom ? Le problème de la Divinité n'est-il
point résolu dans les calculs mystérieux de
tant de soleils ? une algèbre aussi brillante
ne peut -elle servir à dégager la grande
Inconnue ?
L 3
iGG GÉNIE
La première objection astronomique quel' on
fait au système de Mo*fse , se tire de la sphère
céleste : « Comment le monde est-il si nouveau?
s'écrie-kon. La seule composition de la sphère
suppose des millions d'années. »
Aussi est-il vrai que l'astronomie est une
des premières sciences que les hommes aient
cultivées. M. Bailly prouve que les patriarches ,
avant Noé , connaissaient la période de six
cents ans, l'année de 365 jours 5 h. 5i m.
36 s. ; enfin , qu'ils avaient nommé les six
jours de la création d'après l'ordre plané-
taire ( i ). Puisque les races primitives étaient
déjà si savantes dans l'histoire du ciel , n'est-il
pas très-probable que les temps écoulés depuis
le déluge , ont été plus que suffisans pour
nous donner le système astronomique, tel que
nous l'avons aujourd'hui? Il est impossible,
d'ailleurs, de rien prononcer de certain sur
le temps nécessaire au développement d'une
science. Depuis Copernic jusqu'à Newton ,
l'astronomie a plus fait de progrès en moins
d'un siècle , qu'elle n'en avait fait auparavant
dans le cours de 3,ooo ans. On peut comparer
les sciences à des régions coupées de plaines
( i ) Bail. Hist. de l'Ast, anc.
DU CHRISTIANISME. 167
et de montagnes : on avance à grands pas dans
les premières ; mais quand on est parvenu aux
pieds des secondes, on perd un temps infini
à découvrir les sentiers et à franchir les
sommets , d'où Ton descend dans l'autre plaine.
11 ne faut donc pas conclure que, puisque l'as-
tronomie est restée quatre mille ans dans son
âge moyen , elle a dû être des myriades de
siècles dans son berceau : cela contredit tout
ce qu'on sait de l'histoire, et de la marche
de l'esprit humain.
La seconde objection se déduit des époques
historiques, liées aux observations astrono-
miques des peuples , et en particulier de
celles des Chaldéens et des Indiens.
Nous répondons, à l'égard des premières,
qu'on sait que les 720,000 ans dont ils se
vantaient, se réduisent à i.goS ans. (1)
Quant aux observations des Indiens , celles
qui sont appuyées sur des faits incontes-
tables, ne remontent qu'à l'an 3, 102 avant
notre ère. Cette antiquité est sans doute fort
grande , mais enfin elle rentre dans des
bornes connues. C'est à cette époque que
(1) Les tables de ces observations, faites à Babylone avant
l'arrivée d'Alexandre , furent envoyées par Callisthènes *
Aristote. Voyez Bailly.
L 4
168 GENIE
commence la quatrième jogue, ou âge indien.
M. Bailly, en dépouillant les trois premiers
âges et les réunissant au quatrième , démontre
que toute la chronologie des Brames se
renferme dans un intervalle d'environ 70
siècles (*) , ce qui s'accorde parfaitement avec
la chronologie des Septante. Il prouve jusqu'à
l'évidence , que les fastes des Egyptiens , des
Chaldéens , des Chinois , des Perses , des
Indiens, se rangent avec une exactitude singu-
lière , sous les époques de l'Ecriture ( 1 ).
Nous citons d'autant plus volontiers M. Bailly ,
que ce savant est mort victime des principes
que nous avons entrepris de combattre.
Lorsque cet homme infortuné écrivait , à
propos à'Hypatia , jeune femme astronome,
massacrée par les habitans d'Alexandrie ,
que les modernes épargnent au moins la
çie , en déchirant la réputation , il ne se
doutait guère qu'il serait lui-même une preuve
lamentable de la fausseté de son assertion,
et qu'il renouvellerait l'histoire à'Hypatia !
Au reste , tous ces calculs infinis de géné-
rations et de siècles, que l'on retrouve chez
plusieurs peuples, ont leur source dans une
(*) Voyez la note I à la fin du volume. '
(1) Bail. Ast. Lui. Disc, prélimin. part. 1 1 , p. 126, etc.
DU CHRISTIANISME. 169
faiblesse naturelle au cœur humain. Les
hommes qui sentent en eux-mêmes un prin-
cipe d'immortalité, sont comme tout honteux
de la brièveté de leur existence ; il leur semble
qu'en entassant tombeaux sur tombeaux, ils
cacheront ce vice capital de leur nature, qui
est de durer peu , et qu'en ajoutant du néant à
du néant, ils parviendront à faire une éternité.
Mais ils se trahissent eux-mêmes , et découvrent
ce qu'ils prétendent dérober : car plus la pyra-
mide funèbre est élevée, plus la statue vivante
placée au sommet diminue, et la vie paraît
encore bien plus petite , quand l'énorme fan-
tôme de la Mort l'exhausse dans ses bras.
CHAPITRE IV.
Suite du précède fit. Histoire naturelle.
Déluge.
JL' astronomie n'étant donc pas suffisante
pour détruire la chronologie de l'Ecriture (1) ,
on revient à l'attaque par l'histoire naturelle :
( 1 ) On rit de Josué qui commande au soleil de s'arrêter.
Nous n'aurions pas cru être obligés d'apprendre à notre
siècle, que le soleil n'est pas immobile , quoique centi'e. On
a excusé Josué 5 en disant qu'il parlait exprès comme le
i7o GENIE
les uns nous parlent de certaines époques
où l'univers entier se rajeunit ; les autres
nient les grandes catastrophes du globe , telles
que le déluge universel ; ils disent : « Les
pluies ne sont que les vapeurs des mers. Or,
toutes les mers ne suffiraient pas pour couvrir
la terre, à la hauteur dont parlent les Ecri-
tures. » Nous pourrions répondre que raisonner
ainsi , c'est aller contre ces mêmes lumières
dont on fait tant de bruit , puisque la chimie
moderne nous apprend que l'air peut être
transmué en eau ; alors quel effroyable
déluge ! Mais nous renonçons volontiers à
ces raisons , empruntées des sciences qui
rendent compte de tout à l'esprit, sans rendre
compte de rien au cœur. Nous nous conten-
terons de répondre que, pour noyer la partie
terrestre du globe, il suffit que l'Océan fran-
chisse ses rivages, en entraînant l'eau de ses
gouffres. D'ailleurs, hommes présomptueux,
avez-vous pénétré dans les trésors de la
grêle (i ) ? et connaissez-vous les réservoirs
vulgaire \ il eût été aussi simple de dire qu'il parlait comme
Newton. Si vous vouliez arrêter une montre , vous ne bri-
seriez pas une petite roue , mais le grand ressort 5 dont le
repos fixerait subitement le système.
( i ) Job. cap. XXXVIII , v. 22.
DU CHRISTIANISME. 171
de cet abyme où le Seigneur puise la mort,
au jour de ses vengeances ?
Soit que Dieu, soulevant le bassin des mers,
ait versé sur les continens l'Océan troublé;
soit que, détournant le soleil de sa route,
il lui ait commandé de se lever sur le pôle
avec des signes funestes; il est certain qu'un
affreux déluge a ravagé la terre.
En ce temps-là la race humaine fut presque
anéantie. Toutes les querelles des nations
finirent , toutes les révolutions cessèrent. Rois ,
peuples , armées ennemies suspendirent leurs
haines sanglantes , et s'embrassèrent saisis
d'une mortelle frayeur. Les temples se rem-
plirent de supplians , qui avaient peut-être
renié la Divinité toute leur vie ; mais la
Divinité les renia à son tour, et bientôt on
annonça que l'Océan tout entier était aussi
à la porte des temples. En vain les mères
se sauvèrent avec leurs enfans sur le sommet
des montagnes ; en vain l'amant crut trouver
un abri pour sa maîtresse , dans la même
grotte où il avait trouvé un asile pour ses
plaisirs ; en vain les amis disputèrent aux
ours effrayés la cime des chênes ; l'oiseau
même, chassé de branche en branche par
le flot toujours croissant, fatigua inutilement
172 GENIE
ses ailes, sur des plaines d'eau sans rivages.
Le soleil qui n'éclairait plus que la mort au
travers des nues livides , se montrait terne et
violet comme un énorme cadavre noyé dans
les cieux; les volcans s'éteignirent, en vomis-
sant de tumultueuses fumées ; et l'un des
quatre élémens, le feu, périt avec la lumière.
Ce fut alors que le monde se couvrit d'hor-
ribles ombres , d'où sortaient d'effrayantes
clameurs ; ce fut alors qu'au milieu des humides
ténèbres , le reste des êtres vivans , le tigre
et l'agneau, l'aigle et la colombe, le reptile
et l'insecte , l'homme et la femme gagnèrent
tous ensemble la roche la plus escarpée du
globe ; l'Océan les y suivit , et soulevant
autour d'eux sa menaçante immensité , fît
disparaître sous ses solitudes orageuses , le
dernier point de la terre.
Dieu ayant accompli sa vengeance , dit aux
mers de rentrer dans l'abyme; mais il voulut
imprimer sur ce globe des traces éternelles de
son courroux : les dépouilles de l'éléphant des
Indes s'entassèrent dans les régions de la
Sibérie; les coquillages Magellaniques vinrent
s'enfouir dans les carrières de la France ; des
bancs entiers de corps marins s'arrêtèrent au
sommet des Alpes , du Taurus et des Cordilières,
DU CHRISTIANISME. i73
et ces montagnes elles-mêmes furent les
monumens que Dieu laissa dans les trois
mondes , pour marquer son triomphe sur les
impies , comme un monarque plante un
trophée dansle champ où il a défaitsesermemis.
Dieu ne se contenta pas de ces attestations
générales de sa colère passée : sachant
combien l'homme perd aisément la mémoire
du malheur , il en multiplia les souvenirs
dans sa demeure. Le soleil n'eut plus pour
trône au matin et pour lit au soir , que
l'élément humide , où il sembla s'éteindre
tous les jours, ainsi qu'au temps du déluge.
Souvent les nuages du ciel imitèrent des
vagues amoncelées, des sables ou des écueils
blanchissans. Sur la terre , les rochers lais-
sèrent tomber des cataractes : la lumière
de la lune , les vapeurs blanches du soir ,
couvrirent quelquefois les vallées des appa-
rences d'une nappe d'eau ; il naquit dans
les lieux les plus arides , des arbres , dont
les branches affaissées pendirent pesamment
vers la terre , comme si elles sortaient encore
toutes trempées du sein des ondes ; deux
fois par jour la mer reçut ordre de se lever de
nouveau dans son lit, et d'envahir ses grèves;
les antres des montagnes conservèrent de
i74 GENIE
sourds bourdoiinemens et des voix lugubres ,
la cime des bois présenta l'image d'une mer
roulante, et l'Océan sembla avoir laissé ses
bruits dans la profondeur des forêts.
CHAPITRE V.
Jeunesse et Vieillesse de la Terre.
-IN OUS touchons à la dernière objection sur
l'origine moderne du globe. On dit : « La
terre est une vieille nourrice , dont tout
annonce la caducité. Examinez ses fossiles,
ses marbres, ses granits, ses laves, et vous
y lirez ses années innombrables (*) marquées
par cercle , par couche ou par branche ,
comme celles du serpent à sa sonnette , du
cheval à sa dent , ou du cerf à ses rameaux. »
Cette difficulté a été cent fois résolue par
cette réponse : Dieu a du créer, et a, sans
doute, créé le monde , avec toutes les marques
de vétusté et de complément , que nous lui
voyons.
En effet, il est vraisemblable que l'Auteur
de la nature planta d'abord de vieilles forêts
et de jeunes taillis: que les animaux naquirent,
les uns remplis de jours , les autres parés
(*) Voyez la note K à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. i75
des grâces de l'enfance. Les chênes , en perçant
le sol fécondé, portèrent sans doute à-la-fois
les vieux nids des corbeaux et la nouvelle
postérité des colombes. Ver , chrysalide et
papillon , l'insecte rampa sur l'herbe , suspendit
son œuf d'or aux forêts , ou trembla dans
le vague des airs. L'abeille , qui pourtant
n'avait vécu qu'un matin , comptait déjà
son ambroisie par générations de fleurs. Il
faut croire que la brebis n'était pas sans son
agneau, la fauvette sans ses petits; que les
buissons cachaient des rossignols étonnés de
chanter leurs premiers airs, en échauffant les
fragiles espérances de leurs premières voluptés.
Si le inonde, n'eût été à-la-fois jeune et
vieux , le grand , le sérieux , le moral dispa-
raissaient de la nature , car ces sentimens
tiennent par essence aux choses antiques.
Chaque site eut perdu ses merveilles. Le
rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abyme ,
avec ses longues graminées ; les bois , dépouillés
de leurs accidens , n'auraient point montré
ce touchant désordre d'arbres inclinés sur
leurs tiges, de troncs penchés sur le cours
des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits
vénérables , les voix magiques , la sainte
horreur des forêts, se fussent évanouis avec
i76 GÉNIE
les voûtes qui leur servent de retraites , et
les solitudes de la terre et du ciel seraient
demeurées nues et désenchantées , en perdant
ces colonnes de chênes qui les unissent. Le
jour même où l'Océan épandit ses premières
vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons
point, des écueils déjà rongés par les flots,
des grèves semées de débris de coquillages,
et des caps décharnés qui soutenaient , contre
les eaux, les rivages croulans de la terre.
Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait
eu ni pompe, ni majesté dans l'ouvrage de
l'Eternel , et, ce qui ne saurait être , la nature ,
dans son innocence , eût été moins belle qu'elle
ne l'est aujourd'hui dans sa corruption. Une
insipide enfance de plantes , d'animaux , d'élé-
mens , eût couronné une terre sans poésie. Mais
Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des
bocages d'Eden, que les incrédules le pré-
tendent. L'homme -roi naquit lui-même à
trente années , afin de s'accorder par sa majesté,
avec les antiques grandeurs de son nouvel
empire , de même que sa compagne compta
sans doute seize printemps, qu'elle n'avait
pourtant point vécu , pour être en harmonie
avec les fleurs , les oiseaux , l'innocence , les
amours, et toute la jeune partie de l'univers.
PREMIÈRE
DU CHRISTIANISME. i77
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE CINQUIÈME.
EXISTENCE DE DIEU, PROUVÉE PAR
LES MERVEILLES DE LA NATURE.
CHAPITRE PREMIER.
Objet de ce Livre.
(Jn des principaux dogmes chrétiens nous
reste encore à examiner , l'état des peines
et des récompenses dans l'autre vie. Mais
on ne peut traiter cet important sujet , sans
parler d'abord des deux colonnes qui sou-
tiennent l'édifice de toutes les religions ,
l'existence de Dieu , et l'immortalité de
l'ame.
Nous sommes d'ailleurs appelés à cette
étude par le développement naturel de notre
i. M
i78 GENIE
matière, puisque ce n'est qu'après avoir suivi
la Foi ici-bas , qu'on peut l'accompagner à
ces tabernacles, où elle s'envole, en quittant
la terre. Toujours fidèles à notre plan ,
nous écarterons des preuves de l'existence
de Dieu et de l'immortalité de Famé , les
idées abstraites , pour n'employer que les
raisons poétiques et les raisons de sentiment,
c'est-à-dire les merveilles de la nature , et
les évidences morales. Platon et Cicéron ,
chez les anciens , Clarke et Leibnitz , chez
les modernes , ont prouvé métaphysiquement
et presque géométriquement l'existence du
Souverain Etre (*); les plus grands génies,
dans tous les siècles , ont admis ce dogme
consolateur. Que s'il est rejeté par quelques
sophistes , Dieu peut bien exister sans leur
suffrage. La mort seule , à quoi les athées
veulent tout réduire, a besoin qu'on écrive
en faveur de ses droits, car elle a peu de
réalité pour l'homme. Laissons-lui donc ses
déplorables partisans, qui d'ailleurs ne s'en-
tendent pas même entr'eux : car si les hommes
qui croient à la Providence, s'accordent sur
les chefs principaux de leur doctrine , ceux
(*) Voyez la note L à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. 179
au contraire qui nient le Créateur, ne cessent
de se disputer sur les bases de leur néant.
Ils ont devant eux un abyme ; pour le
combler , il ne leur manque que la pierre
du fond , mais ils ne savent où la prendre.
De plus , il y a dans l'erreur un certain
vice de nature, qui fait que, quand cette
erreur n'est pas la nôtre, elle nous choque
et nous révolte à l'instant ; de-là les querelles
interminables des athées.
CHAPITRE II.
Spectacle général de l'univers.
Il est un Dieu ; les herbes de la vallée et
les cèdres de la montagne le bénissent ,
l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant
le salue au lever du jour, l'oiseau le chante
dans le feuillage , la foudre fait éclater sa
puissance, et l'Océan déclare son immensité.
L'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu.
Il n"a donc jamais celui-là , dans ses infor-
tunes , levé les yeux vers le ciel , ou dans
son bonheur , abaissé ses regards vers la
terre ? La nature est-elle si loin de lui ,
M 2.
i8o GENIE
qu'il ne l'ait pu contempler , ou la croit-il
le simple résultat du hasard ? Mais quel
hasard a pu contraindre une matière désor-
donnée et rebelle , à s'arranger dans un ordre
si parfait ?
On pourrait dire que l'homme est la pensée
manifestée de Dieu , et que l'univers est
son imagination rendue sensible. Ceux qui
ont admis la beauté de la nature comme
preuve d'une intelligence supérieure, auraient
dû faire remarquer une chose , qui agrandit
prodigieusement la sphère des merveilles ;
c'est que le mouvement et le repos , les ténèbres
et la lumière , les saisons , la marche des
astres , qui varient les décorations du monde ,
ne sont pourtant successifs qu'en apparence,
et sont permanens en réalité. La scène qui
s'efface pour nous, se colore pour un autre
peuple ; ce n'est pas le spectacle , c'est le
spectateur qui change. Ainsi Dieu a su réunir
dans son ouvrage , la durée absolue et la
durée progressive : la première est placée
dans le temps, la seconde dans l'étendue;
par celle-là , les grâces de l'univers sont unes ,
infinies, toujours les mêmes; parcelle-ci,
elles sont multiples , finies et renouvelées :
sans l'une, il n'y eût point eu de grandeur
DU CHRISTIANISME. 181
dans la création ; sans l'autre , il y eût eu
monotonie.
Ici le temps se montre à nous sous un
rapport nouveau ; la moindre de ses fractions
devient un tout complet , qui comprend tout,
et dans lequel toutes choses se modifient,
depuis la mort d'un insecte jusqu'à la naissance
d'un monde : chaque minute est en soi une
petite éternité. Réunissez donc en un même
moment , par la pensée , les plus beaux
accidens de la nature ; supposez que vous
voyez à -la-fois toutes les heures du jour
et toutes les saisons , un matin de printemps
et un matin d'automne , une nuit semée
d'étoiles et une nuit couverte de nuages ,
des prairies émaillées de fleurs , des forêts
dépouillées parles frimas, des champs dorés
par les moissons; vous aurez alors une idée
juste du spectacle de l'univers. Tandis que
vous admirez ce soleil, qui se plonge sous
les voûtes de l'occident , un autre obser-
vateur le regarde sortir des régions de l'aurore.
Par quelle inconcevable magie , ce vieil astre
qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre
du soir , est-il , en ce moment même , ce
jeune astre qui s'éveille humide de rosée ,
dans les voiles blanchissans de l'aube ? A
M 3
i83 GENIE
chaque moment de la journée, le soleil se
lève, brille à son zénith, et se couche sur
le monde; ou plutôt nos sens nous abusent,
et il n'y a ni orient , ni midi , ni occident
vrai. Tout se réduit à un point fixe , d'où
le flambeau du jour fait éclater à-la-fois
trois lumières , en une seule substance. Cette
triple splendeur est peut-être ce que la nature
a de plus beau; car en nous donnant l'idée
de la perpétuelle magnificence et de la toute-
présence de Dieu , elle nous montre aussi
une image éclatante de sa glorieuse Trinité.
Conçoit-on bien ce que serait une scène
de la nature , si elle était abandonnée au
seul mouvement de la matière ? Les nuages
obéissant aux lois de la pesanteur , tomberaient
perpendiculairement sur la terre , ou mon-
teraient en pyramides dans les airs; l'instant
d'après, l'atmosphère serait trop épaisse ou
trop raréfiée pour les organes de la respi-
ration. La lune trop près ou trop loin de
nous , tour à tour serait invisible , tour à
tour se montrerait sanglante , couverte de
taches énormes , ou remplissant seule de son
orbe démesuré le dôme céleste. Saisie comme
d'une étrange folie , elle marcherait d'éclipsés
en éclipses , ou se roulant d'un flanc sur
DU CHRISTIANISME. 1 83
l'autre , elle découvrirait enfin cette autre
face que la terre ne connaît pas. Les étoiles
sembleraient frappées du même vertige ; ce
ne serait plus qu'une suite de conjonctions
effrayantes : tout-à-coup un signe d'été serait
atteint par un signe d'hiver ; le bouvier
conduirait les pléiades , et le lion rugirait
dans le verseau ; là , des astres passeraient
avec la rapidité de l'éclair; ici, ils pendraient
immobiles ; quelquefois se pressant en groupes ,
ils formeraient une nouvelle voie lactée, puis
disparaissant tous ensemble, et déchirant le
rideau des mondes , selon l'expression de
Tertullien , ils laisseraient appercevoir les
abymes de Té terni té.
Mais de pareils spectacles n'épouvanteront
point les hommes , avant le jour où Dieu
lâchant les rênes de l'univers , n'aura besoin ,
pour le détruire , que de l'abandonner.
CHAPITRE III.
Organisation des Animaux et des Plantes.
JJescendons de ces notions générales à des
idées particulières; voyons si nous pouvons
découvrir dans les parties de l'ouvrage, cette
même sagesse si bien exprimée dans le tout.
M 4
i84 GENIE
Nous nous servirons d'abord du témoignage
d'une classe d'hommes , que les sciences
et l'humanité réclament également ; nous
voulons parler des médecins.
Le docteur Niemventyt, dans son Traité
de V Existence de Dieu ( i ) , s'est attaché à
démontrer la réalité des causes finales. Sans
le suivre dans toutes ses observations, nous
nous contenterons d'en rapporter quelques-
unes.
En parlant des quatre élémens, qu'il consi-
dère dans leurs harmonies avec l'homme et
la création en général , il fait voir , par
rapport à l'air , comment nos corps sont
miraculeusement conservés sous une colonne
atmosphérique , égale dans sa pression à
un poids de vingt mille livres. Il prouve
qu'une seule qualité changée , soit en raré-
faction , soit en densité , dans l'élément qu'on
respire, suffirait pour détruire les êtres vivans.
C'est l'air qui fait monter les fumées, c'est
l'air qui retient les liquides dans les vaisseaux ;
(i) Dans tout ce que nous citons ici du traité de
îs'ieuwentyt , nous avons pris la liberté de refondre et
d'animer un peu son sujet. Le docteur est savant, sage,
judicieux, mais sec. Kous avons aussi mêlé quelques obser-
vations aux siennes.
DU CHRISTIANISME. i85
par ses mouvemens il épure les cieux , et
porte aux continens les nuages de la mer.
Nleuwentyt démontre ensuite la nécessité
de l'eau par une foule d'expériences. Qui
n'admirerait le prodige de cet élément , en
ascension , contre les lois de la pesanteur,
dans un élément plus léger que lui , afin
de nous donner les pluies et les rosées? La
disposition des montagnes pour faire circuler
les fleuves , la topographie de ces montagnes
dans les îles et sur les continens, les ouver-
tures des golfes, des baies, des méditerranées ,
les innombrables utilités des mers , rien
n'échappe à la sagacité de ce bon et savant
homme. C'est de la même manière qu'il
découvre l'excellence de la terre comme
élément , et ses belles lois comme planète.
Il décrit les avantages du feu , et les secours
qu'en a su tirer l'industrie humaine. ( i )
Quand il passe aux animaux, il observe
que ceux que nous appelons domestiques,
naissent précisément avec le degré d'instinct
(i) La physique moderne pourra relever ici quelques
erreurs : mais les progrès de cette science , loin de renverser
les causes finales , fournissent de nouvelles preuves de la
bonté de la Providence.
i86 GÉNIE
nécessaire pour s'apprivoiser , tandis que les
animaux inutiles à l'homme , retiennent
toujours leur naturel sauvage. Est-ce donc
le hasard qui inspire aux bêtes douces et
utiles, la résolution de vivre en société au
milieu de nos champs, et aux bêtes malfai-
santes celle d'errer solitaires dans les lieux
infréquentés ? Pourquoi ne voit-on pas des
troupeaux de tigres conduits au son d'une
musette par un pasteur ? Et pourquoi les
lions ne se jouent-ils pas dans nos parcs
parmi le thym et la rosée, comme ces légers
animaux chantés par Jean La Fontaine? Ces
bêtes féroces n'ont jamais pu servir qu'à traîner
le char de quelque triomphateur aussi cruel
queux, ou à dévorer des chrétiens dans un
amphithéâtre ( i ) : les tigres ne se civilisent
pas à l'école des hommes, mais les hommes
se font quelquefois sauvages à l'école des
tigres.
Les oiseaux ne présentent pas à notre natura-
liste un sujet d'observation moins intéressant.
Leurs ailes convexes en dessus et creusées en
dessous , sont des rames parfaitement taillées ,
(t) On connaît ce fameux cri de la populace romaine :
Les chi'ètiens aux lions ! Vid. Tert. Apolog.
DU CHRISTIANISME. 187
pour l'élément qu'elles doivent fendre. Le
roitelet qui se plait dans ces haies de ronces
et d'arbousiers , qui sont pour lui de grandes
solitudes, est pourvu d'une double paupière,
afin de préserver ses yeux de tout accident
Mais , admirables fins de la nature ! cette
paupière est transparente, et le chantre des
chaumières peut abaisser ce voile diaphane,
sans être privé de la vue. La Providence
n'a pas voulu qu'il s'égarât en portant la
goutte d'eau ou le grain de mil à son nid ,
et qu'il y eût sous le buisson une petite
famille qui se plaignit d'elle.
Et quels ingénieux ressorts font mouvoir
les pieds de l'oiseau ! Ce n'est point par un
jeu de muscles, que détermine sa volonté,
qu'il se tient ferme sur la branche: son pied
est construit de sorte que , lorsqu'il vient à
être pressé dans le centre ou le talon , les
doigts se referment naturellement sur le corps
qui les presse ( 1 ). Il résulte de ce méca-
nisme, que les serres de l'oiseau se collent
plus ou moins à l'objet sur lequel il repose,
en raison des mouvemens plus ou moins
rapides de cet objet. Car dans le balancement
( 1 ) On en peut faire l'essai sur un oiseau mort.
188 GENIE
du rameau, ou c'est le rameau qui repousse
le pied , ou c'est le pied qui repousse le
rameau ; ce qui , dans les deux cas , oblige
les doigts du volatile à se contracter plus
fortement. Ainsi , quand nous voyons à
l'entrée de la nuit , pendant l'hiver , des
corbeaux perchés sur la cime dépouillée de
quelque chêne , nous supposons que toujours
veillans , toujours attentifs , ils ne se main-
tiennent qu'avec des fatigues inouies , au
milieu des tourbillons et des nuages : et
cependant , insoucians du péril et appelant
la tempête , tous les vents leur apportent
le sommeil; l'aquilon les attache lui-même
à la branche d'où nous croyons qu'il va les
précipiter, et comme de vieux nochers, de
qui la couche mobile est suspendue aux mâts
agités d'un vaisseau, plus ils sont bercés par
les orages, plus ils dorment profondément.
Quant à l'organisation des poissons , leur
seule existence dans l'élément de l'eau , le
changement relatif de leur pesanteur , chan-
gement par lequel ils flottent dans une eau
plus légère comme dans une eau plus pesante,
et descendent de la surface de l'abyme au
plus profond de ses gouffres , sont des miracles
perpétuels; vraie machine hydrostatique, le
DU CHRISTIANISME. 189
poisson fait voir mille phénomènes au moyen
d'une simple vessie , qu'il vide ou remplit
d'air à volonté.
Les prodiges de la floraison dans les plantes,
l'usage des feuilles et des racines , sont examinés
curieusement par Nieuwentyt. Il fait cette
belle observation, que les semences des plantes
sont tellement disposées par leurs figures et
leurs poids, qu'elles tombent toujours sur le
sol dans la position où elles doivent germer.
Or , si tout était le produit du hasard ,
les causes finales ne seraient-elles pas quel-
quefois altérées ? Pourquoi n'y aurait-il pas
des poissons qui manqueraient de la vessie
qui les fait flotter ? Et pourquoi l'aiglon ,
qui n'a pas encore besoin d'armes , ne bri-
serait-il pas la coquille de son berceau avec
le bec d'une colombe? Jamais une méprise,
jamais un accident de cette espèce dans
Yaveugle nature ? De quelque manière que
vous jetiez les dés, ils amèneront toujours
les mêmes points? Voilà une étrange fortune !
nous soupçonnons qu'avant de tirer les
mondes de l'urne de l'éternité, elle a secrè-
tement arrangé les SORTS.
Cependant il y a des monstres dans la
nature , et ces monstres ne sont que des êtres
i9o GÉNIE
privés de quelques-unes de leurs causes finales.
Il est digne de remarque, que ces êtres nous
font horreur : tant l'instinct de Dieu est fort
chez les hommes ! tant ils sont effrayés
aussitôt qu'ils n'apperçoivent pas la marque
de l'Intelligence suprême ! On a voulu faire
naître de ces désordres une objection contre
la Providence ; nous les regardons , au con-
traire, comme une preuve manifeste de cette
même Providence. Il nous semble que Dieu
a permis ces productions de la matière, pour
nous apprendre ce que c'est que la création
sans lui : c'est l'ombre qui fait ressortir la
lumière ; c'est un échantillon de ces lois du
hasard qui , selon les athées , doivent avoir
enfanté l'univers.
CHAPITRE IV.
Instincts des Animaux.
Après avoir reconnu dans l'organisation
des êtres un plan régulier, qu'on ne peut
attribuer au hasard , et qui suppose un ordon-
nateur , il nous reste à examiner d'autres
causes finales , qui ne sont ni moins fécondes ,
DU CHRISTIANISME. 191
ni moins merveilleuses que les premières.
Ici nous ne suivrons personne. Nous avions
consacré à l'histoire naturelle , des études
que nous n'eussions jamais suspendues , si
la Providence ne nous eût appelés à d'autres
travaux. Nous voulions opposer une Histoire
Naturelle Religieuse , à ces livres scienti-
fiques modernes , où l'on ne voit que la
matière. Pour qu'on ne nous reprochât pas
dédaigneusement notre ignorance , nous avions
pris le parti de voyager et de voir tout par nous-
mêmes. Nous rapporterons donc quelques-
unes de nos observations sur les instincts des
animaux et des plantes , sur leurs habitudes ,
leurs migrations , leurs amours , etc. : le
champ de la nature ne peut s'épuiser, et l'on
y trouve toujours des moissons nouvelles.
Ce n'est point dans une ménagerie où l'on
tient en cage les secrets de Dieu , qu'on
apprend à connaître la sagesse divine ; il
faut l'avoir surprise, cette sagesse, dans les
déserts , pour ne plus douter de son existence ;
on ne revient point impie des royaumes de
la solitude ; régna solitudinis : malheur au
voyageur qui aurait fait le tour du globe,
et qui rentrerait athée sous le toit de ses
pères !
I92 GENIE
Nous l'avons visitée au milieu de la nuit,
la vallée solitaire habitée par des castors ,
ombragée par des sapins , et rendue toute
silencieuse par la présence d'un astre, aussi
paisible que le peuple dont elle éclairait les
travaux. Et je n'aurais vu dans cette vallée
aucune trace de l'intelligence divine ? Qui
donc aurait mis l'équerre et le niveau dans
l'œil de cet animal , qui sait bâtir une digue
en talus du côté des eaux, et perpendiculaire
sur le flanc opposé ? Savez-vous le nom
du physicien qui a enseigné à ce singulier
ingénieur les lois de l'hydraulique, qui l'a
rendu si habile avec ses deux dents incisives
et sa queue applatie ? Réaumur n'a jamais
prédit les vicissitudes des saisons , avec l'exac-
titude de ce castor, dont les magasins, plus
ou moins abondans , indiquent au mois de
juin, le plus ou moins de durée des glaces
de janvier. A force de disputer à Dieu ses
miracles , on est parvenu à frapper de stérilité
l'œuvre entière du Tout-puissant; les athées
ont prétendu allumer le feu de la nature
à leur haleine glacée , et ils n'ont fait que
l'éteindre ; en soufflant sur le flambeau de
la création , ils ont versé sur lui les ténèbres
de leur sein.
D'autres
DU CHRISTIANISME. i93
D'autres instincts plus communs et que
nous pouvons observer chaque jour , n'en
sont pas moins merveilleux. La poule si
timide , par exemple , devient aussi coura-
geuse qu'un aigle quand il faut défendre ses
poussins. Rien n'est plus intéressant que ses
alarmes, lorsque trompée par les trésors d'un
autre nid , de petits étrangers lui échappent
et courent se jouer dans une eau voisine.
La mère effrayée rôde autour du bassin ,
bat des ailes , rappelle l'imprudente couvée ;
elle marche précipitamment, s'arrête, tourne
la tète avec inquiétude, et ne cesse de s'agiter
qu'elle n'ait recueilli dans son sein la famille
boiteuse et mouillée qui va bientôt la désoler
encore.
Entre ces divers instincts que le Maître
du monde a répartis dans la nature, un des
plus étonnans sans doute , c'est celui qui
amène chaque année les poissons du pôle
aux douces latitudes de nos climats ; ils
viennent, sans s'égarer dans la solitude de
l'Océan , trouver à jour nommé le fleuve
où doit se célébrer leur hymen. Le printemps
prépare sur nos bords la pompe nuptiale ;
il couronne les saules de verdure ; il étend
des lits de mousse dans les grottes , et déploie
i. N
i94 GENIE
les feuilles du nénuphar sur les ondes, pour
servir de rideaux à ces couches de cristal.
A peine ces préparatifs sont -ils achevés,
qu'on voit paraître les légions émaillées.
Ces navigateurs étrangers animent tous nos
rivages : les uns , comme de légères bulles
d'air , remontent perpendiculairement du fond
des eaux ; les autres se balancent mollement
sur les vagues , ou divergent d'un centre
commun, comme d'innombrables traits d'or;
ceux-ci dardent obliquement leurs formes
glissantes , à travers l'azur fluide ; ceux-là
dorment dans un rayon de soleil, qui pénètre
la gaze argentée des flots. Tous s'égarent ,
reviennent, nagent, plongent, circulent, se
forment en escadron , se séparent , se réunissent
encore : et l'habitant des mers , inspiré par
un souffle de vie , suit en bondissant la trace
de feu, que sa compagne a laissée pour lui
dans les ondes.
DU CHRISTIANISME. i95
CHAPITRE V.
Chant des Oiseaux ; quil est fait -pour
l'Homme. Loi relative aux cris des
Animaux.
.LiA nature a ses temps de solennité , pour
lesquels elle convoque des musiciens des diffé-
rentes régions du globe. On voit accourir de
savans artistes avec des sonates merveilleuses ,
de vagabonds troubadours qui ne savent
chanter que des ballades à refrain, des pèlerins
qui répètent mille fois les couplets de leurs
longs cantiques. Le loriot siffle , l'hirondelle
gazouille, le ramier gémit :1e premier, perché
sur la plus haute branche d'un ormeau , défie
notre merle , qui ne le cède en rien à cet
étranger; la seconde, sous un toit hospitalier,
fait entendre son ramage confus ainsi qu'au
temps d'Evandre. Le troisième , caché dans
le feuillage d'un chêne , prolonge ses roucou-
lemens semblables aux sons onduleux d'un
cor dans les bois. Enfin le rouge-gorge répète
sa petite chanson sur la porte de la grange,
où il a placé son gros nid de mousse : mais
N 2
196 GENIE
le rossignol dédaigne de perdre sa voix au
milieu de cette symphonie ; il attend l'heure
du recueillement et du repos , et se charge
de cette partie de la fête , qui se doit célébrer
dans les ombres.
Lorsque les premiers silences de la nuit
et les derniers murmures du jour luttent sur
les coteaux , au bord des fleuves , dans les
bois , et dans les vallées ; lorsque les forêts se
taisent par degrés, que pas une feuille, pas une
mousse ne soupire, que la lune est dans le
ciel , que l'oreille de l'homme est attentive ;
le premier chantre de la création entonne
ses hymnes à l'Eternel. D'abord il frappe l'écho
des brillans éclats du plaisir : le désordre est
dans ses chants; il saute du grave à l'aigu,
du doux au fort ; il fait des poses ; il est
lent , il est vif ; c'est un cœur que la joie
enivre , un cœur qui palpite sous le poids
de l'amour. Mais tout-à-coup la voix tombe ,
l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses
accens sont changés ! quelle tendre mélodie !
Tantôt ce sont des modulations languissantes,
quoique variées ; tantôt c'est un air un peu
monotone , comme celui de ces vieilles
romances françaises, chefs-d'œuvre de sim-
plicité et de mélancolie. Le chant est aussi
DU CHRISTIANISME. 197
souvent la marque de la tristesse que de la
joie : l'oiseau qui a perdu ses petits , criante
encore ; c'est encore l'air du temps du bonheur
qu'il redit , car il n'en sait qu'un ; mais ,
par un coup de son art, le musicien n'a fait
que changer la clef, et la cantate du plaisir
est devenue la complainte de la douleur.
Ceux qui cherchent à déshériter l'homme,
à lui arracher l'empire de la nature , voudraient
bien prouver que rien n'est fait pour nous.
Or, le chant des oiseaux, par exemple, est
tellement commandé pour notre oreille , qu'on
a beau persécuter les hôtes des bois, ravir
leurs nids , les poursuivre , les blesser avec
des armes ou dans des pièges, on peut les
remplir de douleur , mais on ne les peut
forcer au silence. En dépit de nous , il faut
qu'ils nous charment , il faut qu'ils accom-
plissent l'ordre de la Providence. Esclaves dans
nos maisons, ils multiplient leurs accords : il
y a sans doute quelque harmonie cachée dans
le malheur, car tous les infortunés sont enclins
au chant. Enfin , que des oiseleurs , par un
raffinement barbare crèvent les yeux à un
rossignol , sa voix n'en devient que plus
mélodieuse. Cet Homère des oiseaux gagne
sa vie à chanter, et compose ses plus beaux
N 3.
198 GENIE
airs après avoir perdu la vue. « Démodocus,
dit le poète de Chio , en se peignant sous
les traits du chantre des Phéaciens , était
le favori de la Muse; mais elle avait mêlé
pour lui le bien et le mal, et l'avait rendu
aveugle , en lui donnant la douceur des
chants. »
Tav n'ifi fMucriQiXtjS'i , J[i&a\i e!£ âyaêcv ri , xotnôvli.
L'oiseau semble le véritable emblème du
chrétien ici-bas : il préfère , comme le fidèle ,
la solitude au monde, le ciel à la terre, et sa
voix bénit sans cesse les merveilles du Créateur.
Il y a quelques lois relatives aux cris
des animaux , qui , ce nous semble , n'ont
point encore été observées , et qui méri-
teraient bien de l'être. Le divers langage
des hôtes du désert, nous parait calculé sur
la grandeur , ou le charme du lieu où ils
vivent, et sur l'heure du jour à laquelle ils
se montrent. Le rugissement du lion, fort,
sec, âpre, est en harmonie avec les sables
embrasés, où il se fait entendre, tandis que
le mugissement de nos bœufs charme les
échos champêtres de nos vallées; la chèvre
a quelque chose de tremblant et de sauvage
DU CHRISTIANISME. 199
clans la voix, comme les rochers et les ruines,
où elle aime à se suspendre ; le cheval
belliqueux imite les sons grêles du clairon,
et comme s'il sentait qu'il n'est pas fait pour
les soins rustiques, il se tait sous l'aiguillon
du laboureur , et hennit sous le frein du
guerrier. La nuit , tour à tour charmante
ou sinistre, a le rossignol et le hibou : l'un
chante pour le zéphyr, les bocages, la lune,
les amans ; l'autre pour les vents , les vieilles
forets , les ténèbres et les morts. Enfin ,
presque tous les animaux qui vivent de sang
ont un cri particulier, qui ressemble à celui
de leurs victimes : l'épervier glapit comme
le lapin, et miaule comme les jeunes chats;
le chat lui-même a une espèce de murmure,
semblable à celui des petits oiseaux de nos
jardins ; le loup bêle , mugit ou aboie ; le
renard glousse ou crie ; le tigre a le mugisse-
ment du taureau ; et l'ours-marin une sorte
d'affreux ràlement tel que le bruit des réssifs
battus des vagues , où il cherche sa proie.
Cette loi est fort étonnante , et cache peut-
être un secret terrible. Observons que les
monstres parmi les hommes suivent la loi
des bêtes carnassières ; plusieurs tyrans ont
eu des traces de sensibilité sur le visage et
N 4
2oo GENIE
dans la voix , et ils affectaient au-dehors le
langage des malheureux , qu'ils songeaient
intérieurement à déchirer : néanmoins la
Providence n'a pas voulu qu'on s'y méprit
tout-à-fait , et pour peu qu'on examine de
près les hommes féroces , on trouve sous
leurs feintes douceurs , un air faux et dévorant,
mille fois plus hideux que leur furie.
CHAPITRE VI.
Nids des Oiseaux.
U ne admirable Providence se fait remarquer
dans les nids des oiseaux. On ne peut con-
templer, sans être attendri, cette bonté divine
qui donne l'industrie au faible , et la pré-
voyance à l'insouciant.
Aussitôt que les arbres ont développé
leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs
t ravaux. Ceux-ci portent de longues pailles dans
le trou d'un vieux mur, ceux-là maçonnent àet
bàtimens aux fenêtres d'une église ; d'autres
dérobent un crin à une cavale, ou le brin
de laine que la brebis a laissé suspendu à
la ronce. Il y a des bûcherons qui croisent
des branches dans la cime d'un arbre; il y
a des filandières qui recueillent la soie sur
DU CHRISTIANISME. 201
un chardon. Mille palais s'élèvent, et chaque
palais est un nid ; chaque nid voit des méta-
morphoses charmantes : un œuf brillant ,
ensuite un petit couvert de duvet. Ce nour-
risson prend des plumes ; sa mère lui apprend
à se soulever sur sa couche. Bientôt il va
jusqu'à se percher sur le bord de son berceau,
d'où il jette un premier coup d'œil sur la
nature. Effrayé et ravi, il se précipite parmi
ses frères , qui n'ont point encore vu ce
spectacle ; mais rappelé par la voix de ses
parens, il sort une seconde fois de sa couche,
et ce jeune roi des airs , qui porte encore
la couronne de l'enfance autour de sa tête,
ose déjà contempler le vaste ciel , la cime
ondoyante des pins , et les abymes de verdure
au-dessous du chêne paternel. Et pourtant,
tandis que les forêts se réjouissent, en recevant
leur nouvel hôte, un vieil oiseau, qui se sent
abandonné de ses ailes, vient s'abattre auprès
d'un courant d'eau; là, résigné et solitaire , il
attend tranquillement la mort au bord du
même fleuve où il chanta ses amours , et dont
les arbres portent encore son nid et sa pos-
térité harmonieuse.
C'est ici le lieu de remarquer une autre
loi de la nature. Dans la classe des petits
202 GENIE
oiseaux, les œufs sont ordinairement peints
d'une des couleurs dominantes du mâle. Le
bouvreuil niche dans les aubépines , dans
les groseilliers et dans les buissons de nos
jardins ; ses œufs sont ardoisés comme la
chape de son dos. Nous nous rappelons
avoir trouvé une fois un de ces nids dans
un rosier ; il ressemblait à une conque de
nacre, contenant quatre perles bleues : une
rose pendait au-dessus , toute humide : le
bouvreuil mâle se tenait immobile sur un
arbuste voisin, comme une fleur de pourpre
et d'azur. Ces objets étaient répétés dans
l'eau d'un étang avec l'ombrage d'un noyer,
qui servait de fond à la scène, et derrière
lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu
nous donna, dans ce petit tableau, une idée
des grâces dont il a paré la nature.
Parmi les grands volatiles , la loi de la
couleur des œufs varie. Nous soupçonnons
qu'en général , l'œuf est blanc chez les oiseaux
où le mâle a plusieurs femelles , ou chez ceux
dont le plumage n'a point de couleur fixe
pour l'espèce. Dans les classes aquatiques
et forestières , qui font leurs nids , les unes
sur les mers , les autres dans la cime des
arbres , l'œuf est communément d'un vert
DU CHRISTIANISME. 2o3
bleuâtre, et pour ainsi dire teint des élémens
dont il est environné. Certains oiseaux qui
se cantonnent au haut des tours , et dans
les clochers, ont des œufs verts comme les
lierres ( i ) , ou rougeàtres comme les maçon-
neries qu'ils habitent (2). C'est donc une
loi qui peut passer pour constante , que l'oiseau
étale sur son œuf la livrée de ses amours,
et le symbole de ses mœurs et de ses des-
tinées. On peut , au seul aspect de ce monu-
ment fragile , dire à-peu-près quel était le
peuple auquel il a appartenu, quel était son
costume, ses habitudes , ses goûts; s'il passait
des jours de danger sur les mers , ou si , plus
heureux , il menait une vie pastorale ; s'il
était civilisé ou sauvage , habitant de la
montagne ou de la vallée. L'antiquaire des
forets s'appuie sur une science moins équi-
voque que celle de l'antiquaire des cités :
un chêne exfolié , ou chargé de mousses ,
annonce bien mieux celui qui lui donna la
croissance, qu'une colonne en ruines ne dit
quel fut l'architecte quil'éleva. Les tombeaux,
parmi les hommes , sont les feuillets de leur
( 1 ) Le choucas , etc.
(z) La grande chevêche, etc.
204 GENIE
histoire ; la nature , au contraire , n'imprime
que sur la vie ; il ne lui faut ni granit , ni
marbre , pour éterniser ce qu'elle écrit : le
temps a rongé les fastes des rois de Memphis ,
sur leurs pyramides funèbres ; et il n'a
pu effacer une seule lettre de l'histoire, que
l'Ibis Egyptien porte gravée sur la coquille
de son œuf.
CHAPITRE VIL
Migrations des Oiseaux.
Oiseaux aquatiques ; leurs mœurs. Bonté de la Providence.
\J N connaît ces vers charmans de Racine
le fils , sur les migrations des oiseaux :
Ceux qui, de nos hivers redoutant le courroux,
\ ont se réfugier dans des climats plus doux,
Jse laisseront jamais la saison rigoureuse
Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse.
Dans un sage conseil par les chefs assemblé,
Du départ général le grand jour est réglé ;
Il arrive ; tout part : le plus jeune peut-être
Demande, en regardant les lieux qui l'ont vu naître,
Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilés
Dans les champs paternels se verront rappelés ?
Nous avons vu quelques infortunés à qui
ce dernier trait faisait venir les larmes aux
yeux. Il n'en est pas des exils que la nature
DU CHRISTIANISME. 2o5
prescrit , comme de ceux commandés par
les hommes. L'oiseau n'est banni un moment
que pour son bonheur ; il part avec ses
voisins, avec son père et sa mère, avec ses
sœurs et ses frères ; il ne laisse rien après
lui : il emporte tout son cœur. La solitude
lui a préparé le vivre et le couvert ; les bois
ne sont point armés contre lui ; il retourne
enfin mourir aux bords qui l'ont vu naître :
il y retrouve le fleuve , l'arbre , le nid , le
soleil paternel. Mais le mortel chassé de
ses foyers y rentre -t- il jamais? Hélas!
l'homme ne peut dire , en naissant , quel
coin de l'univers gardera ses cendres, ni de
quel côté le souffle de l'adversité les portera.
Encore si on le laissait mourir tranquille !
Mais aussitôt qu'il est malheureux , tout le
persécute : l'injustice particulière dont il est
l'objet, devient une injustice générale. Il ne
trouve pas, ainsi que l'oiseau, l'hospitalité
sur la route ; il frappe , et l'on n'ouvre pas ;
il n'a pour appuyer ses os fatigués, que la
colonne du chemin public, ou la borne de
quelque héritage. Souvent même on lui
dispute ce lieu de repos . qui , placé entre deux
champs , semblait n'appartenir à personne ;
on le force à continuer sa route vers de
2oC GENIE
nouveaux déserts : le Ban qui l'a mis hors
de son pays, semble l'avoir mis hors du
monde. Il meurt , et il n'a personne pour
l'ensevelir. Son corps gît délaissé sur un
grabat , d'où le juge est obligé de le faire
enlever, non comme le corps d'un homme,
mais comme une immondice dangereuse aux
vivans. Ah ! plus heureux lorsqu'il expire
dans quelque fossé au bord d'une grande
route, et que la charité du Samaritain jette
en passant un peu de terre étrangère sur ce
cadavre ! N'espérons donc que dans le ciel ,
et nous ne craindrons plus l'exil : il y a
dans la religion toute une patrie.
Tandis qu'une partie de la création publie
chaque jour aux mêmes lieux les louanges
du Créateur, une autre partie voyage pour
raconter ses merveilles. Des courriers tra-
versent les airs , se glissent dans les eaux ,
franchissent les monts et les vallées. Ceux-ci
arrivent sur les ailes du printemps, et bientôt
disparaissant avec les zéphyrs , suivent de
climats en climats leur mobile patrie ; ceux-là
s'arrêtent à l'habitation de l'homme : voyageurs
lointains, ils réclament l'antique hospitalité.
Chacun suit son inclination dans le choix d'un
hôte ; le rouge-gorge s'adresse aux cabanes ;
DU CHRISTIANISME. 207
l'hirondelle frappe aux palais : cette fille de
roi semble encore aimer les grandeurs , mais
les grandeurs tristes , comme sa destinée ;
elle passe l'été aux ruines de Versailles , et
l'hiver à celles de Thèbes.
A peine a- 1- elle disparu, qu'on voit
s'avancer sur les vents du nord, une colonie
qui vient remplacer les voyageurs du midi,
afin qu'il ne reste aucun vide dans nos cam-
pagnes. Par un temps grisâtre d'automne ,
lorsque la bise souffle sur les champs, que
les bois perdent leurs dernières feuilles, une
troupe de canards sauvages , tous rangés à
la file , traverse en silence un ciel mélan-
colique. S'ils apperçoivent du haut des airs
quelque manoir gothique environné d'étangs
et de forets , c'est là qu'ils se préparent à
descendre : ils attendent la nuit , et font
des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt
que la vapeur du soir enveloppe la vallée,
le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent
tout-à-coup sur les eaux qui retentissent. Un
cri général , suivi d'un profond silence , s'élève
dans les marais. Guidés par une petite
lumière , qui peut - être brille à l'étroite
fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent
des murs , à la faveur des roseaux et des
2o8 GENIE
ombres. Là , battant des ailes et poussant
des cris par intervalles , au milieu du murmure
des vents et des pluies , ils saluent l'habitation
de l'homme.
Un des plus jolis habitans de ces retraites,
mais dont les pèlerinages sont moins lointains ,
c'est la poule d'eau. Elle se montre au bord
des joncs , s'enfonce dans leur labyrinthe ,
reparait et disparait encore, en poussant un
petit cri sauvage; elle se promène dans les
fossés du château ; elle aime à se percher sur
les armoiries sculptées dans les murs. Quand
elle s'y tient immobile , on la prendrait avec
son plumage noir et le cachet blanc de sa
tète , pour un oiseau en blason , tombé de
l'écu d'un ancien chevalier. Aux approches
du printemps , elle se retire à des sources
écartées. Une racine de saule minée par les
eaux lui offre un asile , elle s'y dérobe à
tous les yeux. Les convolvulus , les mousses ,
les capillaires d'eau , suspendent devant son
nid des draperies de verdure ; le cresson et
la lentille lui fournissent une nourriture déli-
cate ; l'eau murmure doucement à son oreille ;
de beaux insectes occupent ses regards , et
les Naïades du ruisseau , pour mieux cacher
cette jeune mère , plantent autour d'elle
leurs
DU CHRISTIANISME. 209
leurs quenouilles de roseaux, chargées d'une
laine empourprée.
Parmi ces passagers de l'aquilon , il s'en
trouve qui s'habituent à nos mœurs , et refusent
de retourner dans leur patrie : les uns ,
comme les compagnons d'Ulysse, sont cap-
tivés par la douceur de quelques fruits ; les'
autres , comme les déserteurs du vaisseau de
Cook , sont séduits par des enchanteresses ,
qui les retiennent dans leurs îles. Mais la
plupart nous quittent après un séjour de
quelques mois : ils s'attachent aux vents et
aux tempêtes qui ternissent l'éclat des flots ,
et leur livrent la proie qui leur échapperait
dans des eaux transparentes; ils n'aiment que
les retraites ignorées , et font le tour de la
terre par un cercle de solitudes.
Ce n'est pas toujours en troupes que ces
oiseaux visitent nos demeures. Quelquefois
deux beaux étrangers , aussi blancs que la
neige , arrivent avec les frimas : ils descendent ,
au milieu des bruyères, dans un lieu découvert
et dont on ne peut approcher sans être
apperçu ; après quelques heures de repos ,
ils remontent sur les nuages. Vous courez
à l'endroit d'où ils sont partis, et vous n'y
trouvez que quelques plumes , seules marques
1. O
aïo GENIE
de leur passage, que le vent a déjà dispersées :
heureux le favori des Muses qui , comme
le cygne , a quitté la terre sans y laisser
d'autres débris et d'autres souvenirs que
quelques plumes de ses ailes !
Des convenances pour les scènes de la
nature , ou des rapports d'utilité pour l'homme „
déterminent les différentes migrations des
animaux. Les oiseaux qui paraissent dans les
mois des tempêtes , ont des voix tristes et
des mœurs sauvages, comme la saison qui
les amène ; ils ne viennent point pour se faire
entendre , mais pour écouter : il y a dans le
sourd mugissement des bois, quelque chose
qui charme leurs oreilles. Les arbres qui
balancent tristement leurs cimes dépouillées ,
ne portent que de noires légions , qui se
sont associées pour passer l'hiver; elles ont
leurs sentinelles et leurs gardes avancées :
souvent une corneille centenaire , antique
sibylle du désert, se tient seule perchée sur
un chêne avec lequel elle a vieilli : là ,
tandis que ses sœurs font silence, immobile,
et comme pleine dépensées, elle abandonne
aux vents des monosyllabes prophétiques.
Il est remarquable , que les sarcelles , les
canards , les oies , les bécasses , les pluviers ,
DU CHRISTIANISME. 211
les vanaux qui servent à notre nourriture,
arrivent quand la terre est dépouillée , tandis
que les oiseaux étrangers qui nous viennent
dans la saison des fruits , n'ont avec nous que
des relations de plaisirs ; ce sont des musi-
ciens envoyés pour charmer nos banquets.
Il en faut excepter quelques-uns , tels que
la caille et le ramier, dont toutefois la chasse
n'a lieu qu'après la récolte , et qui s'engraissent
dans nos blés , pour servir à notre table.
Ainsi , les oiseaux du nord sont la manne
des aquilons , comme les rossignols sont
les dons des zéphyrs : de quelque point de
l'horizon que le vent souffle , il nous apporte
un présent de la Providence.
CHAPITRE VIII.
Oiseaux des mers ; comment utiles à
l'homme. Que les migrations des oiseaux
servaient de calendrier aux laboureurs,
dans les anciens jours.
JLes oies, les sarcelles, les canards, étant
de race domestique , habitent par-tout où
il peut y avoir des hommes. Les navigateurs
ont trouvé des bataillons innombrables de
O 2
2i2 GÉNIE
ces oiseaux jusque sous le pôle antarctique ,
et sur les côtes de la Nouvelle-Zélande.
Nous en avons rencontré nous-mêmes des
milliers, depuis le golfe St-Laurent jusqu'à
la pointe de l'isthme de la Floride. Nous
vîmes un jour aux Açores une compagnie
de sarcelles bleues , que la lassitude contraignit
de s'abattre sur un figuier. Cet arbre n'avait
point de feuilles , mais il portait des fruits
rouges enchaînés deux à deux, comme des
cristaux. Quand il fut couvert de cette nuée
d'oiseaux , qui laissaient pendre leurs ailes
fatiguées , il offrit un spectacle singulier ;
les fruits paraissaient d'une pourpre éclatante
sur les rameaux ombragés , tandis que l'arbre ,
par un prodige , semblait avoir poussé tout-
à-coup un feuillage d'azur.
Les oiseaux de mer ont des lieux de rendez-
vous, où ils semblent délibérer en commun
des affaires de leur république ; c'est ordi-
nairement un écueil au milieu des flots.
Nous allions souvent nous asseoir, dans l'île
St-Pierre (i) , sur la côte opposée à une petite
île que les habitans ont appelée le Colombier,
( i ) Ile à l'entrée du golfe Saint-Laurent , sur la côte de
Terre-Neuve.
DU CHRISTIANISME. 2i3
parce qu'elle en a la forme , et qu'on y vient
chercher des œufs au printemps.
La multitude des oiseaux rassemblés sur
ce rocher était si grande, que souvent nous
distinguions leurs cris , pendant le mugis-
sement des tempêtes. Ces oiseaux avaient
des voix extraordinaires, comme celles qui
sortaient des mers ; si l'Océan a sa Flore ,
il a aussi sa Philomèle : lorsqu'au coucher
du soleil , le courlis siffle sur la pointe d'un
rocher , et que le bruit sourd des vagues
l'accompagne , c'est une des harmonies les
plus plaintives qu'on puisse entendre ; jamais
l'épouse de Ceyx n'a rempli de tant de douleurs
les rivages témoins de ses infortunes.
Une parfaite intelligence régnait dans la
république du Colombier. Aussitôt qu'un
citoyen était né, sa mère le précipitait dans
les vagues , comme ces peuples barbares
qui plongeaient leurs enfans dans les fleuves ,
pour les endurcir contre les fatigues de la
vie. Des courriers partaient sans cesse de
cette Tyr avec des gardes nombreuses qui,
par ordre de la Providence, se dispersaient
sur les mers , pour secourir les vaisseaux.
Les uns se placent à quarante et cinquante
lieues d'une terre inconnue , et deviennent
O 3
214 GENIE
un indice certain pour le pilote qui les
découvre , flottans sur l'onde comme les bouées
d'une ancre : d'autres se cantonnent sur un
ressif , et , sentinelles vigilantes , élèvent
pendant la nuit une voix lugubre , pour
écarter les navigateurs; d'autres encore, par
la blancheur de leur plumage, sont de véri-
tables phares sur la noirceur des rochers.
Nous présumons que c'est pour la même
raison , que la bonté de Dieu a rendu l'écume
des flots phosphorique , et toujours plus
éclatante parmi les brisans , en raison de
la violence de la tempête : beaucoup de
vaisseaux périraient dans les ténèbres, sans
ces fanaux miraculeux , allumés par la Provi-
dence sur les écueils.
Tous les accidens des mers, le flux et le
reflux, le calme et l'orage, sont prédits par
les oiseaux. La mauve descend sur une
grève, retire son cou dans sa plume, cache
une patte dans son duvet , et , se tenant
immobile sur l'autre, avertit le pêcheur de
l'instant où les vagues se lèvent ; l'alouette
marine , qui court le long du flot , en
poussant un cri doux et triste , annonce ,
au contraire, le moment du reflux : enfin,
les procellaria s'établissent au milieu de
DU CHRISTIANISME. 2i5
l'Océan. Compagnes des mariniers , elles
suivent la course des navires , et prophé-
tisent la tempête. Le matelot leur attribue
quelque chose de sacré, et leur donne reli-
gieusement l'hospitalité , quand le vent les
jette à bord ; c'est de même que le laboureur
respecte le rouge-gorge , qui lui prédit les
beaux jours , et c'est ainsi qu'il le reçoit
sous son toit de chaume, pendant les rigueurs
de l'hiver. Ces hommes malheureux, placés
dans les deux conditions les plus dures de
la vie , ont des amis que leur a préparés
la Providence ; ils trouvent , dans un être
faible , le conseil ou l'espérance , qu'ils
chercheraient souvent en vain chez leurs
semblables. Ce commerce de bienfaits entre
de petits oiseaux et des hommes infortunés,
est un de ces traits touchans qui abondent
dans les œuvres de Dieu. Entre le rouge-gorge
et le laboureur , entre la procellaria et le
matelot, il y a une ressemblance de mœurs
et de destinées tout-à-fait attendrissante. Oh !
que la nature est sèche, expliquée par des
sophistes ! mais combien elle paraît pleine
et fertile aux cœurs simples qui n'en recher-
chent les merveilles que pour glorifier le
Créateur î
O 4
2i6 GENIE
Si le temps et le lieu nous le permet-
taient , nous aurions bien d'autres migrations
à peindre, bien d'autres secrets de la Provi-
dence à révéler. Nous parlerions des grues
des Florides, dont les ailes rendent des sons
si harmonieux , et qui font de si beaux
voyages au-dessus des lacs , des savannes ,
des cyprières , et des bocages d'orangers et
de palmiers ; nous montrerions le pélican
des bois, visitant les morts de la solitude,
ne s'arrêtant qu'aux cimetières Indiens , et
aux monts des tombeaux ; nous rapporterions
les raisons de ces migrations toujours relatives
à l'homme; nous dirions les vents, les saisons
que les oiseaux choisissent pour changer de
climats, les aventures qu'ils éprouvent, les
obstacles qu'ils ont à surmonter , les naufrages
qu'ils font ; comment ils abordent quelquefois ,
loin du pays qu'ils cherchent, sur des côtes
inconnues ; comment ils périssent en passant
sur des forêts embrasées par la foudre, ou
sur des plaines où les sauvages ont mis le
feu.
Dans les premiers âges du monde, c'était
sur la floraison des plantes , sur la chute
des feuilles , sur le départ et l'arrivée des
oiseaux , que les laboureurs et les bergers
DU CHRISTIANISME. 217
réglaient leurs travaux. Delà , l'art de la
divination chez certains peuples : on supposa
que des animaux qui prédisaient les saisons
et les tempêtes , ne pouvaient être que les
interprètes de la Divinité. Les anciens natu-
ralistes et les poëtes, (à qui nous sommes
redevables du peu de simplicité qui reste
encore parmi nous , ) nous montrent combien
était merveilleuse cette manière de compter
par les fastes de la nature , et quel charme elle
répandait sur la vie. Dieu est un profond secret;
l'homme créé à son image est pareillement
incompréhensible ; c'était donc une ineffable
harmonie de voir les périodes de ses jours,
réglées par des horloges aussi mystérieuses
que lui-même.
Sous les tentes de Jacob ou de Booz ,
l'arrivée d'un oiseau mettait tout en mou-
vement; le patriarche faisait le tour de son
champ , à la tète de ses serviteurs armés
de faucilles. Si le bruit se répandait que les
petits de l'alouette avaient été vus voltigeant ;
à cette grande nouvelle , tout un peuple ,
sur la foi de Dieu , commençait avec joie
la moisson. Ces aimables signes, en dirigeant
les soins de la saison présente, avaient l'avan-
tage de prédire les vicissitudes de la saison
2i8 GENIE
prochaine. Les oies et les sarcelles arrivaient-
elles en abondance ? on savait que l'hiver
serait long. La corneille commençait-elle à
bâtir son nid au mois de janvier? les pasteurs
espéraient en avril , les roses de mai. Le
mariage d'une jeune fille, au bord d'une fon-
taine , avait tel rapport avec l'épanouissement
d'une plante, et les vieillards, qui meurent
ordinairement en automne , tombaient avec
les glands et les fruits mûrs. Tandis que le
philosophe , tronquant ou alongeant l'année ,
promenait l'hiver sur le gazon du printemps,
le laboureur ne craignait point que l'astro-
nome qui lui venait du ciel, se trompât. Il
savait que le rossignol ne prendrait point
le mois des frimas pour celui des fleurs ,
et ne ferait point entendre , au solstice
d'hiver , les chansons de l'été. Aussi les soins ,
les jeux, les plaisirs de l'homme champêtre
étaient déterminés , non par le calendrier
incertain d'un savant, mais par les calculs
infaillibles de celui qui a tracé la route du
soleil. Ce souverain Régulateur voulut lui-
même que les fêtes de son culte fussent
assujetties aux simples époques empruntées
de ses propres ouvrages ; et dans ces jours
d'innocence, selon les saisons et les travaux,
DU CHRISTIANISME. 219
c'était la voix du zéphyr ou de la tempête,
de l'aigle ou de la colombe , qui appelait
l'homme au temple du Dieu de la nature.
Nos paysans se servent encore quelquefois
de ces tables charmantes , où sont gravés
les temps des travaux rustiques. Les peuples
de l'Inde en font le même usage , et les
Nègres et les Sauvages Américains gardent
cette manière de compter. Un Siminole de
la Floride vous dit : « La fille s'est mariée
à l'arrivée du colibri.- — L'enfant est mort
quand la non-pareille a mué. — Cette mère
a autant de fils , qu'il y a d'œufs dans le
nid du pélican. »
Les Sauvages du Canada marquent la
sixième heure du soir , par le moment où
les ramiers boivent aux sources , et les
Sauvages de la Louisiane , par celui où
l'éphémère sort des eaux. Le passage des
divers oiseaux règle la saison des chasses ; et
le temps des récoltes du maïs , du sucre
d'érable , de la folle-avoine , est annoncé
par certains animaux , qui ne manquent
jamais d'accourir à l'heure du banquet.
220 GENIE
CHAPITRE IX.
SUITE DES MIGRATIONS.
Quadrupèdes.
JLjes migrations sont plus fréquentes dans
la classe des poissons et des oiseaux , que
dans celle des quadrupèdes , à cause de la
multiplicité des premiers , et de la facilité
de leurs voyages , à travers deux élémens
qui enveloppent la terre ; il n'y a d'étonnant
que la manière dont ils abordent , sans s'égarer ,
aux rivages qu'ils cherchent. On conçoit qu'un
animal , chassé par la faim , abandonne le
pays qu'il habite , en quête de nourriture
et d'abri ; mais conçoit-on que la matière
le fasse aller ici plutôt que là , et le conduise ,
avec une exactitude miraculeuse, précisément
au lieu où se trouvent cette nourriture et
cet abri ? Pourquoi connaît-il les vents et
les marées , les équinoxes et les solstices ?
Nous ne doutons point que si les races voya-
geuses étaient un seul moment abandonnées
à leur propre instinct , elles ne périssent
DU CHRISTIANISME. 221
presque toutes. Celles-ci, en voulant passer
dans des latitudes froides, arriveraient sous
les tropiques ; celles-là , en comptant se
rendre à la Ligne , se trouveraient sous le
pôle. Nos rouges-gorges , au lieu de traverser
l'Alsace et la Germanie , en cherchant de
petits insectes , deviendraient eux-mêmes ,
en Afrique , la proie de quelque énorme
scarabée ; le Groënlandais entendrait une
plainte sortir des rochers , et verrait un oiseau
grisâtre chanter et mourir ; ce serait la pauvre
philomèle.
Dieu ne permet pas de telles méprises.
Tout a ses convenances et ses rapports dans
la nature : aux fleurs les zéphyrs , aux hivers
les tempêtes , au cœur de l'homme la douleur.
Les plus habiles pilotes manqueront long-
temps le port désiré, avant que le poisson
se trompe sur la longitude du moindre des
écueils de l'abyme : la Providence est son
étoile polaire , et quelque part qu'il se dirige ,
il apperçoit toujours cet astre , qui ne se
couche jamais.
L'univers est comme une immense hôtel-
lerie, où tout est sans cesse en mouvement.
On en voit sortir , on y voit entrer une multi-
tude de voyageurs. Il n'y a peut-être rien
222 GÉNIE
de plus beau , dans les migrations des quadru-
pèdes , que les voyages des bisons , à travers
les savannes de la Louisiane et du Nouveau-
Mexique. Quand le temps de changer de
climat est venu , pour aller porter l'abon-
dance à des peuples sauvages , quelque buffle ,
conducteur des troupeaux du désert, appelle
autour de lui ses fils et ses filles. Le rendez-
vous est au bord du Meschacebé ; l'instant
de la marche est fixé vers la fin du jour.
La troupe s'assemble , le moment arrive.
Le chef , secouant sa crinière , qui pend
de toutes parts sur ses yeux et ses cornes
recourbées , salue le soleil couchant en baissant
la tête, et en élevant son dos comme une
montagne ; un bruit sourd , signal du départ ,
sort en même temps de sa profonde poitrine ,
et tout- à- coup il plonge dans les vagues
écumantes , suivi de la multitude des génisses
et des taureaux qui mugissent d'amour après
lui.
Tandis que cette puissante famille de
quadrupèdes traverse à grand bruit les fleuves
et les forêts , une flotte paisible , sur un lac
solitaire , vogue en silence à la faveur des
zéphyrs , et à la clarté des étoiles. De petits
écureuils noirs , après avoir dépouillé les
DU CHRISTIANISME. 228
noyers du voisinage , se sont résolus à
chercher fortune , et à s'embarquer pour
une autre forêt. Aussitôt, élevant leurs queues
et déployant au vent cette voile de soie,
la race hardie tente fièrement l'inconstance
des ondes ; pirates imprudens , que l'amour
des richesses transporte. La tempête se lève ,
la flotte va périr. Elle essaie de gagner le
havre prochain; mais quelquefois une armée
de castors s'oppose à la descente , dans la
crainte que ces étrangers ne viennent piller
les moissons. En vain les légers escadrons
débarqués sur la rive , se sauvent en montant
sur les arbres , et insultent du haut de ces
remparts à la marche pesante des ennemis.
Le génie l'emporte sur la ruse : des sapeurs
s'avancent , minent le chêne , et le font
tomber , avec tous ses écureuils , comme
une tour chargée de soldats , abattue par
le bélier antique.
Il arrive bien d'autres malheurs à nos
aventuriers , qui s'en consolent avec quelques
fruits et quelques jeux : Athènes , prise par les
Lacédémoniens , n'en fut ni moins aimable ,
ni moins frivole. En remontant la rivière
du nord , sur le paquebot de New-Yorck à
Albany , nous vîmes un de ces infortunés 3
224 GENIE
qui essayait inutilement de traverser le fleuve.
On le retira de l'eau demi noyé ; il était
charmant , d'un noir d'ébène , et sa queue
avait deux fois la longueur de son corps :
il fut rendu à la vie , mais il perdit la
liberté ; une jeune passagère en lit son
esclave.
Les rennes du nord de l'Europe , les
carribous et les orignaux de l'Amérique
septentrionale , ont leur temps de migra-
tions , toujours correspondant aux besoins
de l'homme. 11 n'y a pas jusqu'aux ours-
blancs de Terre-Neuve, dont la fourrure
est si nécessaire aux Esquimaux , qui ne
soient envoyés à ces sauvages par une provi-
dence miraculeuse. Ces monstres marins
abordent aux côtes du Labrador , sur des
glaces flottantes ou sur des débris de navires
où ils se tiennent comme de forts matelots
sauvés du naufrage.
Les éléphans voyagent aussi en Asie ; la
terre tremble sous leurs pas ; et cependant
il n'y a rien à craindre : chaste, intelligent,
sensible , Behmot est doux parce qu'il est
fort , paisible parce qu'il est puissant. Premier
serviteur de l'homme, et non son esclave,
il tient le second rang dans l'ordre de la
création :
DU CHRISTIANISME. 223
création : après la chute originelle , les
animaux s'éloignèrent du toit de l'homme ;
mais on pourrait croire que les éléphans ,
naturellement généreux , se retirèrent avec
le plus de regret, car ils sont toujours restés
aux environs du berceau du monde. Ils
sortent de temps en temps de leur désert,
et s'avancent vers un pays habité , afin de
remplacer leurs compagnons , morts sans se
reproduire, au service des fils d'Adam, (i)
(i) Les plumes éloquentes qui ont décrit les mœurs de
ces animaux, nous dispensent de nous étendre sur ce sujet.
Nous dirons seulement que les éléphans ne nous paraissent
d'une structure si étrange , que parce que nous les voyons
séparés des végétaux, des sites, des eaux, des montagnes,
des couleurs, de la lumière, des ombres, et des cieux qui
leur sont propres. Les productions de nos latitudes, mesurées
sur une petite échelle , les formes généralement rondes des
objets, la finesse de nos herbes, la dentelure légère de nos
feuillages , l'élégance du port de nos arbres , nos jours trop
pâles , nos nuits trop fraîches , les teintes trop fuyardes de
nos verdures, enfin la couleur même, le vêtement, l'archi-
tecture de l'Européen , n'ont aucune concordance avec
l'éléphant. Si les voyageurs observaient plus exactement ,
nous saurions comment ce quadrupède se marie à la nature
qui le produit. Pour nous , nous croyons entrevoir quelques-
unes de ces relations. La trompe de l'éléphant , par exemple ,
a des rapports marqués avec les cierges , les aloès , les
lianes, les rotins, et dans le règne animal, avec les longs
serpens des Indes \ ses oreilles sont taillées comme les feuilles
I. P
226 GENIE
CHAPITRE X.
Amphibies et Reptiles.
vJn trouve au pied des monts Apalaches,
dans les Florides, des fontaines qu'on appelle
puits naturels. Chaque puits est creusé au
centre d'un monticule planté d'orangers, de
chênes verds, et de catalpas. Ce monticule
s'ouvre, en forme de croissant, du côté de
la savanne , et un courant d'eau sort du
puits par cette ouverture. Les arbres en
du figuier oriental: sa peau est écailleuse , molle et pourtant
rigide , comme la bourre qui enveloppe une partie du tronc
du palmier , ou plutôt comme la filasse ligneuse du coco ;
beaucoup de plantes grasses des Tropiques , s'appuient sur la
terre comme ses pieds , et en ont la forme lourde et carrée;
son cri est à-la-fois grêle et fort , comme celui du Cafre ,
ou comme le cri de guerre du Cipaye. Lorsque couvert de
riches tapis, chargé d'une tour, semblable aux minarets d'une
pagode, l'éléphant apporte quelque pieux monarque aux
débris de ces temples , qu'on trouve dans la presqu'île des
Indes ; sa masse , les colonnes de ses pieds , sa figure irré-
gulière, sa pompe barbare, s'allient avec cette architecture
colossale , formée de quartiers de roches entassés les uns sur
les autres : la bête et le monument en ruines, semblent être
deux restes du temps des Géans.
DU CHRISTIANISME. 227
s 'inclinant sur la fontaine , rendent sa surface
toute noire au-dessous; mais à l'endroit où
le courant d'eau s'échappe de la base du
cône , un rayon du jour , pénétrant par
le lit du canal , tombe sur un seul point
du miroir de la fontaine , qui imite L'effet
de la glace dans la chambre obscure du
peintre. Cette charmante retraite est ordi-
nairement habitée par un énorme crocodile
qui se tient immobile au milieu du bassin (1) :
à son écaille verdoyante , à ses larges naseaux
qui lancent les ondes en deux ellipses colorées,
vous le prendriez pour un dragon de bronze,
dans quelque grotte des bosquets de Versailles.
Les crocodiles ou caïmans des Florides
ne vivent pas toujours solitaires. Dans certain
temps de l'année , ils s'assemblent en troupes
et se mettent en embuscade, pour attaquer
des voyageurs qui doivent arriver de l'Océan.
Lorsque ceux-ci ont remonté les fleuves ,
que l'eau manque à leur multitude , qu'ils
meurent échoués sur les rivages , et menacent
de répandre la peste dans l'air; la Providence
les livre tout-à-coup à une armée de quatre
( 1 ) Voyez Bartram , Voyage dans les Carolines et dans
les Florides.
P 2
2;>8 GENIE
ou cinq mille crocodiles. Les monstres ,
poussant un cri , et faisant claquer leurs
mâchoires , fondent sur les étrangers. Bon-
dissant de toutes parts , les combattans se
joignent , se saisissent , s'entrelacent. Ils se
plongent au fond des gouffres , se roulent
dans les limons , remontent à la surface de
l'eau. Le fleuve taché de sang se couvre de
corps mutilés et d'entrailles fumantes. Rien
ne peut donner une idée de ces scènes extraor-
dinaires, décrites par les voyageurs, et que
le lecteur est toujours tenté de prendre pour
de vaines exagérations. ( i ).
Rompues, dispersées, pleines d'épouvante ,
les légions étrangères , poursuivies jusqu'à
TOcéan , sont forcées de rentrer dans ses
abymes , afin que désormais utiles à nos
besoins , elles nous servent sans nous nuire. (2)
Ces espèces de monstres ont quelquefois
révolté la sagesse de l'athée : ils sont pourtant
nécessaires dans le plan général. Ils n'habitent
que les déserts où l'absence de l'homme
( 1 ) Voyez Bartram , au Voyage cité.
(2) Les immenses avantages que l'homme tire des migra-
tions des poissons, sont si connus 5 que nous ne nous y
arrêterons pas.
DU CHRISTIANISME. 229
commande leur présence ; ils y sont placés
pour détruire , jusqu'à l'arrivée du grand
destructeur. Aussitôt que nous apparaissons
sur une côte, ils nous cèdent l'empire; certains
qu'un seul de nous fera plus de ravages que
dix mille d'entr'eux. ( 1 )
Et pourquoi Dieu fait-il des êtres superflus,
qui obligent ensuite à des destructions ? Par
la raison que Dieu n'agit pas comme nous
d'une manière bornée ; il se contente de
dire : Croissez et multipliez ; et l'infini est
dans ces deux mots. Dorénavant, pour être
sage , il faudra peut-être que la Divinité soit
médiocre ; l'infini sera un attribut que nous
lui retrancherons; tout ce qui sera immense,
sera rejeté. Nous dirons : « Cela est de trop
dans la nature , » parce que notre esprit
ne pourra le comprendre. Et que si Dieu
s'avise de placer plus d'un certain nombre
de soleils dans la voûte céleste, nous tiendrons
l'excédant comme non-avenu, et en consé-
quence de cette prodigalité d'univers, nous
( 1 ) On a observé que dans les Carolines où les caïmans
ont été détruits, les rivières sont souvent infectées par la
multitude des poissons qui remontent de l'Océan, et qui
meurent , faute d'eau , pendant les jours- caniculaires.
P 3
z3o GENIE
déclarerons le Créateur convaincu de folie
et d'impuissance.
Considérés en eux-mêmes, quelle que soit
la difformité de ces êtres que nous appelons
des monstres , on peut encore reconnaître
sous leurs horribles traits, quelques marques
de la bonté divine. Un crocodile , un serpent,
ne sont pas moins tendres pour leurs petits ,
qu'un rossignol , une colombe. C'est d'abord
un contraste miraculeux et touchant , de
voir un crocodile bâtir un nid et pondre un
œuf comme une poule, et un petit monstre
sortir d'une coquille comme un poussin. La
femelle du crocodile montre ensuite pour
sa famille la plus tendre sollicitude. Elle
se promène entre les nids de ses sœurs ,
qui forment des cônes d'œufs et d'argiles,
et qui sont rangés comme les tentes d'un
camp au bord d'un fleuve. L'amazone fait
une garde vigilante et laisse agir les feux
du jour ; car si la délicate affection de la
mère est comme représentée par l'œuf du
crocodile, la force et les mœurs de ce puissant
animal , se peignent pour ainsi dire dans
le soleil qui couve cet œuf, et dans le limon
qui lui sert de levain. Aussitôt qu'une des
meules a germé , la femelle prend sous sa
DU CHRISTIANISME. 23i
protection les monstres naissans; ce ne sont
pas toujours ses propres fils; mais elle fait,
par ce moyen, l'apprentissage de la mater-
nité , et rend son habileté égale à ce que
sera sa tendresse. Quand enfin sa famille
vient à éclore , elle la conduit au fleuve ,
la lave dans une eau pure , lui apprend à
nager , pèche pour elle de petits poissons ,
et la protège contre les mâles , qui veulent
souvent la dévorer.
Un Espagnol des Florides nous a conté,
qu'ayant enlevé la couvée d'un crocodile ,
et la faisant emporter dans un panier par
des nègres , la femelle le suivit avec des
cris pitoyables. On posa deux des petits à
terre : la mère aussitôt se mit à les pousser
avec ses mains et son museau ; tantôt se
tenant derrière eux , pour les défendre ,
tantôt marchant à leur tète , pour leur
montrer le chemin. Les petits se traînaient,
en gémissant , sur les traces de leur mère ;
et ce reptile énorme , qui naguère ébranlait le
rivage de ses rugissemens , faisait alors entendre
une sorte de bêlement aussi doux que celui
d'une chèvre qui allaite ses chevreaux.
Le serpent-à-sonnette le dispute au cro-
codile en affection maternelle ; ce reptile
23a GENIE
qui donne aux hommes des leçons de géné-
rosité ( i ) , leur en donne encore de tendresse.
Quand sa famille est poursuivie , il la reçoit
dans sa gueule (2) : peu content des lieux
où il la pourrait cacher , il la fait rentrer
en lui , ne trouvant point pour des enfans ,
d'asile plus sur que le sein d'une mère. Exemple
d'un dévouement sublime, il ne survit point
à la perte de ses petits ; car , pour les lui
ravir, il faut les arracher de ses entrailles.
Parlerons-nous du poison de ce serpent,
toujours plus violent au temps où il a une
famille ? Raconterons-nous la tendresse de
l'ours, qui, semblable à la femme sauvage,
pousse l'amour maternel jusqu'à allaiter ses
enfans après leur mort (3) ? Qu'on suive
ces prétendus monstres dans leurs instincts;
qu'on étudie leurs formes , leurs armures ;
qu'on fasse attention à l'anneau qu'ils occupent
dans la chaîne de la création ; qu'on les
examine dans leurs propres rapports, et dans
ceux qu'ils ont avec l'homme ; nous osons
(1) Il n'attaque jamais le premier.
(2) Voyez les Voyages de Carver ( Carver's travels) dans
le Canada.
(3) Voyez les Voyages de Cook.
DU CHRISTIANISME. 233
assurer que les causes finales sont peut-être
plus visibles clans cette classe d'êtres, qu'elles
ne le sont clans les espèces plus favorisées
de la nature ; de niême que dans un ouvrage
barbare, les traits de génie brillent davan-
tage au milieu des ombres qui les environnent.
L'objection que l'on fait contre les lieux
que ces monstres habitent , ne nous parait
pas mieux fondée. Les marais , tout nuisibles
qu'ils semblent , ont cependant de grandes
utilités. Ce sont les urnes des fleuves dans
les pays de plaines , et les réservoirs des
pluies clans les contrées éloignées de la mer.
Leur limon et les cendres de leurs herbes,
fournissent des engrais aux laboureurs; leurs
roseaux donnent le feu et le toit à de pauvres
familles ; frêle couverture , en harmonie avec
la vie de l'homme, et qui ne dure pas plus
que nos jours.
Ces lieux ont même une certaine beauté
qui leur est propre : frontière de la terre et
de l'eau , ils ont des végétaux , des sites et
des habitans particuliers : tout y participe
du mélange des deux élémens. Les glaïeuls
tiennent le milieu entre l'herbe et l'ar-
buste , entre le poireau des mers et la plante
terrestre; quelques-uns des insectes fluviatiies
è34 GENIE
ressemblent à de petits oiseaux : quand la
demoiselle , avec son corsage bleu et ses ailes
transparentes , se repose sur la fleur du
nénuphar blanc , on croirait voir l'oiseau-
mouchedes Florides sur une rose de Magnolia.
En automne , ces marais sont plantés de
joncs desséchés , qui donnent à la stérilité
même l'air des plus opulentes moissons ;
au printemps , ils présentent des bataillons
de lances verdoyantes. Un bouleau , un saule
isolé où la brise a suspendu quelques flocons
de plumes , domine ces mouvantes campagnes :
le vent glissant sur ces roseaux , incline tour
à tour leurs cimes ; l'une s'abaisse , tandis
que l'autre se relève ; puis soudain , toute
la forêt venant à se courber à-la-fois , on
découvre ou le butor doré , ou le héron
blanc , qui se tient immobile sur une longue
patte , comme sur un épieu.
CHAPITRE XI.
Des Plantes et de leurs Migrations.
iSous entrons à présent dans ce règne, où
les merveilles de la nature prennent un
caractère plus riant et plus doux. En s'élevant
DU CHRISTIANISME. 235
dans les airs et sur le sommet des monts ,
on dirait que les plantes empruntent quelque
chose du ciel , dont elles se rapprochent.
On voit souvent par un profond calme, au
lever de l'aurore , les fleurs d'une vallée ,
immobiles sur leurs tiges; elles se penchent
de diverses manières , et regardent tous les
points de l'horizon. Dans ce moment même ,
où il semble que tout est tranquille , un
mystère s'accomplit ; la nature conçoit ; et
ces plantes sont autant de jeunes mères
tournées vers la région mystérieuse d'où leur
doit venir la fécondité. Les sylphes ont des
sympathies moins aériennes, des communi-
cations moins invisibles : le narcisse livre
aux ruisseaux sa race virginale , la violette
confie aux zéphyrs sa modeste postérité ;
une abeille cueille du miel de fleurs en fleurs ,
et sans le savoir , féconde toute une prairie ;
un papillon porte un peuple entier sur son
aile. Cependant les amours des plantes ne
sont pas également tranquilles : il en est
d'orageuses , comme celles des hommes :
il faut des tempêtes pour marier sur des
hauteurs inaccessibles le cèdre du Liban au
cèdre du Sinaï, tandis quau bas de la mon-
tagne, le plus doux vent suffit pour établir
236 GENIE
entre les fleurs un commerce de volupté.
N'est-ce pas ainsi que le souffle des passions
agite les rois de la terre sur leurs trônes ,
tandis que les bergers vivent heureux à leurs
pieds ?
La fleur donne le miel ; elle est la fille
du matin, le charme du printemps, la source
des parfums , la grâce des vierges , l'amour
des poëtes : elle passe vite comme l'homme ,
mais elle rend doucement ses feuilles à la
terre. Chez les anciens , elle couronnait la
coupe du banquet , et les cheveux blancs
du sage ; les premiers chrétiens en couvraient
les martyrs , et l'autel des catacombes ;
aujourd'hui, et en mémoire de ces antiques
jours , nous la mettons dans nos temples.
Dans le monde, nous attribuons nos affections
à ses couleurs ; l'espérance à sa verdure ,
l'innocence à sa blancheur, la pudeur à ses
teintes de rose : il y a des nations entières
où elle est l'interprète des sentimens ; livre
charmant qui ne renferme aucune erreur
dangereuse, et ne garde que l'histoire fugitive
des révolutions du cœur.
En mettant les sexes sur des individus
difl'érens dans plusieurs familles de plantes,
la Providence a multiplié les mystères et
DU CHRISTIANISME. 237
les beautés de la nature. Par-là, la loi des
migrations se reproduit dans un règne qui
semblait dépourvu de toute faculté de se
mouvoir. Tantôt c'est la graine ou le fruit,
tantôt c'est une portion de la plante , ou
même la plante entière qui voyage. Les
cocotiers croissent souvent sur des rochers,
au milieu de la mer : quand la tempête
survient leurs fruits tombent , et les flots
les roulent à des côtes habitées , où ils se
transforment en beaux arbres ; symbole de
la vertu qui s'élève sur des écueils exposés
aux orages : plus elle est battue des vents,
plus elle prodigue de trésors aux hommes.
On nous a montré au bord de VYaj* ,
petite rivière du comté de Suffolck , en
Angleterre , une espèce de cresson fort
curieux : il change de place , et s'avance
comme par bonds et par sauts. Il porte plusieurs
chevelus dans ses cimes ; lorsque ceux qui
se trouvent à l'une des extrémités de la
masse , sont assez longs pour atteindre au
fond de l'eau, ils y prennent racine. Tirées
par l'action de la plante qui s'abaisse sur
son nouveau pied, les griffes du côté opposé
lâchent prise, et la cressonnière, tournant
sur son pivot, se déplace de toute la longueur
238 GENIE
de son banc. Le lendemain , on cherche
la plante dans l'endroit où on l'a laissée la
veille , et on l'apperçoit plus haut ou plus
bas sur le cours de l'onde , formant avec le
reste des familles fluviatiles , de nouveaux
effets et de nouvelles harmonies. Nous
n'avons vu ni la floraison, ni la fructification
de ce cresson singulier , que nous avons
nommé MIGRATOR , voyageur , à cause de
nos propres destinées.
Les plantes marines sont sujettes à changer
de climat ; elles semblent partager l'esprit
d'aventure de ces peuples insulaires , que
leur position géographique a rendus com-
merçans. Le fucus gi gant eus sort des
antres du Nord , avec les tempêtes ; il
s'avance sur la mer , en enfermant dans
ses bras des espaces immenses. Comme un
filet tendu de l'un à l'autre rivage de l'Océan,
il entraîne avec lui les moules , les phoques ,
les raies , les tortues , qu'il prend sur sa
route. Quelquefois fatigué de nager sur les
vagues, il alonge un pied au fond de l'abyme,
et s'arrête debout ; puis recommençant sa
navigation avec un vent favorable , après
avoir flotté sous mille latitudes diverses ,
il vient tapisser les côtes du Canada ,
DU CHRISTIANISME. 23r)
des guirlandes enlevées aux rochers de la
Norwége.
Les migrations des plantes marines, qui,
au premier coup-d'œil, ne paraissent que de
simples jeux du hasard, ont cependant des
relations touchantes avec l'homme.
En nous promenant un soir à Brest, au
bord de la mer, nous apperçûmes une pauvre
femme qui marchait courbée entre des rochers ;
elle considérait attentivement les débris d'un
naufrage , et sur-tout les plantes attachées
à ces débris, comme si elle eût cherché à
deviner, par leur plus ou moins de vieillesse,
l'époque certaine de son malheur. Elle
découvrit, sous des galets, une de ces boites
de matelots , qui servent à mettre des flacons.
Peut-être l'avait -elle remplie elle-même
autrefois pour son époux, de cordiaux achetés
du fruit de ses épargnes : du moins nous
le jugeâmes ainsi, car elle se prit à essuyer
ses larmes avec le coin de son tablier. Des
mousserons de mer remplaçaient maintenant
ces présens de sa tendresse. Ainsi , tandis
que le bruit du canon apprend aux grands
le naufrage des grands du monde, la Provi-
dence annonçant aux mêmes bords quelque
deuil aux petits et aux faibles , leur dépèche
040 GÉNIE
secrètement quelques brins d'herbe et un
débris.
CHAPITRE XII.
Deux perspectives de la Nature.
1^<E que nous venons de dire des animaux
et des plantes, nous mène à considérer les
tableaux de la nature , sous un rapport plus
général. Tâchons de faire parler ensemble
ces merveilles qui, prises séparément, nous
ont déjà dit tant de choses de la Providence.
Nous présenterons aux lecteurs deux pers-
pectives de la nature, Tune marine et l'autre
terrestre ; l'une , au milieu des mers Atlan-
tiques ; l'autre , dans les forets du Nouveau-
Monde , afin qu'on ne puisse attribuer la
majesté de ces scènes aux monumens des
hommes.
Le vaisseau sur lequel nous passions en
Amérique, s' étant élevé au-dessus du gisement
des terres , bientôt l'espace ne fut plus tendu
que du double azur de la mer et du ciel,
comme une toile préparée pour recevoir les
futures créations de quelque grand peintre.
La
DU CHRISTIANISME. 241
La couleur des eaux devint semblable à
celle du verre liquide. Une grosse houle
venait du couchant, bien que le vent soufflât
de l'est; d'énormes ondulations s'étendaient
du nord au midi , et ouvraient , dans leurs
vallées , de longues échappées de vue sur
les déserts de l'Océan. Ces mobiles paysages
changeaient d'aspect à toute minute : tantôt
une multitude de tertres verdoyans repré-
sentaient des sillons de tombeaux dans un
cimetière immense ; tantôt les lames , en
faisant moutonner leurs cimes , imitaient des
troupeaux blancs répandus sur des bruyères :
souvent l'espace semblait borné , faute de
point de comparaison ; mais si une vague
venait à se lever , un flot à se courber
comme une côte lointaine, un escadron de
chiens-de-mer à passer à l'horizon, l'espace
s'ouvrait subitement devant nous. On avait
sur- tout l'idée de l'étendue , lorsqu'une
brume légère rampait à la surface de la
mer, et semblait accroître l'immensité même.
Oh ! qu'alors les aspects de l'Océan sont
grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils
vous plongent , soit que l'imagination s'en-
fonce sur les mers du nord au milieu des
frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde
Q
24* GENIE
sur les mers du midi , à des îles de repos
et de bonheur.
Il nous arrivait souvent de nous lever au
milieu de la nuit , et d'aller nous asseoir
sur le pont , où nous ne trouvions que
l'officier de quart , et quelques matelots ,
qui fumaient leurs pipes en silence. Pour
tout bruit on entendait le froissement de
la proue sur les flots , tandis que des étincelles
de feu couraient avec une blanche écume
le long des flancs du navire. Dieu des
chrétiens ! c'est sur-tout dans les eaux de
l'abyme, et dans les profondeurs des cieux,
que tu as gravé bien fortement les traits de
ta toute -puissance ! Des millions d'étoiles
rayonnant dans le sombre azur du dôme
céleste , la lune au milieu du firmament ,
une mer sans rivage , l'infini clans le cie]
et sur les flots ! Jamais tu ne m'as plus
troublé de ta grandeur, que dans ces nuits
où suspendu entre les astres et l'Océan , j'avais
l'immensité sur ma tête , et l'immensité sous
mes pieds !
Je ne suis rien ; je ne suis qu'un simple
solitaire ; j'ai souvent entendu les savans
disputer sur le premier Etre , et je ne les
ai point compris; mais j'ai toujours remarqué
DU CHRISTIANISME. 243
que c'est à la vue des grandes scènes de la
nature , que cet être inconnu se manifeste
au cœur de l'homme. Un soir ( il faisait un
profond calme ) nous nous trouvions dans
ces belles mers qui baignent les rivages de
la Virginie ; toutes les voiles étaient pliées :
j'étais occupé sous le pont , lorsque j'entendis
la cloche qui appelait l'équipage à la prière ;
je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux
de mes compagnons de voyage. Les officiers
étaient sur le château de poupe avec les
passagers; l'aumônier, un livre à la main,
se tenait un peu en avant d'eux ; les matelots
étaient répandus pêle-mêle sur le tillac ;
nous étions tous debout , le visage tourné
vers la proue du vaisseau , qui regardait
l'occident.
Le globe du soleil , prêt à se plonger dans
les flots, apparaissait entre les cordages du
navire , au milieu des espaces sans bornes.
On eût dit , par les balancemens de la
poupe , que l'astre radieux changeait à chaque
instant d'horizon. Quelques nuages étaient
jetés sans ordre dans l'orient , où la lune
montait avec lenteur; le reste du ciel était
pur : vers le nord , formant un glorieux
triangle avec l'astre du jour et celui de la
Q2
2U GENIE
nuit , une trombe , brillante des couleurs
du prisme , s'élevait de la mer comme un
pilier de cristal, supportant la voûte du ciel.
Il eût été bien à plaindre celui qui, dans
ce spectacle, n'eût point reconnu la beauté
de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi
de mes paupières , lorsque mes compagnons ,
étant leurs chapeaux goudronnés , vinrent
à entonner d'une voix rauque leur simple
cantique à Notre-Dame de Bon Secours,
patronne des mariniers. Qu'elle était touchante
la prière de ces hommes qui, sur une planche
fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient
le soleil couchant sur les flots ! Comme elle
allait à Pâme , cette invocation du pauvre
matelot à la Mère de Douleur ! La conscience
de notre petitesse à la vue de l'infini, nos
chants s'étendant au loin sur les vagues , la
nuit s'approchant avec ses embûches , la
merveille de notre vaisseau au milieu de
tant de merveilles , un équipage religieux
saisi d'admiration et de crainte , un prêtre
auguste en prières, Dieu penché surl'abyme,
d'une main retenant le soleil aux portes de
l'occident , de l'autre élevant la lune dans
l'orient, et prêtant, à travers l'immensité,
une oreille attentive à la voix de sa créature ;
DU CHRISTIANISME. 245
voilà ce qu'on ne saurait peindre , et ce
que tout le cœur de l'homme suffît à peine
pour sentir.
Passons à la scène terrestre.
Un soir je m'étais égaré dans une forêt,
à quelque distance de la cataracte de Niagara ;
bientôt je vis le jour s'éteindre autour de
moi , et je goûtai , dans toute sa solitude ,
le beau spectacle d'une nuit dans les déserts
du Nouveau-Monde.
Une heure après le coucher du soleil ,
la lune se montra au-dessus des arbres , à
l'horizon opposé. Une brise embaumée , que
cette reine des nuits amenait de l'orient
avec elle , semblait la précéder dans les
forêts comme sa fraîche haleine. L'astre soli-
taire monta peu à peu dans le ciel : tantôt
il suivait paisiblement sa course azurée ;
tantôt il reposait sur des groupes de nues
qui ressemblaient à la cime de hautes mon-
tagnes couronnées de neige. Ces nues , ployant
et déployant leurs voiles, se déroulaient en
zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient
en légers flocons d'écumes , ou formaient
dans les cieux des bancs d'une ouate éblouis-
sante , si doux à l'œil , qu'on croyait ressentir
leur mollesse et leur élasticité.
Q 3
246 GENIE
La scène sur la terre n'était pas moins
ravissante : le jour bleuâtre et velouté de
la lune descendait dans les intervalles des
arbres , et poussait des gerbes de lumières
jusque dans l'épaisseur des plus profondes
ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds,
tour à tour se perdait dans le bois , tour à
tour reparaissait brillante des constellations
de la nuit , qu elle répétait dans son sein.
Dans une savanne , de l'autre côté de la
rivière , la clarté de la lune dormait sans
mouvement , sur les gazons : des bouleaux
agités par les brises, et dispersés çà et là,
formaient des îles d'ombres flottantes , sur
cette mer immobile de lumière. Auprès ,
tout aurait été silence et repos, sans la chute
de quelques feuilles , le passage d'un vent
subit , le gémissement de la hulotte ; au
loin, par intervalles, on entendait les sourds
mugissemens de la cataracte de Niagara ,
qui , dans le calme de la nuit , se prolongeaient
de désert en désert, et expiraient à travers
les forêts solitaires.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de
ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les
langues humaines ; les plus belles nuits en
Europe ne peuvent en donner une idée.
DU CHRISTIANISME. 247
En vain, dans nos champs cultivés, l'imagi-
nation cherche à s'étendre ; elle rencontre
de toutes parts les habitations des hommes :
mais dans ces régions sauvages , l'a me se
plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts,
à planer sur le gouffre des cataractes , à
méditer au bord des lacs et des fleuves, et
pour ainsi dire à se trouver seule devant
Dieu.
CHAPITRE XIII.
L'Homme physique.
-TOUR achever ces vues des causes finales ou
des preuves de l'existence de Dieu , tirées
des merveilles de la nature , il ne nous reste
plus qu'à considérer l'homme physique. Nous
laisserons parler les maitres qui ont appro-
fondi cette matière.
Cicéron décrit ainsi le corps de l'homme.
« A l'égard des sens ( 1 ) par qui les objets
extérieurs viennent à la connaissance de l'ame,
(1) De Nat. Deor. II, 56, £7 et 58. Trad. de d'OUv.
Q4
248 GENIE
leur structure répond merveilleusement à leur
destination, et ils ont leur siège dans la tête,
comme dans un lieu fortifié. Les yeux , ainsi,
que des sentinelles , occupent la place la plus
élevée , d'où ils peuvent , en découvrant les objets,
faire leur charge. Un lieu éminent convenait aux
oreilles , parce qu'elles sont destinées à recevoir
le son qui monte naturellement. Les narines
devaient être dans la même situation, parce que
l'odeur monte aussi ; et il les fallait près de la
bouche , parce qu'elles nous aident beaucoup à
juger du boire et du manger. Le goût, qui doit
nous faire sentir la qualité de ce que nous prenons,
réside dans cette partie de la bouche , par où la
nature donne passage au solide et au liquide.
Pour le tact , il est généralement répandu dans
tout le corps , afin que nous ne puissions recevoir
aucune impression, ni être attaqués du froid ou
du chaud , sans le sentir. Et comme un archi-
tecte ne mettra point sous les yeux ni sous le
nez du maître les égouts d'une maison, de même
la nature a éloigné de nos sens ce qu'il y a de
semblable à cela dans le corps humain.
» Mais quel autre ouvrier que la nature, dont
l'adresse est incomparable , pourrait avoir si artis-
tement formé nos sens ? Elle a entouré les yeux
de tuniques fort minces, transparentes au-devant,
afin que l'on pût voir à travers 5 fermes dans leur
tissure, afin de tenir les yeux en état. Elle les
DU CHRISTIANISME. 249
a faits glissans et mobiles , pour leur donner
moyen d'éviter ce qui pourrait les offenser , et
de porter aisément leurs regards où ils veulent.
La prunelle , où se réunit ce qui fait la force
de la vision , est si petite , qu'elle se dérobe sans
peine à ce qui serait capable de lui faire mal.
Les paupières , qui sont les couvertures des
yeux , ont une surface polie et douce pour ne
point les blesser. Soit que la peur de quelque
accident oblige à les fermer, soit qu'on veuille les
ouvrir, les paupières sont faites pour s'y prêter,
et l'un ou l'autre de ces mouvemens ne leur coûte
qu'un instant : elles sont, pour ainsi dire , fortifiées
d'une palissade de poils , qui leur sert à repousser
ce qui viendrait attaquer les yeux , quand ils sont
ouverts , et à les envelopper , afin qu'ils reposent
paisiblement , quand le sommeil les ferme , et nous
les rend inutiles. Nos yeux ont de plus l'avantage
d'être cachés et défendus par des éminences; car,
d'un côté , pour arrêter la sueur qui coule de la
tête et du front, ils ont le haut des sourcils ; ei
de l'autre, pour se garantir par le bas, ils ont les
joues qui avancent un peu. Le nez est placé entre
les deux , comme un mur de séparation.
» Quant à l'ouïe , elle demeure toujours ouverte ,
parce que nous en avons toujours besoin , même
en dormant. Si quelque son la frappe alors, nous
en sommes réveillés. Elle a des conduits tortueux,
25o GENIE
de peur que s'ils étaient droits et unis, quelque
chose ne s'y glissât
» Mais nos mains , de quelle .commodité ne
sont-elles pas , et de quelle utilité dans les arts ?
Les doigts s'alongent ou se plient sans la moindre
difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec
leur secours, les mains usent du pinceau et du
ciseau ; elles jouent de la lyre , de la flûte : voilà
pour l'agréable. Pour le nécessaire , elles cultivent
les champs, bâtissent des maisons , font des étoffes,
des habits ; travaillent en cuivre , en fer. L'esprit
invente , les sens examinent , la main exécute.
Tellement que si nous sommes logés , si nous
sommes vêtus et à couvert, si nous avons des villes,
des murs , des habitations, des temples, c'est aux
mains que nous les devons, etc. »
ïl faut convenir que la matière seule n?a
pas plus fait le corps de l'homme pour tant
de fins admirables , que ce beau discours
de l'Orateur romain n'a été composé par un
écrivain sans éloquence et sans art. ( i )
(i) Cicéron a pris dans Aristote ce qu'il dit du service
de la main. En combattant la philosophie d'Anaxagore, le
Stagyrite observe avec sa sagacité accoutumée, que l'homme
n'est pas supérieur aux animaux parce qu'il a une main ,
mais qu'il a une main parce qu'il est supérieur aux animaux.
DU CHRISTIANISME. 25i
Plusieurs auteurs ont prouvé , et en parti-
culier le médecin Nieuwentyt ( i ) , que les
bornes dans lesquelles nos sens sont renfermés ,
sont les véritables limites qui leur conviennent,
et que nous serions exposés à une foule d'in-
ronvéniens et de dangers, si ces sens avaient
plus ou moins d'étendue (*). Galien, saisi
d'admiration au milieu d'une analyse anato-
mique du corps humain , laisse échapper le
scalpel , et s'écrie :
« O toi qui nous as faits ! en composant un
discours si saint , je crois chanter un véritable
hymne à ta gloire ! Je t'honore plus en découvrant
la beauté de tes ouvrages , qu'en te sacrifiant des
hécatombes entières de taureaux , ou en faisant
fumer tes temples de l'encens le plus précieux.
La véritable piété consiste à me connaître moi-
môme , ensuite à enseigner aux autres quelle est
la grandeur de ta bonté , de ton pouvoir , de ta
(De Part. Anim. lib. III, c. 10. ) Platon cite aussi la structure
du corps humain , comme une preuve de l'intelligence divine
(in 7Ym.)j et Job a quelques versets sublimes sur le même
sujet.
(i) Exist. de Dieu, liv. I, chap. i3, p. i3i.
(*) Voyez la note M à la fin du volume.
2$2 GENIE
sagesse : ta bonté se montre dans l'égale distri-
buiion de tes présens , ayant réparti à chaque
homme k-s organes qui lui sont nécessaires 5 ta
sagesse se voit dans l'excellence de tes dons , et
ta puissance dans l'exécution de tes desseins. ( 1 )
CHAPITRE XIV.
Instinct de la Patrie.
\j E même que nous avons considéré les
instincts des animaux , il nous faut dire
quelque chose de ceux de l'homme physique;
mais comme il réunit en lui les sentimens
des diverses races de la création , tels que
la tendresse paternelle, etc. il faut en choisir
un qui lui soit particulier.
Or, cet ins inct affecté à l'homme, le
plus beau, le plus moral des instincts, c'est
Yamour de la patrie. Si cette loi n'était
soutenue par un miracle toujours subsistant,
et auquel, comme à tant d'autres, nous ne
faisons aucune attention , les hommes se
précipiteraient dans les zones tempérées ,
(1) Gai. de Usu part. liv. III, c. 10.
DU CHRISTIANISME. 253
en laissant le reste du globe désert. On peut
se figurer quelles calamités résulteraient de
cette réunion du genre humain sur un seul
point de la terre. Afin d'éviter ces malheurs,
la Providence a , pour ainsi dire , attaché
les pieds de chaque homme à son sol natal
par un aimant invincible : les glaces de
l'Islande et les sables embrasés de l'Afrique
ne manquent point d'habitans.
Il est même digne de remarque , que plus
le sol d'un pays est ingrat , plus le climat
en est rude , ou , ce qui revient au même ,
plus on a souffert de persécutions dans ce
pays , plus il a de charmes pour nous.
Chose étrange et sublime qu'on s'attache par
le malheur, et que l'homme qui n'a perdu
qu'une chaumière , soit celui-là même qui
regrette davantage le toit paternel ! La raison
de ce phénomène , c'est que la prodigalité
d'une terre trop fertile , détruit , en nous
enrichissant, la simplicité des liens naturels
qui se forment de nos besoins ; quand on
cesse d'aimer ses parens , parce qu'ils ne
nous sont plus nécessaires , on cesse en effet
d'aimer sa patrie.
Tout confirme la vérité de cette remarque.
Un sauvage tient plus à sa hutte , qu'un
.54 GÉNIE
prince à son palais , et le montagnard trouve
plus de charme à sa montagne , que l'habitant
de la plaine à son sillon. Demandez à un
berger écossais s'il voudrait changer son
sort contre le premier potentat de la terre?
Loin de sa tribu chérie , il en garde par-
tout le souvenir; par-tout il redemande ses
troupeaux , ses torrens , ses nuages. Il n'aspire
qu'à manger le pain d'orge, à boire le lait
de la chèvre, à chanter dans la vallée ces
ballades que chantaient aussi ses aïeux. Il
dépérit, s'il ne retourne au lieu natal. C'est
une plante de la montagne; il faut que sa
racine soit dans le rocher ; elle ne peut
prospérer si elle n'est battue des vents et
des pluies : la terre , les abris , et le soleil
de la plaine, la font mourir.
Avec quelle joie il reverra son toit de
bruyère ! comme il visitera les saintes reliques
de son indigence !
Doux trésors ! se dit-il; chers gages, qui jamais
N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge ,
Je vous reprends : sortons de ces riches palais.
Comme l'on sortirait d'un songe.
Qu'y a-t-il de plus heureux que l'Esquimaux
dans son épouvantable patrie? que lui font
DU CHRISTIANISME. -55
les fleurs de nos climats auprès des neiges
du Labrador, nos palais auprès de son trou
enfumé ? Il s'embarque au printemps avec
son épouse, sur quelque glace flottante ( i ).
Entraîné par les courans , il s'avance en
pleine mer sur ce trône du Dieu des tempêtes.
La montagne balance sur les flots ses sommets
lumineux et ses arbres de neiges; les loups
marins se livrent à l'amour dans ses vallées ,
et les baleines accompagnent ses pas sur
l'Océan. Le hardi sauvage , dans les abris
de son écueil mobile , presse sur son cœur
la femme que Dieu lui a donnée , et trouve
avec elle des joies inconnues , dans ce mélange
de voluptés et de périls.
Ce Barbare a d'ailleurs de fort bonnes
raisons pour préférer son pays et son état
aux nôtres. Toute dégradée que nous paraisse
sa nature , on reconnaît , soit en lui , soit
dans les arts qu'il pratique , quelque chose
qui décèle encore la dignité de l'homme.
L'Européen se perd tous les jours sur un
vaisseau, chef-d'œuvre de l'industrie humaine,
au même bord où PEsquimaux , flottant dans
(i) Voyez Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr.
256 GENIE
une peau de veau marin, se rit de tous les
dangers. Tantôt il entend gronder l'Océan
qui le couvre , à cent pieds au-dessus de
sa tète ; tantôt il assiège les cieux sur la
cime des vagues : il se joue dans son outre
au milieu des flots , comme un enfant se
balance sur des branches unies , dans les
paisibles profondeurs d'une forêt. En plaçant
cet homme dans la région des orages, Dieu
lui a mis une marque de royauté : « Va ,
lui a-t-il crié du milieu du tourbillon , je te
jette nu sur la terre ; mais afin que , tout
misérable que tu es , on ne puisse méconnaître
tes destinées, tu dompteras les monstres de
la mer avec un roseau , et tu mettras les
tempêtes sous tes pieds. »
Ainsi , en nous attachant à la patrie , la
Providence justifie toujours ses voies , et
nous avons pour notre pays mille raisons
d'amour. L'Arabe n'oublie point le puits du
chameau, la gazelle, et sur-tout le cheval,
compagnon de ses courses ; le Nègre se
rappelle toujours sa case , sa zagaie , son
bananier , et le sentier du zèbre et de l'éléphant.
On raconte qu'un mousse anglais avait
conçu un tel attachement pour un vaisseau
au bord duquel il était né , qu'il ne pouvait
souffrir
DU CHRISTIANISME. 267
souffrir d'en être séparé un moment. Quand
on voulait le punir , on le menaçait de
l'envoyer à terre ; il courait alors se cacher
à fond de cale , en poussant des cris. Qu'est-ce
qui avait donné à ce matelot cette tendresse
pour une planche battue des vents ? certes
ce n'était pas des convenances purement
locales et physiques. Etait-ce quelques confor-
mités morales entre les destinées de l'homme
et celles du vaisseau? ou plutôt trouvait-il
un charme à concentrer ses joies et ses
peines , pour ainsi dire dans son berceau ?
Le cœur aime naturellement à se resserrer;
moins il se montre au dehors , moins il
offre de surface aux blessures : c'est pourquoi
les hommes très-sensibles , comme le sont
en général les infortunés, se complaisent à
habiter de petites retraites. Ce que le sentiment
gagne en force , il le perd en étendue : quand
la République Romaine finissait au mont
Aven tin , ses enfans mouraient avec joie
pour elle ; ils cessèrent de l'aimer, lorsque
ses limites atteignirent les Alpes et le Taurus.
C'était sans doute quelque raison de cette
espèce qui nourrissait chez le mousse anglais
cette prédilection pour son vaisseau paternel.
Passager inconnu sur l'océan de la vie , il
1. R
258 GENIE
voyait s'élever les mers entre lui et nos
douleurs : heureux de n'appercevoir que de
loin les tristes rivages du monde !
Chez les peuples civilisés , l'amour de la
patrie a fait des prodiges. Dans les desseins
de Dieu , il y a toujours une suite ; il a
fondé sur la nature l'affection pour le lieu
natal , et l'animal partage en quelque degré
cet instinct avec l'homme ; mais l'homme
le pousse plus loin, et transforme en vertu
ce qui n'était qu'un sentiment de conve-
nance universelle : ainsi , les lois physiques
et morales de l'univers se tiennent par une
chaîne admirable. Nous doutons qu'il soit
possible d'avoir une seule vraie vertu , un
seul véritable talent, sans amour de la patrie.
A la guerre, cette passion fait des prodiges;
dans les lettres , elle a formé Homère et
Virgile. Le Poète aveugle peint de préférence
les mœurs de l'Ionie où il reçut le jour ,
et le cygne de Mantoue ne s'entretient que
des souvenirs de son lieu natal. Né dans
une cabane , et chassé de l'héritage de ses
aïeux , ces deux circonstances semblent avoir
singulièrement influé sur son génie ; elles
lui ont donné cette teinte de tristesse qui
en fait un des principaux charmes ; il rappelle
DU CHRISTIANISME. 209
sans cesse ces événemens, et l'on voit qu'il
se souvient toujours de cet Argos , où il
passa sa jeunesse.
Et dulces moriens reminiscitur Argos. ( 1 )
Mais la religion chrétienne est encore
venue rendre à l'amour de la patrie sa véri-
table mesure. Ce sentiment a produit des
crimes chez les anciens , parce qu'il était
poussé à l'excès. Le christianisme en a fait
un amour principal , et non pas un amour
exclusif; avant tout, il nous ordonne d'être
justes ; il veut que nous chérissions la
famille d'Adam , puisqu'elle est la nôtre ,
quoique nos concitoyens aient le premier
droit à notre attachement. Cette morale était
inconnue avant la mission du Législateur
des chrétiens; c'est à tort qu'on a prétendu
qu'il voulait anéantir les passions : Dieu ne
détruit point son ouvrage. L'Evangile n'est
point la mort du cœur ; il en est la règle.
Il est à nos sentimens ce que le goût est
aux arts ; il en retranche ce qu'ils peuvent
avoir d'exagéré , de faux , de commun , de
trivial ; il leur laisse ce qu'ils ont de beau.
(1) /En. lib. X, v. 782.
R 2
260 GÉNIE
de vrai , de sage. La religion chrétienne ,
bien entendue , n'est que la nature primitive
lavée de la tache originelle.
C'est lorsque nous sommes éloignés de
notre pays , que nous sentons sur-tout l'instinct
qui nous y attache. Au défaut de réalité , on
cherche à se repaître de songes ; le cœur
est expert en tromperies ; quiconque a été
nourri au sein de la femme , a bu à la coupe
des illusions. Tantôt c'est une cabane qu'on
aura disposée comme le toit paternel; tantôt
c'est un bois, un vallon, un coteau, à qui
l'on fera porter quelques-unes de ces douces
appellations de la patrie. Andromaque donne
le nom du Simoïs à un ruisseau. Et quelle
touchante vérité dans ce petit ruisseau, qui
retrace un grand fleuve de la terre natale !
Loin des bords qui nous ont vus naître ,
la nature est comme diminuée, et ne nous
paraît plus que l'ombre de celle que nous
avons perdue.
Une autre ruse de l'instinct de la patrie,
c'est de mettre un grand prix à un objet
en lui-même de peu de valeur , mais qui
vient de notre pays , et que nous avons
emporté dans l'exil. L'ame semble se répandre
jusque sur les choses inanimées , qui ont
DU CHRISTIANISME. 261
partagé nos destins : une partie de notre vie
reste attachée à la couche où reposa notre
bonheur, et sur-tout à celle où veiila notre
infortune.
Pour peindre cette langueur d'ame qu'on
éprouve hors de sa patrie , le peuple dit :
cet homme a le mal du pays. C'est vérita-
blement un mal , et qui ne peut se guérir
que par le retour. Mais pour peu que l'absence
ait été de quelques années, que retrouve-t-on
aux lieux qui nous ont vus naître ? Combien
existe-t-il d'hommes, de ceux que nous y
avions laissés pleins de vie ? Là , sont des
tombeaux où étaient des palais ; là , des
palais où étaient des tombeaux ; le champ
paternel est livré aux ronces ou à une charrue
étrangère , et l'arbre sous lequel on fut nourri ,
est abattu.
Il y avait à la Louisiane une Négresse
et une Sauvage , esclaves chez deux colons
voisins. Ces deux femmes avaient chacune
un enfant ; la Négresse une fille de deux
ans , et l'Indienne un garçon du même âge :
celui-ci vint à mourir. Les deux mères étant
convenues d'un endroit au désert , s'y ren-
dirent pendant trois nuits de suite. L'une
apportait son enfant mort, l'autre son enfant
R 3
2G2 GENIE
vivant ; l'une son Manitou , l'autre sa Féliclie:
elles ne s'étonnaient point de se trouver ainsi
la même religion, étant toutes deux misé-
rables. L'Indienne faisait les honneurs de la
solitude : « C'est l'arbre de mon pays , disait-elle
à son amie ; assieds-toi pour pleurer. » Ensuite ,
selon l'usage des funérailles chez les Sauvages ,
elles suspendaient leurs enfans aux branches
d'un érable ou d'un sassafras, et les balan-
çaient , en chantant des airs de leurs pays.
Ces jeux maternels , qui souvent endor-
maient l'innocence , ne pouvaient réveiller
la mort ! Ainsi se consolaient ces deux
femmes, dont l'une avait perdu son enfant
et sa liberté , l'autre sa liberté et sa patrie :
on se console par les larmes.
On dit qu'un Français , obligé de fuir
pendant la terreur, avait acheté de quelques
deniers qui lui restaient, une barque sur le
Rhin ; il s'y était logé avec sa femme et
ses deux enfans. N'ayant point d'argent , il n'y
avait point pour lui d'hospitalité. Quand on
le chassait d'un rivage , il passait , sans se
plaindre , à l'autre bord ; souvent poursuivi sur
les deux rives, il était obligé de jeter l'ancre au
milieu du fleuve. Il péchait pour nourrir sa
famille , mais les hommes lui disputaient
C'c-s 1 eux "maternels, orni souvent endormaient
l'innocence, ne pouvaient réveiller la mort .
DU CHRISTIANISME. 263
encore les secours de la Providence. La nuit ,
il allait cueillir des herbes sèches, pour faire
un peu de feu, et sa femme demeurait dans
de mortelles angoisses jusqu'à son retour.
Obligée de se faire sauvage entre quatre nations
civilisées, cette famille n'avait pas sur le globe
un seul coin de terre où elle osât mettre le
pied : toute sa consolation était , en errant dans
le voisinage de la France, de respirer quel-
quefois un air qui avait passé sur son pays.
Si l'on nous demandait quelles sont donc
ces fortes attaches par qui nous sommes
enchaînés au lieu natal , nous aurions de
la peine à répondre. C'est peut-être le souris
d'une mère , d'un père , d'une sœur ; c'est
peut-être le souvenir du vieux précepteur
qui nous éleva , des jeunes compagnons de
notre enfance ; c'est peut-être les soins que
nous avons reçus d'une nourrice, d'un domes-
tique âgé, partie si essentielle de la maison
( Domûs ) ; enfin ce sont les circonstances
les plus simples , si l'on veut même . les
plus triviales : un chien qui aboyait la nuit
dans la campagne, un rossignol qui revenait
tous les ans dans le verger , le nid de l'hiron-
delle à la fenêtre , le clocher de l'église
qu'on voyait au-dessus des arbres , l'if du
R 4
264 GENIE
cimetière , le tombeau gothique : voilà tout ;
mais ces petits moyens démontrent d'autant
mieux la réalité d'une Providence , qu'ils ne
pourraient être la source de l'amour de la
patrie et des grandes vertus que cet amour
fait naître, si une volonté suprême ne l'avait
ordonné ainsi,
DU CHRISTIANISME. 265
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE SIXIÈME.
IMMORTALITÉ DE L'AME, PROUVÉE PAR
LA MORALE ET LE SENTIMENT.
CHAPITRE PREMIER.
Désir de bonheur dans ïhomme.
yUAND il n'y aurait d'autres preuves de
l'existence de Dieu que les merveilles de la
nature , ces preuves sont si fortes , qu'elles
suffiraient pour convaincre tout homme qui
ne cherche que la vérité. Mais si ceux qui
nient la Providence , ne peuvent expliquer
sans elle les miracles de la création , ils
sont encore plus embarrassés pour répondre
aux objections de leur propre cœur. En
renonçant à l'Etre suprême , ils sont obligés
266 GENIE
de renoncer à une autre vie ; et cependant
leur aine les agite , elle se présente , pour
ainsi dire devant eux, et les force, en dépit
des sophismes, à confesser son existence et
son immortalité.
Qu'on nous dise d'abord, si l'âme s'éteint
au tombeau , d'où nous vient ce désir de
bonheur qui nous tourmente ? Nos passions
ici-bas se peuvent aisément rassasier: l'amour,
l'ambition , la colère ont une plénitude
assurée de jouissance ; le besoin de félicité
est le seul qui manque de satisfaction comme
d'objet , car on ne sait ce que c'est que
cette félicité qu'on désire. Il faut convenir
que si tout est matière, la nature s'est ici
étrangement trompée ; elle a fait un sentiment
qui ne s'applique à rien.
Il est certain que notre ame demande
éternellement; à peine a-t-elle obtenu l'objet
de sa convoitise , qu'elle demande encore :
l'univers entier ne la satisfait point. L'infini
est le seul champ qui lui convienne ; elle
aime à se perdre dans les nombres , à
concevoir les plus grandes comme les plus
petites dimensions. Enfin gonflée , et non
rassasiée de ce qu'elle a dévoré , elle se
précipite dans le sein de Dieu, où viennent
DU CHRISTIANISME. 267
se réunir les idées de l'infini, en perfection,
en temps et en espace. Mais elle ne se
plonge dans la Divinité , que parce que
cette Divinité est pleine de ténèbres, Deus
absconditus (1 ), Si elle en obtenait une vue
distincte, elle la dédaignerait, comme tous
les objets qu'elle mesure. On pourrait même
dire que ce serait avec quelque raison ; car
si l'ame s'expliquait bien le principe éternel,
elle serait ou supérieure à ce principe, ou
du moins son égale. Il n'en est pas de l'ordre
des choses divines comme de l'ordre des choses
humaines : un homme peut comprendre la
puissance d'un roi , sans être un roi ; mais un
homme qui comprendrait Dieu serait Dieu.
Or , les animaux ne sont point troublés
par cette espérance que manifeste le cœur
de l'homme; ils atteignent sur-le-champ
à leur suprême bonheur : un peu d'herbe
satisfait l'agneau , un peu de sang rassasie
le tigre. Si l'on soutenait, d'après quelques
philosophes , que la diverse conformation
des organes fait la seule différence entre
nous et la brute , on pourrait tout au plus
admettre ce raisonnement pour les actes
purement matériels ; mais qu'importe ma
(1) Is. XLV, i5.
268 GENIE
main à ma pensée , lorsque dans le calme
de la nuit , je m'élance dans les espaces ,
pour y trouver l'Ordonnateur de tant de
mondes? Pourquoi le bœuf ne fait -il pas
comme moi ? Ses yeux lui suffisent ; et
quand il aurait mes pieds ou mes bras, ils
lui seraient pour cela fort mutiles. Il peut
se coucher sur la verdure , lever la tête vers
les cieux , et appeler par ses mugissemens
l'Etre inconnu qui remplit cette immensité.
Mais non ; préférant le gazon qu'il foule ,
il n "interroge point , au haut du firmament ,
ces soleils qui sont la grande évidence de
l'existence de Dieu. Il est insensible au
spectacle de la nature, sans se douter qu'il
est jeté lui-même sous l'arbre où il repose,
comme une petite preuve de l'Intelligence
divine.
Donc la seule créature qui cherche au-
dehors , et qui n'est pas à soi-même son
tout, c'est l'homme. On dit que le peuple
n'a point cette inquiétude : il est sans doute
moins malheureux que nous ; car il est distrait
de ses désirs par ses travaux, il éteint dans
ses sueurs sa soif de félicité. Mais quand
vous le voyez se consumer six jours de
la semaine, pour jouir de quelques plaisirs
DU CHRISTIANISME. 269
le septième ; quand , toujours espérant le
repos et ne le trouvant jamais , il arrive à
la mort sans cesser de désirer ; direz-vous
qu'il ne partage pas la secrète aspiration
de tous les hommes à un bien-être inconnu ?
Que si l'on prétend que ce souhait est du
moins borné pour lui aux choses de la
terre , cela n'est rien moins que certain :
donnez à l'homme le plus pauvre , les trésors
du monde, suspendez ses travaux, satisfaites
ses besoins ; avant que quelques mois se
soient écoulés, il en sera encore aux ennuis
et à l'espérance.
D'ailleurs est-il vrai que le peuple, même
dans son état de misère , ne connaisse pas
ce désir de bonheur qui s'étend au-delà de
la vie? D'où vient cet instinct mélancolique
qu'on remarque dans l'homme champêtre ?
Souvent le dimanche et les jours de fête ,
lorsque le village était allé prier ce Mois-
sonneur qui sépare le bon grain de l'ivraie,
nous avons vu quelque paysan resté seul
à la porte de sa chaumière ; il prêtait l'oreille
au son de la cloche ; son attitude était
pensive ; il n'était distrait , ni par les passereaux
de l'aire voisine , ni par les insectes qui
bourdonnaient autour de lui. Cette noble
270 GENIE
figure de Phomme , plantée comme la statue
d'un dieu sur le seuil d'une chaumière, ce
front sublime , bien que chargé de soucis ;
ces épaules ombragées d'une noire chevelure ,
et qui semblaient encore s'élever comme
pour soutenir le ciel , quoique courbées sous
le fardeau de la vie , tout cet être si majes-
tueux , bien que misérable , ne pensait4i à
rien , ou songeait-il seulement aux choses
d'ici-bas ? Ce n'était pas l'expression de ces
lèvres entr'ouvertes , de ce corps immobile,
de ce regard attaché à la terre : le souvenir
de Dieu était là avec le son de la cloche
religieuse.
S'il est impossible de nier que l'homme
espère jusqu'au tombeau ; s'il est certain
que les biens de la terre, loin de combler
nos souhaits , ne font que creuser Pâme et
en augmenter le vide ; il faut en conclure
qu'il y a quelque chose au-delà du temps.
Vincula hujus mundi , dit saint Augustin,
asperitatem habent verarn , jucunditatem
falsam : certum dolorem , incertain volup-
tatem : durum laborem, timidam quietem:
rem plenam miseriœ , spem beatiiudinis
inanem. « Le monde a des liens pleins
d'une véritable âpreté et d'une fausse douceur ;
DU CHRISTIANISME. 271
des douleurs certaines, des plaisirs incertains;
un travail dur, un repos inquiet; des choses
pleines de misère , et une espérance vide
de bonheur ( 1 )• » Loin de nous plaindre
que le désir de félicité ait été placé dans
ce monde, et son but dans l'autre, admirons
en cela la bonté de Dieu. Puisqu'il faut tôt
ou tard sortir de la vie , la Providence a
mis au-delà du terme un charme qui nous
attire , afin de diminuer nos terreurs du
tombeau : quand une mère veut faire franchir
une barrière à son enfant, elle lui tend de
l'autre côté un objet agréable, pour l'engager
à passer.
CHAPITRE II.
Bu Remords et de la Conscience.
JuA conscience fournit une seconde preuve
de l'immortalité de notre ame. Chaque homme
a au milieu du cœur un tribunal où il com-
mence par se juger soi-même , en attendant
que l'arbitre souverain confirme la sentence.
Si le vice n'est qu'une conséquence physique
(1) Epiât. 3o.
272 GENIE
de notre organisation , d'où vient cette frayeur
qui trouble les jours d'une prospérité cou-
pable? Pourquoi le remords est-il si terrible,
qu'on préfère de se soumettre à la pauvreté
et à toute la rigueur de la vertu, plutôt que
d'acquérir des biens illégitimes ? Pourquoi
y a-t-il une voix dans le sang, une parole
dans la pierre ? Le tigre déchire sa proie ,
et dort ; l'homme devient homicide , et veille.
Il cherche les lieux déserts , et cependant
la solitude l'effraie ; il se traîne autour des
tombeaux , et cependant il a peur des
tombeaux. Son regard est mobile et inquiet,
il n'ose regarder le mur de la salle du festin ,
dans la crainte d'y lire des caractères funestes.
Ses sens semblent devenir meilleurs pour le
tourmenter : il voit , au milieu de la nuit ,
des lueurs menaçantes, il est toujours envi-
ronné de l'odeur du carnage , il découvre
le goût du poison dans le mets qu'il a lui-
même apprêté ; son oreille d'une étrange
Subtilité , trouve le bruit où tout le monde
trouve le silence , et sous les vêtemens de
son ami , lorsqu'il l'embrasse , il croit sentir
un poignard caché.
O conscience ! ne serais-tu qu'un fantôme
de l'imagination, ou la peur des chàtimens
des
DU CHRISTIANISME. 273
des hommes ? Je m'interroge ; je me fais
cette question : « Si tu pouvais, par un seul
désir, tuer un homme à la Chine, et hériter
de sa fortune en Europe, avec la conviction
surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien,
consentirais-tu à former ce désir ? » J"ai beau
m'exagérer mon indigence ; j'ai beau vouloir
atténuer cet homicide, en supposant que,
par mon souhait, le Chinois meurt tout-à-coup
sans douleur , qu'il n'a point d'héritier ,
que même à sa mort, ses biens seront perdus
pour l'état ; j'ai beau me figurer cet étranger
comme accablé de maladies et de chagrins ,
j'ai beau me dire que la mort est un bien
pour lui , qu'il l'appelle lui-même , qu'il n'a
plus qu'un instant à vivre ; malgré mes
vains subterfuges, j'entends au fond de mon
cœur une voix qui crie si fortement contre
la seule pensée d'une telle supposition, que
je ne puis douter un instant de la réalité
de la conscience.
C'est donc une triste nécessité que d'être
obligé de nier le remords , pour nier l'immor-
talité de l'ame et l'existence d'un Dieu
vengeur. Toutefois nous n'ignorons pas que
l'athéisme, poussé à bout, a recours à cette
dénégation honteuse. Le sophiste , dans le
i. S
274 GENIE
paroxisrne de la goutte , s'écriait : « O douleur !
je n'avouerai jamais que tu sois un mal ! »
Et quand il serait vrai qu'il se trouvât des
hommes assez infortunés pour étouffer le
cri du remords, qu'en résulterait- il ? Ne
jugeons point celui qui a l'usage de ses
membres , par le paralytique qui ne se
sert plus des siens; le crime, à son dernier
degré , est un poison qui cautérise la cons-
cience : en renversant la religion , on a
détruit le seul remède qui pouvait rétablir
la sensibilité dans les parties mortes du
cœur. Cette étonnante religion du Christ
était une sorte de supplément à ce qui
manquait aux hommes. Devenait -on cou-
pable par excès , par trop de prospérité ,
par violence de caractère ? elle était là pour
nous avertir de l'inconstance de la fortune
et du danger des emportemens. Etait-ce ;
au contraire, par défaut qu'on était exposé,
par indigence de biens , par indifférence
dame ? elle nous apprenait à mépriser les
richesses, en même temps qu'elle réchauffait
nos glaces , et nous donnait pour ainsi dire
des passions. Avec le criminel sur-tout, sa
charité était inépuisable : il n'y avait point
d'homme si souillé qu'elle n'admit à repentir;
DU CHRISTIANISME. 275
point de lépreux si dégoûtant , qu'elle ne
touchât de ses mains pures. Pour le passé,
elle ne demandait qu'un remords ; pour
l'avenir, qu'une vertu : Ubi autem abundavit
deïictum , disait-elle , super abundavit gralia.
« La grâce a surabondé où avait abondé le
crime ( i ). » Toujours prêt à avertir le
pécheur , le Fils de Dieu avait établi sa
religion comme une seconde conscience ,
pour le coupable qui aurait eu le malheur
de perdre la conscience naturelle; conscience
évangélique, pleine de pitié et de douceur,
et à laquelle Jésus- Christ avait accordé le
droit de faire grâce , que n'a pas la première.
Après avoir parlé du remords qui suit le
crime, il serait inutile de parler de la satis-
faction qui accompagne la vertu. Le conten-
tement intérieur qu'on éprouve en faisant
une bonne œuvre , n'est pas plus une
combinaison de la matière , que le reproche
de la conscience lorsqu'on commet une
méchante action, n'est la crainte des lois.
Si des sophistes soutiennent que la vertu
n'est qu'un amour-propre déguisé , et que
la pitié n'est qu'un amour de soi-même ;
(i) Rom. Cap. V^v. 20.
S 2
276 GENIE
ne leur demandons point s'ils n'ont jamais
rien senti dans leurs entrailles, après avoir
soulagé un malheureux ; ou si c'est la crainte
de retomber en enfance , qui les attendrit
sur l'innocence du nouveau-né. La vertu
et les larmes sont pour les hommes la
source de l'espérance et la base de la foi;
or , comment croirait-il en Dieu , celui qui
ne croit ni à la réalité de la vertu, ni à la
vérité des larmes ?
Nous penserions faire injure aux lecteurs,
en nous arrêtant à montrer comment l'immor-
talité de lame et l'existence de Dieu se
prouvent par cette voix intérieure appelée
conscience. « 11 y a dans l'homme , dit
Cicéron ( 1 ) , une puissance qui porte au
bien et détourne du mal, non -seulement
antérieure à la naissance des peuples et
des villes , mais aussi ancienne que ce Dieu
par qui le ciel et la terre subsistent et sont
gouvernés : car la raison est un attribut
essentiel de l'intelligence divine ; et cette
raison qui est en Dieu, détermine nécessai-
rement ce qui est vice ou vertu. »
(O Ad Attic. XII, =8. Tracl. de d'OUv.
DU CHRISTIANISME. 277
CHAPITRE III.
Qu'il n'y a point de Morale , s'il n'y a
point d'autre Vie. Présomption en faveur
de l'Ame , tirée du respect de l'Homme
pour les Tombeaux*
JLa morale est la base de la société ; mais
si tout est matière en nous, il n'y a réellement
ni vice ni vertu , et conséquemment plus
de morale. Nos lois , toujours relatives et
changeantes , ne peuvent servir de point
d'appui à la morale , toujours absolue et
inaltérable; il faut donc qu'elle ait sa source
dans un monde plus stable que celui-ci ,
et des garans plus sûrs que des récompenses
précaires , ou des chàtimens passagers.
Quelques philosophes ont cru que la religion
avait été inventée pour la soutenir ; ils ne
se sont pas apperçus qu'ils prenaient l'effet
pour la cause. Ce n'est pas la religion qui
découle de la morale, c'est la morale qui
naît de la religion; puisqu'il est certain,
comme nous venons de le dire que la
morale ne peut avoir son principe dans
S 3
o78 GENIE
l'homme physique ou la simple matière ;
puisqu'il est certain que , quand les hommes
perdent l'idée de Dieu , ils se précipitent
dans tous les crimes , en dépit des lois et
des bourreaux.
Une religion qui a voulu s'élever sur les
ruines du christianisme , et qui a cru mieux
faire que l'Evangile , a déroulé dans nos
églises ce précepte du décalogue : Eiifans ,
honorez vos pères et mères. Pourquoi les
théophilantropes ont-ils retranché la dernière
partie du précepte , afin de vivre lon-
guement ? C'est qu'une misère secrète leur
a appris que l'homme qui n'a rien ne peut
rien donner. Comment aurait-il promis des
années , celui qui n'est pas assuré de vivre
deux momens ? Tu me fais présent de la
vie , lui aurait -on dit , et tu ne vois pas
que tu tombes en poussière ! Comme Jéhovah,
tu m'assures une longue existence , et as-tu
comme lui l'éternité pour y puiser des jours?
Imprudent ! l'heure où tu vis n'est pas même
à toi : tu ne possèdes en propre que la mort ;
que tireras-tu donc du fond de ton sépulcre ,
hors le néant , pour récompenser ma vertu ?
Enfin il y une autre preuve morale de
l'immortalité de l'ame , sur laquelle il faut
DU CHRISTIANISME. 279
insister : c'est la vénération des hommes
pour les tombeaux. Là , par un charme
invincible , la vie est attachée à la mort ;
là , la nature humaine se montre supérieure
au reste de la création, et déclare ses hautes
destinées. La bète connait-elle le cercueil,
et s inquiète-t-elle de ses cendres ? Que lui
font les ossemens de son père , ou plutôt
sait-elle quel est son père , après que les
besoins de l'enfance sont passés ? D'où nous
vient donc la> puissante idée que nous avons
du trépas ? Quelques grains de poussière
mériteraient-ils nos hommages ? Non sans
doute : nous respectons les cendres de nos
ancêtres, parce qu'une voix nous dit que tout
n'est pas éteint en eux. Et c'est cette voix
qui consacre le culte funèbre chez tous les
peuples de la terre : tous sont également
persuadés que le sommeil n'est pas durable,
même au tombeau , et que la mort n'est
qu'une transfiguration glorieuse.
s 4
280 GENIE
CHAPITRE IV.
De quelques objections,
io'ans entrer trop avant dans les preuves
métaphysiques que nous avons pris soin
d'écarter , nous tâcherons pourtant de ré-
pondre à quelques objections qu'on reproduit
éternellement.
Cicéron ayant avancé , d'après Platon ,
quil n'y a point de peuples chez lesquels
on n'ait trouvé quelque notion de la divinité,
ce consentement universel des nations, que
les anciens philosophes regardaient comme
une loi de nature , a été nié par les incré-
dules modernes; ils ont soutenu que certains
Sauvages n'ont aucune connaissance de-
Dieu.
Les athées se tourmentent en vain pour
couvrir la faiblesse de leur cause ; il résulte
de leurs argumens , que leur système n'esfc
fondé que sur des exceptions , tandis que
le déisme suit la règle générale. Si l'on dit
que le genre humain croit en Dieu , l'in^
crédule vous oppose d'abord tels sauvages ,
DU CHRISTIANISME. 281
ensuite telle personne , et quelquefois lui-
même. Soutiei [-on que le hasard n'a pu
former le monde , parce qu'il n'y aurait eu
qu'une seule chance favorable contre d'incalcu-
lables impossibilités? l'incrédule en convient;
mais il répond que cette chance existait :
c'est en tout la même manière de raisonner.
De sorte que , d'après l'athée , la nature est
un livre où la vérité se trouve toujours dans
la note , et jamais dans le texte ; une langue
dont les barbarismes forment seuls l'essence
et le génie.
Quand on vient d'ailleurs à examiner
ces prétendues exceptions , on découvre ,
ou qu'elles tiennent à des causes locales ,
ou quelles rentrent même dans la loi établie.
Ici , par exemple , il est faux qu'il y ait
des sauvages qui n'aient aucune notion de la
divinité. Les voyageurs qui avaient avancé
ce fait , ont été démentis par d'autres
voyageurs mieux instruits. Parmi les incré-
dules des bois , on avait cité les hordes
Canadiennes : eh bien ! nous les avons vus
ces sophistes de la hutte, qui devaient avoir
appris dans le livre de la nature , comme
nos philosophes dans les leurs , qu'il n'y a
ni Dieu ni avenir pour l'homme ; ces Indiens
z82 GENIE
sont d'absurdes barbares , qui voient lame
d'un enfant dans une colombe , ou dans
une touffe de sensitive. Les mères , chez
eux , sont assez insensées pour épancher leur
lait sur le tombeau de leur fils , et elles
donnent à l'homme , au sépulcre , la même
attitude qu'il avait dans le sein maternel.
Elles prétendent enseigner ainsi, que la mort
n'est qu'une seconde mère qui nous enfante à
une autre vie. L'athéisme ne fera jamais
rien de ces peuples qui doivent à la Provi-
dence le logement, l'habit et la nourriture;
et nous conseillons aux incrédules de se
défier de ces alliés corrompus, qui reçoivent
secrètement des présens de l'ennemi.
Autre objection.
« Puisque l'esprit croît et décroit avec
l'âge , puisqu'il suit les altérations de la
matière , il est donc lui-même de nature
matérielle, conséquemment divisible , et sujet
à périr. »
Ou l'esprit et le corps sont deux êtres
difTérens, ou ils ne sont que le même être.
S'ils sont deux, il vous faut convenir que
l'esprit est renfermé dans le corps ; il en
résulte qu'aussi long-temps que durera cette
union , l'esprit sera en quelques degrés ,
DU CHRISTIANISME. -83
soumis aux liens qui le pressent. Il paraîtra
s'élever ou s'abaisser dans les proportions
de son enveloppe. L'objection ne subsiste
donc plus , dans l'hypothèse où l'esprit et
le corps sont considérés comme deux subs-
tances distinctes.
Dans celle où vous supposez qu'ils ne sont
qu'an et tout , partageant même vie et
même mort , vous êtes tenus à prouver
V assertion. Or, il est depuis long -temps
démontré que l'esprit est essentiellement
différent du mouvement , et des autres pro-
priétés de la matière , n'étant ni étendu ,
ni divisible.
Ainsi l'objection se renverse de fond en
comble , puisque tout se réduit à savoir ,
si la matière et la pensée sont une et
même chose , ce qui ne se peut soutenir
sans absurdité.
Au surplus , il ne faut pas s'imaginer
qu'en employant la prescription pour écarter
cette difficulté, il soit impossible de l'attaquer
par le fond. On peut prouver qu'alors même
que l'esprit semble suivre les accidens du
corps , il conserve les caractères distinctifs
de son essence. Les athées , par exemple ,
produisent en triomphe la folie , les blessures
284 GENIE
au cerveau , les fièvres délirantes : afin
d etayer leur système , ces hommes sont
obligés d'enrôler, pour auxiliaires dans leur
cause, les malheurs de l'humanité. Eh bien
donc, ces fièvres, cette folie, (que l'athéisme,
c'est-à-dire le génie du mal , a raison d'appeler
en preuve de sa réalité ) que démontrent-
elles après tout ? Je vois une imagination
déréglée , mais un entendement réglé. Le
fou et le malade apperçoivent des objets
qui n'existent pas; mais raisonnent-ils faux
sur ces objets? Ils tirent d'une cause infirme
des conséquences saines.
Pareille chose arrive à l'homme attaqué
de la fièvre ; son ame est offusquée dans
la partie où se réfléchissent les images ,
parce que l'imbécillité des sens ne lui transmet
que des notions trompeuses ; mais la région
des idées reste entière et inaltérable. Et de
même qu'un feu allumé dans une vile matière ,
n'en est pas moins un feu pur , quoique
nourri d'impurs alimens ; ainsi la pensée ,
flamme céleste , s'élance incorruptible et
immortelle , du milieu de la corruption et de
la mort.
Quant à l'influence des climats sur l'esprit ,
qui a été alléguée comme une preuve de la
DU CHRISTIANISME. ^85
matérialité de la pensée , nous prions les
lecteurs de faire quelque attention à notre
réponse ; car , au lieu de résoudre une
objection , nous allons tirer de la chose
même qu'on nous oppose , une preuve de
l'immortalité de Famé.
On a remarqué que la nature se montre
plus forte au septentrion et au midi ; c'est
entre les tropiques que se trouvent les plus
grands quadrupèdes, les plus grands reptiles,
les plus grands oiseaux , les plus grands
fleuves , les plus hautes montagnes ; c'est
dans les régions du nord que vivent les
puissans cétacées, qu'on rencontre l'énorme
fucus et le pin gigantesque. Si tout est
effet de matière , combinaisons d'élémens ,
force de soleil , résultat du froid et du chaud ,
du Sec et de l'humide ; pourquoi l'homme
seul est-il excepté de la loi générale ? Pourquoi
sa capacité physique et morale ne se dilate-t-
elle pas avec celle de l'éléphant sous la ligne,
et de la baleine sous le pôle ? Dira-t-on
qu'il est , comme le bœuf , un animal de
tous les pays ? Mais le bœuf conserve son
instinct en tout climat, et nous voyons,
par rapport à l'homme , une chose bien
différente.
-86 GENIE
Loin de suivre la loi générale des êtres,
loin de se fortifier là où la matière est
supposée plus active , l'homme , au contraire ,
s'affaiblit en raison de l'accroissement de
la création animale autour de lui. L'Indien ,
le Péruvien , le Nègre au midi ; l'Esquimaux ,
le Lapon au nord , en sont la preuve. Il
y a plus ; l'Amérique , où le mélange des
limons et des eaux donne à la végétation
la vigueur d'une terre primitive , l'Amérique
est pernicieuse aux races d'hommes , quoi-
qu'elle le devienne moins chaque jour, en
raison de l'affaiblissement du principe matériel.
L'homme n'a toute son énergie que dans
les régions où les élémens moins vifs laissent
un plus libre cours à la pensée , où cette
pensée , pour ainsi dire dépouillée de son
vêtement terrestre , n'est gênée dans aucun
de ses mouvemens , dans aucune de ses
facultés.
Il faut donc reconnaître ici quelque chose ,
en opposition directe avec la nature passive ;
or , cette chose est notre ame immortelle.
Elle répugne aux opérations de la matière;
elle est malade , elle languit quand elle en
est trop touchée. Cet état de langueur de
l'ame produit à son tour la débilité du corps;
DU CHRISTIANISME. 287
le corps, qui, s'il eût été seul, eût profité
sous les feux du soleil , est contrarié par
l'abattement de l'esprit. Que si l'on disait
que c'est , au contraire , le corps qui , ne
pouvant supporter les extrémités du froid et
du chaud , fait dégénérer l'aine , en dégénérant
lui-même , ce serait une seconde fois prendre
l'effet pour la cause. Ce n'est pas le vase
qui agit sur la liqueur , c'est la liqueur qui
tourmente le vase , et ces prétendus effets
du corps sur l'aine , sont les effets de l'ame
sur le corps.
La double débilité mentale et physique
des peuples du Nord et du Midi, la mélancolie
dont ils semblent frappés, ne peuvent donc,
selon nous , être attribuées à une fibre trop
relâchée ou trop tendue, puisque les mêmes
accidens ne produisent pas le même effet
dans les zones tempérées. Cette affection
plaintive des habitans du pôle et des tropiques ,
est une véritable tristesse intellectuelle , pro-
duite par la position de l'ame , et par ses
combats contre les forces de la matière.
Ainsi, non-seulement Dieu a marqué sa
sagesse par les avantages que le globe retire
delà diversité des latitudes; mais en plaçant
l'homme sur cette échelle , il nous a démontré
r>88 GENIE
presque mathématiquement l'immortalité de
notre essence, puisque lame se fait le plus
sentir , là où la matière agit le moins , et
que l'homme diminue, où la brute augmente.
Touchons une dernière objection.
« Si l'idée de Dieu est naturellement
empreinte dans nos âmes, elle doit devancer
l'éducation , prévenir le raisonnement , se
montrer dès l'enfance : or, les enfans n'ont
point l'idée de Dieu; donc, etc. »
Dieu étant esprit , et ne pouvant être
entendu que par 1 esprit , un enfant chez
qui la pensée n'est pas encore développée,
ne saurait concevoir le souverain Etre. Ne
demandons point au cœur sa fonction la
plus noble, lorsqu'il n'est pas achevé, lorsque
le merveilleux ouvrage est encore entre les
mains de l'ouvrier.
Mais d'ailleurs on peut soutenir que l'enfant
a du moins l'Instinct de son Créateur? Nous
en prenons à témoin ses petites rêveries ,
ses inquiétudes , ses craintes dans la nuit ,
son penchant à lever les yeux vers le ciel.
Un enfant joint ses deux mains innocentes,
et répète après sa mère une prière au bon
Dieu. Pourquoi ce jeune ange de la terre
balbutie-t-il avec tant d'amour et de pureté,
le
DU CHRISTIANISME. 289
le nom de ce souverain Etre qu'il ne connaît
pas ?
Voyez ce nouveau -né qu'une nourrice
porte dans ses bras. Qu'a-t-il dit pour donner
tant de joie à ce vieillard , à cet homme
fait, à cette femme? deux ou trois syllabes
à demi formées , que personne n'a comprises :
et voilà des êtres raisonnables transportés
d'alégresse, depuis l'aïeul, qui sait toutes les
choses de la vie, jusqu'à la jeune mère qui
les ignore encore. Qui donc a mis cette
puissance dans le verbe de l'homme ? Pourquoi
le son d'une voix humaine vous remue-t-il
si impérieusement ? Ce qui vous subjugue
ici , est un mystère qui tient à des causes
plus relevées , qu'à l'intérêt qu'on peut prendre
en lage de cet enfant ; quelque chose vous dit
que ces paroles inarticulées sont les premiers
bégayemens d'une pensée immortelle.
1.
290 GENIE
CHAPITRE V.
Danger et inutilité de V Athéisme.
Il y a deux sortes d'athées, bien distinctes :
les premiers , conséquens dans leurs prin-
cipes , déclarent , sans hésiter , qu'il n'y a
point de Dieu , par conséquent point de
différence essentielle entre le bien et le mal,
que le monde appartient aux plus forts et
aux plus habiles, etc. Les seconds sont les
honnêtes gens de l'athéisme, les hypocrites
de l'incrédulité; absurdes personnages, qui,
avec une douceur feinte , se porteraient à
tous les excès , pour soutenir leur système ;
ils vous appelleraient mon frère , en vous
égorgeant; les mots de morale et d'humanité
sont incessamment dans leurs bouches : ils
sont triplement médians , car ils joignent
aux vices de l'athée , l'intolérance du sectaire ,
et l'amour-propre de l'auteur.
Ces hommes prétendent que l'athéisme
ne détruit ni le bonheur ni la vertu , et
qu'il n'y a point de condition où il ne soit
aussi profitable d'être incrédule que d'être
religieux : c'est ce qu'il convient d'examiner.
DU CHRISTIANISME. 291
Si une chose doit être estimée en raison
de son plus ou moins d'utilité , l'athéisme
est bien méprisable , car il n'est bon à
personne.
Parcourons la vie humaine; commençons
par les pauvres et les infortunés , puisqu'ils
l'ont la majorité sur la terre. Eh bien ,
innombrable famille des misérables , est-ce
à vous que l'athéisme est utile ? Répondez.
Quoi ! pas une voix ! pas une seule voix !
J'entends un cantique d'espérance , et des
soupirs qui montent vers le Seigneur !
Ceux-ci croient : passons aux heureux.
Il nous semble que l'homme heureux n'a
aucun intérêt à être athée. Il est si doux
pour lui de songer que ses jours se prolon-
geront au-delà de la vie ! Avec quel désespoir
ne quitterait-il pas ce monde , s'il croyait
se séparer pour toujours du bonheur ! En
vain tous les biens du siècle s'accumuleraient
sur sa tête; ils ne serviraient qu'à lui rendre
le néant plus affreux. Le riche peut aussi
se tenir assuré que la religion augmentera
ses plaisirs , en y mêlant une tendresse
ineffable ; son cœur ne s'endurcira point ,
il ne sera point rassasié par la jouissance ,
inévitable écueil des longues prospérités : la
T 2
292 GENIE
religion prévient la sécheresse de l'ame ; c'est
ce que voulait dire cette huile sainte, avec
laquelle le christianisme consacrait la royauté,
la jeunesse et la mort , pour les empêcher
d'être stériles.
Le guerrier s'avance au combat : sera-t-il
athée , cet enfant de la gloire ? Celui qui
cherche une vie sans fin , consentira-t-il à
finir ? Paraissez sur vos nues tonnantes ,
innombrables soldats , antiques légions de
la patrie ! Fameuses milices de la France ,
et maintenant milices du ciel , paraissez !
Dites aux héros de notre âge , du haut
de la cité sainte , que le brave n'est pas
tout entier au tombeau , et qu'il reste
après lui quelque chose de plus qu'une vaine
renommée.
Les grands capitaines de l'antiquité ont été
remarquables par leur religion : Epaminondas ,
libérateur de sa patrie , passait pour le
plus religieux des hommes; Xénophon, ce
guerrier philosophe , était le modèle de la
piété ; Alexandre , éternel exemple des
conquérans, se disait fils de Jupiter; chez
les Romains, les anciens consuls de la Répu-
blique, Cincinnatus, Fabius, Papirius Cursor,
Paul Emile , Scipion , ne mettaient leur
DU CHRISTIANISME. 293
espérance que dans la divinité du Capitole ;
Pompée marchait aux combats, en invoquant
l'assistance divine , César voulait descendre
d'une race céleste , Caton , son rival , était
convaincu de l'immortalité de l'ame, Brutus,
son assassin, croyait aux puissances surnatu-
relles, et Auguste, son successeur, ne régna
qu'au nom des dieux.
Parmi les nations modernes , était-ce un
incrédule que ce fier Sycambre , vainqueur
de Rome et des Gaules, qui, tombant aux
pieds d'un prêtre , jetait les fondemens de
l'Empire Français? Etait-ce un incrédule
que ce Saint Louis , arbitre des rois , et
révéré même des infidèles? Duguesclin, dont
le cercueil prenait des villes , Baïard , chevalier
sans peur et sans reproche , le vieux conné-
table deMontmorenci, qui disait son chapelet
au milieu des camps , étaient-ils des hommes
sans foi ? O temps plus merveilleux encore ,
où un Bossuet ramenait un Turenne dans
le sein de l'Eglise !
Il n'est point de caractère plus admirable
que celui du héros chrétien : le peuple qu'il
défend le regarde comme son père ; il
protège le laboureur et les moissons ; il écarte
les injustices; c'est une espèce 'd'ange de la
T 3 "
294 GENIE
guerre , que Dieu envoie pour adoucir ce
fléau. Les villes ouvrent leurs portes au seul
bruit de sa justice , les remparts tombent
devant ses vertus ; il est l'amour du soldat
et l'idole des nations ; il mêle au courage
du guerrier, la charité évangélique ; sa conver-
sation touche et instruit, ses paroles ont une
grâce de simplicité parfaite ; on est étonné
de trouver tant de douceur dans un homme
accoutumé à vivre au milieu des périls :
ainsi le miel se cache sous Fécorce d'un
chêne qui a bravé les orages.
Concluons que , sous aucun rapport ,
l'athéisme n'est bon au guerrier.
Nous ne voyons pas qu'il soit plus utile
dans les états de la nature , que dans les
conditions de la société. Si la morale porte
toute entière sur le dogme de l'existence de
Dieu et de l'immortalité de lame, un père,
un fils , des époux , n'ont aucun intérêt à
être incrédules. Eh ! comment, par exemple ,
concevoir qu'une femme puisse être athée?
Qui appuiera ce roseau , si la religion n'en
soutient la fragilité ? Etre le plus faible de
la nature , toujours à la veille de la mort ou
de la perte de ses charmes , qui le soutiendra
cet être qui sourit et qui meurt, si son espoir
DU CHRISTIANISME. 295
n'est point au-delà d'une existence éphémère?
Par le seul intérêt de sa beauté, la femme doit
être pieuse. Douceur, soumission, aménité,
tendresse , sont une partie des charmes que le
Créateur prodigua à notre première mère, et la
philosophie est mortelle à cette sorte d'attraits.
La femme qui a naturellement l'instinct
du mystère , qui prend plaisir à se voiler ,
qui ne découvre jamais qu'une moitié de
ses grâces et de sa pensée , qui peut être
devinée mais non connue , qui comme mère
et comme vierge est pleine de secrets, qui
séduit sur-tout par son ignorance , qui fut
formée pour la vertu et le sentiment le plus
mystérieux , la pudeur et l'amour , cette
femme renonçant au doux instinct de son
sexe , ira d'une main faible et téméraire ,
chercher à soulever l'épais rideau qui couvre
la Divinité ! A qui pense-t-elle plaire par
cet effort sacrilège ? Croit-elle , en joignant
ses ridicules blasphèmes et sa frivole méta-
physique aux imprécations des Spinosa et
aux sophismes des Bayle, nous donner une
grande idée de son génie? Sans doute elle
n'a pas dessein de se choisir un époux.
Quel homme de bon sens voudrait s'associer
une compagne impie ?
T 4
296 GENIE
L'épouse incrédule a rarement l'idée de
ses devoirs ; elle passe ses jours ou à raisonner
sur la vertu sans la pratiquer, ou à suivre ses
plaisirs dans le tourbillon du monde. Sa tête
est vide , son ame creuse ; l'ennui la dévore ;
elle n'a ni Dieu , ni soins domestiques ,
pour remplir l'abyme de ses momens.
Le jour vengeur approche ; le Temps
arrive , menant la Vieillesse par la main.
Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules
voûtées , aux mains de glace , s'assied sur
le seuil du logis de la femme incrédule ;
elle l'apperçoit, et pousse un cri. Mais qui
peut entendre sa voix ? Est-ce un époux ?
il n'y en a plus pour elle ; depuis long-temps
il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur.
Sont-ce des enfans ? perdus par une éducation
impie et par l'exemple maternel, se soucient-
ils de leur mère ? Si elle regarde dans le
passé , elle n'apperçoit qu'un désert où ses
vertus n'ont point laissé de traces. Pour la
première fois , sa triste pensée se tourne
vers le ciel ; elle commence à croire qu'il eût
été plus doux d'avoir une religion. Regret
inutile ! la dernière punition de l'athéisme
dans ce monde , est de désirer la foi sans
pouvoir l'obtenir. Quand , au bout de sa
DU CHRISTIANISME. 297
carrière , on reconnaît les mensonges d'une
fausse philosophie; quand le néant, comme
un astre funeste, commence à se lever sur
l'horizon de la mort ; on voudrait revenir
à Dieu, et il n'est plus temps : l'esprit abruti
par l'incrédulité , rejette toute conviction.
Oh ! qu'alors la solitude est profonde , lorsque
la Divinité et les hommes se retirent à-la-fois !
Elle meurt cette femme ; elle expire entre
les bras d'une garde payée, ou d'un homme
dégoûté par ses souffrances , qui trouve
qu'elle a résisté au mal bien des jours. Un
chétif cercueil renferme toute l'infortunée :
on ne voit à ses funérailles ni une fille
échevelée , ni des gendres et des petits-fils
en pleurs; digne cortège qui, avec la béné-
diction du peuple et le chant des prêtres ,
accompagne au tombeau la mère de famille.
Peut -être seulement un fils inconnu, qui
ignore le honteux secret de sa naissance ,
rencontre par hasard le convoi ; il s'étonne
de l'abandon de cette bière , et demande
le nom du mort à ceux qui vont jeter aux
vers le cadavre qui leur fut promis par la
femme athée.
Que différent est le sort de la femme
religieuse ! Ses jours sont environnés de joie,
-98 GENIE
sa vie est pleine d'amour : son époux , ses
enfans, ses domestiques la respectent et la
chérissent : tous reposent en elle une aveugle
confiance, parce qu'ils croient fermement à
la fidélité de celle qui est fidèle à son Dieu.
La foi de cette chrétienne se fortifie par
son bonheur , et son bonheur par sa foi ;
elle croit en Dieu, parce qu'elle est heureuse,
et elle est heureuse , parce qu'elle croit en
Dieu.
Il suffit qu'une mère voie sourire son
enfant , pour être convaincue de la réalité
d'une félicité suprême. La bonté de la Pro-
vidence se montre toute entière dans le
berceau de l'homme. Quels accords touchans !
ne seraient-ils que les effets d'une insensible
matière ? L'enfant naît , la mamelle est
pleine ; la bouche du jeune convive n'est
point armée , de peur de blesser la coupe
du banquet maternel : il croit; le lait devient
plus nourrissant : on le sèvre , la merveilleuse
fontaine tarit. Cette femme si faible a
tout-à-coup acquis des forces qui lui font
surmonter des fatigues que ne pourrait
supporter l'homme le plus robuste. Qu'est-ce
qui la réveille au milieu de la nuit , au
moment même où son fils va demander le
DU CHRISTIANISME. 299
repas accoutumé ? D'où lui vient cette adresse
quelle n'avait jamais eue? Comme elle touche
cette tendre fleur sans la briser ! ses soins
semblent être le fruit de l'expérience de
toute sa vie ; et cependant c'est là son
premier-né ! Le moindre bruit épouvantait
la vierge ; où sont les armées , les foudres ,
les périls , qui feront pâlir la mère ? Jadis ,
il fallait à cette femme une nourriture
délicate, une robe fine, une couche molle;
le moindre souffle de l'air l'incommodait :
à présent un pain grossier, un vêtement de
bure, une poignée de paille, la pluie et les
vents ne lui importent guère , tandis qu'elle
a dans sa mamelle une goutte de lait pour
nourrir son fils , et dans ses haillons un
coin de manteau pour l'envelopper.
Tout étant ainsi , il faudrait être bien
obstiné, pour ne pas embrasser le parti où
non-seulement la raison trouve le plus grand
nombre de preuves, mais où la morale, le
bonheur, l'espérance, l'instinct même et les
désirs de l'ame nous portent naturellement ;
car s'il était vrai , comme il est faux , que
l'esprit tint la balance égale entre Dieu et
l'athéisme, encore est-il certain qu'elle pen-
cherait beaucoup du côté du premier: outre la
3oo GENIE
moitié de sa raison , l'homme met de plus
dans le bassin de Dieu, tout le poids de son
cœur.
On sera convaincu de cette vérité , si l'on
examine la manière dont l'athéisme et la
religion procèdent dans leurs démonstrations.
La religion ne se sert que de preuves
générales; elle ne juge que sur l'ordonnance
des cieux, sur les lois de l'univers; elle ne
voit que les grâces de la nature, les instincts
cliarmans des animaux, et leurs convenances
avec l'homme.
L'athéisme ne vous apporte que de hon-
teuses exceptions ; il n'apperçoit que des
désordres, des marais, des volcans, des bêtes
nuisibles, et comme s'il cherchait à se cacher
dans la boue, il interroge les reptiles et les
insectes, pour lui fournir des preuves contre
Dieu.
La religion ne parle que de la grandeur
et de la beauté de l'homme :
L'athéisme a toujours la lèpre et la peste
à vous offrir.
La religion tire ses raisons de la sensi-
bilité de Pâme , des plus doux attachemens
de la vie , de la piété filiale , de l'amour
conjugal, de la tendresse maternelle :
DU CHRISTIANISME. 3oi
L'athéisme réduit tout à l'instinct de la
bète ; et pour premier argument de son
système, il vous étale un cœur que rien ne
peut toucher.
Enfin , dans le culte du Chrétien , on
nous assure que nos maux auront un terme ;
on nous console , on essuie nos pleurs , on
nous promet une autre vie :
Dans le culte de l'athée , les Douleurs
humaines font fumer l'encens , la Mort est
le sacrificateur , l'autel un Cercueil , et le
Néant la divinité.
3o2 GENIE
CHAPITRE VI.
Fin des Dogmes du Christianisme. Etat
des peines et des récompenses dans une
autre vie. Elysée antique , etc.
-Inexistence d'un Etre suprême une fois
reconnue , et l'immortalité de l'âme accordée,
il n'y a plus, quant au fond, de difficulté
à admettre un état de récompenses et de
châtimens après cette vie : les deux premiers
dogmes entraînent de nécessité le troisième.
Il ne s'agit donc que de faire voir combien
celui-ci est moral et poétique dans les opinions
chrétiennes, et combien la religion évangé-
lique se montre encore ici supérieure à tous
les cultes de la terre.
Dans l'Elysée des anciens , on ne trouve
que des héros et des hommes qui avaient
été heureux ou éclatans dans le monde ; les
enfans, et apparemment les esclaves et les
hommes obscurs ( c'est-à-dire l'infortune et
l'innocence ) , étaient relégués aux enfers.
Et quelles récompenses pour la vertu, que
DU CHRISTIANISME. 3o3
ces banquets et ces danses dont l'éternelle
durée suffirait pour en faire un des tourmens
du Tartare !
Mahomet promet d'autres jouissances. Son
paradis est une terre de musc et de la plus
pure farine de froment , qu'arrose le fleuve
de vie , et PAcawtar , rivière qui prend sa
source sous les racines du Tuba , ou l'arbre
du bonheur. Des fontaines dont les grottes
sont d'ambre gris et les bords d'aloès, mur-
murent sous des palmiers d'or. Sur les rives
d'un lac quadrangulaire , reposent mille
coupes faites d'étoiles, dont les âmes prédes-
tinées se servent pour puiser l'onde. Les
élus assis sur des tapis de soie , à l'entrée
de leurs tentes, mangent le globe de la terre,
transformé par Allah en un merveilleux
gâteau. Des eunuques et soixante-douze filles
aux yeux noirs, leur servent dans trois cents
plats d'or le poisson Nun , et les côtes du
buffle Bàlam. L'ange Israfll chante de beaux
cantiques ; les Houris mêlent leurs voix à
ses concerts; et les âmes des poètes vertueux,
retirées dans la glotte de certains oiseaux
qui voltigent sur Marbre du bonheur , accom-
pagnent le chœur céleste. Cependant des
cloches de cristal, suspendues aux palmiers
3o4 GÉNIE
d'or , sont mélodieusement agitées par un
vent sorti du trône de Dieu. ( i )
Les joies du ciel des Scandinaves étaient
sanglantes ; mais il y avait de la grandeur dans
les plaisirs attribués aux ombres guerrières;
elles assemblaient les orages et dirigeaient
les tourbillons : ce paradis était le résultat
du genre de vie que menait le Barbare du
nord. Errant sur des grèves sauvages et
prêtant l'oreille à cette voix qui sort de
l'Océan , il tombait peu à peu dans la rêverie ;
égaré de pensée en pensée , comme les flots
de murmure en murmure , dans le vague
de ses désirs , il se mêlait aux élémens ,
montait sur les nues fugitives , balançait les
forêts dépouillées, et volait sur les mers
avec les tempêtes.
Les enfers des nations infidèles sont aussi
capricieux que leur ciel : nous parlerons du
Tartare dans la partie littéraire de notre
ouvrage , où nous allons entrer à l'instant.
Quoi qu'il en soit , les récompenses que le
christianisme promet à la vertu , et les
chàtimens qu'il annonce au crime , se font
(i) Le Coran et les poètes Arabes.
reconnaître
DU CHRISTIANISME. 3o5
reconnaître au premier coup d'œil pour les
véritables. Le ciel et l'enfer des chrétiens
ne sont point imaginés d'après les mœurs
particulières d'un peuple , mais ils sont fondés
sur des idées générales qui conviennent à
toutes les nations et à toutes les classes de
la société. Ecoutez ce qu'il y a de plus
simple et de plus sublime en quelques mots :
— Le bonheur du juste consistera , dans
l'autre vie, à posséder Dieu avec plénitude;
— le malheur de l'impie sera de connaître
les perfections de Dieu , et d'en être à jamais
privé.
On dira peut-être que le christianisme ne
fait que répéter ici les leçons des écoles de
Platon et de Pythagore. On convient donc
au moins que la religion chrétienne n'est
pas la religion des petits esprits, puisqu'on
avoue que ses dogmes sont ceux des sages ?
En effet , les Gentils reprochaient aux
premiers fidèles de n'être qu'une secte de
philosophes ; mais fût-il certain , ce qui n'est
pas prouvé , que l'antiquité eut , touchant
un état futur , les mêmes notions que le
christianisme; autre est toutefois une vérité
renfermée dans un petit cercle de disciples
choisis , autre une vérité qui est devenue
i. V
3o6 GENIE
la manne commune du peuple. Ce que les
beaux génies de la Grèce ont trouvé par
un dernier effort de raison, s'enseigne publi-
quement aux carrefours de nos cités ; et le
manœuvre peut acheter pour quelques deniers f
dans le catéchisme de ses enf ans , les secrets
les plus sublimes des sectes antiques.
Nous ne dirons rien à présent du purga-
toire , parce que nous le considérons ailleurs
sous ses rapports moraux et poétiques. Quant
au principe qui établit ce lieu d'expiation,
il est fondé sur la raison même , puisqu'il
y a un état de tiédeur entre le vice et la
vertu, qui ne mérite ni les peines de l'enfer,
ni les récompenses du ciel.
CHAPITRE VIL
Jugement dernier.
Xjes Pères ont été de différentes opinions
sur l'état immédiat de l'ame du juste, après
sa séparation d'avec le corps. Saint Augustin
pense qu'elle va dans un séjour de paix ,
en attendant qu'elle se réunisse à sa chair
incorruptible ( i ). Saint Bernard croit qu'elle
( i ) Du Trinit. lib. XV , cap. i5.
DU CHRISTIANISME. 3o7
est reçue dans le ciel , où elle contemple
l'humanité de Jésus -Christ , mais non sa
divinité , dont elle ne jouira qu'après la
résurrection (i) ; dans quelques autres endroits
de ses sermons, il assure qu'elle entre immé-
diatement dans la plénitude du bonheur
céleste (2) ; c'est le sentiment que l'Église
parait avoir adopté.
Mais comme il est juste que le corps et
l'ame, qui ont commis ou pratiqué ensemble,
ou la faute , ou la vertu , soutirent ou soient
récompensés ensemble , la religion nous
enseigne que celui qui nous tira de la
poussière , nous en rappellera une seconde
fois , pour comparaître à son tribunal. L'école
stoïque croyait , ainsi que les chrétiens , à
l'enfer , au paradis , au purgatoire , et à la
résurrection des corps (3), et l'idée confuse
de ce dernier dogme était répandue chez
les mages (4)« Les Egyptiens espéraient
(1) Serm. in Sa?ict. omn. 1-2-3. De Considérât, lib. V,
cap. 4.
(2) Serm. II de S. Malac. n. 5. Serm. de S. Vî'ct. n. 4.
(3) Senec. epist. 90. id. ad Marc. Lac-rt. lib. VII. Plut, in
resig. si oie. et in jac. lun.
(4) Hyde. relig. Vers. Flut. de Is. et Osir.
V 2.
3o8 GENIE
revivre , après avoir passé mille ans dans
la tombe ( i ) ; les vers Sibyllins parlent de
la résurrection , du jugement dernier (2) , etc.
Pline , en se moquant de Démocrite , nous
apprend quelle était l'opinion de ce philo-
sophe , touchant une résurrection : similis
et de asservandis corporibus hominum, ac
reviviscendi promissa àDernocrito vanilas ,
qui non vixit ipse. ( 3 )
La résurrection est clairement exprimée
dans ces vers de Phocylide , sur la cendre
des morts.
Où àuXcv àpuiir/jV uvetXuifttv Kvipa;7roi6,
Kui Tct%ct c^l'ix yctitjç iXm^oftw è? Çaoî lhii~t
« Il est impie de disperser les restes de
l'homme ; car la cendre et les ossemens
des morts retourneront à la lumière t et
deviendront semblables aux Dieux. »
Virgile parle obscurément du dogme de
la résurrection , dans le sixième livre de
l'Enéide.
(1) Diod. et Herod.
(2) Bocchus in Sulin. cap. S. tact. lib. VII; cap. 29;
lib. IV, cap. i5, 18 et igi.
(3) Lib. VII, cap. 55.
DU CHRISTIANISME. 309
Mais comment des atomes dispersés dans
les élémens , pourront-ils se réunir pour
former les mêmes corps ? Il y a long-temps
que cette objection a été faite, et la plupart
des Pères y ont répondu ( 1 ). « Explique-
moi comment tu es , dit Tertullien , et je
te dirai comment tu seras. » (2)
Rien n'est plus frappant et plus formi-
dable que ce moment de la fin des siècles,
annoncé par le christianisme.
En ce temps-là , des signes se manifes-
teront dans les cieux : le puits de l'a-byme
s'ouvrira : les sept anges verseront les sept
coupes pleines de la colère ; les peuples
s'entre-tueront ; les mères entendront leurs
fruits se plaindre dans leur sein , et la
mort parcourra les royaumes sur son cheval
pâle. (3)
Cependant la terre chancelle sur ses bases ;
la lune se couvre d'un voile sanglant , les
(1) Saint Cyrille, évèque de Jérusalem, Catéch. XVIII.
S. Grég. Nie. Orat. pro. Bes. carn. S. Atigust. de Civ. Eei ,
lib. XX. S. Chrys. Hom-el. in Resur. carn. S. Grég. pap.
dial. IV. S. Amb. Serm. in Fid. res. S. Epiph. Ancyrot. p. 38.
(2) In Apologet.
(3) Apoc. Cap. VL v. 8»
V 3
3io GENIE
astres pendent à demi détachés de leur
yoûte : l'agonie du monde commence. Tout-à-
coup l'heure fatale vient à frapper ; Dieu
suspend les flots de la création, et le monde
a passé comme un fleuve tari.
Alors se fait entendre la trompette de
l'ange du jugement; il crie : Morts, levez-
vous : SURGJTE , MORTUI ! Les sépulcres
se fendent, le genre humain sort du tombeau,
et les races s'assemblent dans Josaphat.
Le Fils de l'Homme apparaît sur les
nuées ; les puissances de l'enfer remontent
du fond de l'abyme , pour assister au dernier
arrêt prononcé sur les siècles : les boucs et
les brebis sont séparés , les médians s'en-
foncent dans le gouffre, les justes montent
dans les cieux : Dieu rentre dans son repos ,
et par-tout règne l'éternité.
CHAPITRE VIII.
Bonheur des Justes.
On demande quelle est cette plénitude de
bonheur céleste , promise à la vertu par le
christianisme ; on se plaint de sa trop grande
mysticité : « du moins dans le système
DU CHRISTIANISME. 3n
mythologique, dit-on, on pouvait se former
une image des plaisirs des ombres heureuses ;
mais comment comprendre la félicité des
élus ? »
Fénélon l'a cependant devinée cette félicité r
lorsqu'il fait descendre Télémaque au séjour
des mânes : son éîysée est visiblement un
paradis chrétien. Comparez sa description
à l'élysée de l'Enéide, et vous verrez quels
progrès le christianisme a fait faire à la
raison et au cœur de l'homme.
« Une lumière pure et douce se répand
autour des corps de ces hommes justes, et
les environne de ses rayons comme d'un
vêtement : cette lumière n'est point sem-
blable à la lumière sombre, qui éclaire les
yeux des misérables mortels , et qui n'est
que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste
qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement
les corps les plus épais, que les rayons du
soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle
n'éblouit jamais ; au contraire , elle fortifie
les yeux , et porte dans le fond de l'âme ,
je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule
que les hommes bienheureux sont nourris;
elle sort d'eux , et elle y entre ; elle les
pénètre , et s'incorpore à eux , comme les
V 4
3i2 GENIE
alimens s'incorporent à nous. Ils la voient,
ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître
en eux une source intarissable de paix et
de joie : ils sont plongés dans cet abyme de
délices , comme les poissons dans la mer ;
ils ne veulent plus rien ; ils ont tout , sans
rien avoir ; car ce goût de lumière pure
appaise la faim de leur cœur
Une jeunesse éternelle, une félicité sans fin,
une gloire toute divine est peinte sur leur
visage : mais leur joie n'a rien de folâtre
ni d'indécent ; c'est une joie douce , noble ,
pleine de majesté ; c'est un goût sublime de
la vérité et de la vertu qui les transporte :
ils sont sans interruption, à chaque moment,
dans le même saisissement de cœur où est
une mère qui revoit son cher fils qu'elle
avait cru mort ; et cette joie , qui échappe
bientôt à la mère , ne s'enfuit jamais du
cœur de ces hommes. » ( i )
Les plus belles pages du Phédon sont
moins divines que cette peinture ; et cependant
Fénélon , resserré dans les bornes de sa
fiction , n'a pu attribuer aux Ombres tout
(j) Liv. XIX.
DU CHRISTIANISME. 3i3
le bonheur qu'il eût retracé dans les véri-
tables élus. ( i )
Le plus pur de nos sentimens dans ce
monde, c'est l'admiration; mais cette admi-
ration terrestre est toujours mêlée de faiblesse,
soit dans l'objet qui admire, soit dans l'objet
admiré. Qu'on imagine donc un être parfait,
source de tous les êtres , en qui se voit
clairement et saintement tout ce qui fut ,
est , et sera ; que Ton suppose en même temps
une aine exempte d'envie et de besoins, incor-
ruptible , inaltérable , infatigable , capable
d'une attention sans fin; qu'on se la figure
contemplant le Tout-Puissant , découvrant
sans cesse en lui de nouvelles connaissances
et de nouvelles perfections, passant d'admi-
ration en admiration , et ne s'appercevant
de son existence , que par le sentiment pro-
longé de cette admiration même; concevez
de plus Dieu comme souveraine beauté ,
comme principe universel d'amour ; repré-
sentez-vous toutes les amitiés de la terre,
venant se perdre ou se réunir dans cet
abyme de sentimens, ainsi que des gouttes
( i ) Voyez aussi le sermon sur le Ciel , par l'abbé Poule.
3i4 GÉNIE DU CHRISTIANISME.
d'eau dans la mer, de sorte que Pâme for-
tunée aime Dieu uniquement, sans pourtant
cesser d'aimer les amis qu'elle eut ici-bas ;
persuadez-vous enfin que le prédestiné a la
conviction intime que son bonheur ne finira
point ( i ) : alors vous aurez une idée , à
la vérité très-imparfaite , de la félicité des
justes ; alors vous comprendrez que tout ce
que le chœur des bienheureux peut faire
entendre, c'est ce cri : Saint ! Saint ! Saint !
qui meurt et renaît éternellement , dans
Pextase éternelle des cieux.
( i ) S. Augustin.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
E T
ÉCLAIRCISSEMENS.
Note A , page 3.
JL/Encyclopédie est un fort mauvais ouvrage;
c'est l'opinion de Voltaire lui-même.
« J'ai va par hasard quelques articles de ceux
» qui se font, comme moi, les garçons de cette
» grande boutique ; ce sont , pour la plupart ,
» des dissertations sans méthode. On vient d'im-
» primer dans un journal, l'article Femme,
» qu'on tourne horriblement en ridicule. Je ne
» peux croire que vous ayez souffert un tel article
» dans un ouvrage si sérieux : Chloé presse du
» genou un petit-maître , et chiffonne les den-
» telles d'un autre ; il semble que cet article
» soit fait pour le laquais de Gil-Blas.
» J'ai vu Enthousiasme, qui est meilleur;
» mais on n'a que faire d'un si long discours ,
» pour savoir que l'enthousiasme doit être gou-
» verné par la raison. Le lecteur veut savoir
» d'où vient ce mot , pourquoi les anciens le
» consacrèrent à la divination , à la poésie , à
» l'éloquence , au zèle de la superstition 5 le
3i6 Notes
» lecteur veut des exemples de ce transport secret
» de l'ame , appelé enthousiasme ; ensuite il est
» permis de dire que la raison , qui préside à tout ,
» doit aussi conduire ce transport. Enfin, je ne
» voudrais, dans votre dictionnaire , que vérité
» et méthode. Je ne me soucie pas qu'on me
» donne son avis particulier sur la comédie; je
» veux qu'on m'en apprenne la naissance et les
» progrès chez chaque nation : voilà ce qui plaît,
» voilà ce qui instruit. On ne lit point ces petites
» déclamations , dans lesquelles un auteur ne
» donne que ses propres idées, qui ne sont qu'un
» sujet de dispute. » Correspondance de Voltaire
et de d'Alembert , ioZ. i.er, pag. 13, édit. in-8.°
de Beaumarchais. (Lettre du i3 novembre iyS6.)
Pag. 26. « Vous m'encouragez à vous repré-
» senter en général qu'on se plaint de la longueur
» des dissertations vagues et sans méthode , que
» plusieurs personnes vous fournissent pour se
» faire valoir; il faut songer à l'ouvrage et non à
» soi. Pourquoi n'avez-vous pas recommandé une
» espèce de protocole à ceux qui vous servent ,
» étymologies , définitions , exemples , raisons ,
» clarté et brièveté ? Je n'ai vu qu'une douzaine
» d'articles; mais je n'y ai rien trouvé de tout
» cela. (22 décembre 1756.)
Page 62. « Je cherche dans les articles dont
» vous me chargez , à ne rien dire que de
» nécessaire , et je crains de n'en pas dire assez;
ET ÉCLAIRCISSEMENS. ZlJ
» d'un autre côté, je crains de tomber dans la
» déclamation.
Il me paraît qu'on vous a donné plusieurs
» articles remplis de ce défaut ; il me revient
» toujours qu'on s'en plaint beaucoup. Le lecteur
» ne veut qu'être instruit, et il ne l'est point
» du tout par les dissertations vagues et puériles ,
» qui, pour la plupart, renferment des paradoxes,
» des idées hasardées, dont le contraire est souvent
» vrai , des phrases ampoulées , des exclamations
« qu'on sifflerait dans une académie de province. »
( 29 décembre 1757. )
D'Alembert , dans le discours à la tête du
3.e volume de l'Encyclopédie , et Diderot, dans
le 5. e volume, article Encyclopédie , ont fait eux-
mêmes la satire la plus arrière de leur ouvrage.
Note B , page 71.
On peut encore voir un résultat bien effroyable
de l'excès de population à la Chine, où. l'on est
obligé de jeter pour ainsi dire les enfans aux
pourceaux. Plus on examine la question, plus on
est porté à croire que Jesus-Christ rit un acte digne
du législateur universel , en invitant quelques
hommes , par son exemple , à vivre dans la chas-
teté. Le libertinage a pu sans doute profiter du
3iO Notes
conseil de St. Paul , pour voiler des excès atten-
tatoires à la société , et des esprits superficiels ont
pu prendre l'abus pour le défaut du conseil même.
Mais de quoi la corruption n'abuse- t-elle pas? et
de quelle institution un génie médiocre , qui n'em-
brasse pas toutes les parties d'un objet, ne peut-il
pas trouver à médire? D'ailleurs, sans les soli-
taires chrétiens qui parurent dans le monde 3oo
ans après le Messie , que seraient devenus les
lettres , les sciences et les arts ? Enfin , les écono-
mistes modernes confirment eux-mêmes l'opinion
que j'ai avancée, puisqu'ils prétendent (et entre
autres Artur-Young) que les grandes propriétés
sont plus favorables que les petites à tous les
genres de culture, la vigne peut-être exceptée. Or,
dans tout pa)rs peu livré au commerce et essen-
tiellement agricole , si la population est excessive ,
les propriétés seront nécessairement très-divisées ,
ou bien ce pays sera exposé à d'éternelles révo-
lutions -7 à moins toutefois que le paysan ne soit
esclave comme chez les anciens, ou serf comme
en Russie et dans une partie de l'Allemagne.
Kotf, C , dont V indication a été omise dans
V Ouvrage, et qui se rapporte à la page 67.
Il est curieux de rapprocher de ce fragment de
l'Apologie de S. Justin le tableau des mœurs des
Chrétiens , que l'on trouve dans la fameuse lettre
dePlinelejeuneàTrajan. Cette lettre, ainsi que la
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 3l<)
réponse de l'empereur , prouve que l'innocence des
Chrétiens était parfaitement reconnue, et que leur
foi était leur seul crime. On y voit aussi la mer-
veilleuse rapidité de la propagation de l'évangile,
puisque dès-lors, dans une partie de l'empire, les
temples étaient presque déserts : Pline écrivait
cette lettre un an ou deux après la mort de Saint
Jeau l'évangéliste , et environ quarante avant que
S. Justin publiât son Apologie.
Quoique cette lettre soit extrêmement connue ,
on a cru qu'il ne serait pas hors de propos
de l'insérer ici.
Pline, proconsul dans la Bithynie et le Pont ,
à l'empereur Trajan.
« Je me fais une religion, seigneur, de vous
» exposer tous mes scrupules ; car qui peut mieux
» me déterminer ou m'instruire ? Je n'ai jamais
» assisté à l'instruction et au jugement du procès
» d'aucun chrétien; ainsi je ne sais sur quoi tombe
» l'information que l'on fait contre eux, ni jusqu'où
» on doit porter leur punition. J'hésite beaucoup
» sur la différence des âges. Faut-il les assujettir
» tous à la peine , sans distinguer les plus jeunes
» des plus âgés ? Doit-on pardonner à celui qui
» se repent? ou est-il inutile de renoncer au chris-
» t'.anisme, quand une fois on l'a embrassé? Est-ce
» le nom seul que l'on punit en eux ? ou sont-ce
o2o Notes
» les crimes attachés à ce nom ? Cependant voici
» la règle que j'ai suivie dans les accusations
» intentées devant moi contre les Chrétiens. Je
v les ai interrogés s'ils étaient chrétiens. Ceux
» qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde
» et une troisième fois, et les ai menacés du
» supplice : quand ils ont persisté , je les y ai
» envoyés ; car , de quelque nature que fût ce qu'ils
» confessaient , j'ai cru que l'on ne pouvait manquer
» à punir en eux leur désobéissance et leur invin-
» cible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres entêtés
» de la même folie, que j'ai réservés pour envoyer
» à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains.
» Dans la suite , ce crime venant à se répandre ,
» comme il arrive ordinairement, il s'en est pré-
» sente de plusieurs espèces. On m'a mis entre
» les mains un mémoire sans nom d'auteur, où
» l'on accuse d'être chrétiens différentes personnes
» qui nient de l'être et de l'avoir jamais été. Ils
» ont , en ma présence et dans les termes que je
v leur prescrivais, invoqué les Dieux et offert de
» l'encens et du via à votre image , que j'avais fait
» apporter exprès avec les statues de nos divinités ;
» ils se sont encore emportés en imprécations
» contre le Chiist : c'est à quoi , dit-on , l'on ne
» peut jamais forcer ceux qui sont véritablement
» chrétiens. J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre.
» D'autres , déférés par un dénonciateur , ont
» d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens , et
aussitôt
ET É C L A I R C I S 5 E M E N S. 321
» aussitôt après ils l'ont nié, déclarant que véri-
» tablement ils l'avaient été , mais qu'ils ont cessé
>> de l'être, les uns il y avait plus de trois ans,
» les autres depuis un plus grand nombre d'années,
» quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces
» gens-là ont adoré votre image et les statues des
» Dieux; tous ont chargé le Christ de malédictions.
» Ils assuraient que toute leur erreur ou leur faute
» avait été renfermée dans ces points : qu'à un
» jour marqué ils s'assemblaient avant le lever du
» soleil , et chantaient tour à tour des vers à la
» louange du Christ , comme s'il eût été Dieu ;
» qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque
» crime , mais à ne point commetre de vol ni
» d'adultère , à ne point manquer à leur promesse,
» à ne point nier un dépôt ; qu'après cela , ils
» avaient coutume de se séparer , et ensuite de se
» rassembler pour manger en commun des mets
» innocens ; qu'ils avaient cessé de le faire depuis
» mon édit, par lequel, selon vos ordres , j'avais
» défendu toute sorte d'assemblées. Cela m'a fait
» juger d'autant plus nécessaire d'arracher la
» vérité par la force des tourmens à des filles
» esclaves , qu'ils disaient être dans le ministère
» de leur culte ; mais je n'y ai découvert qu'une
» mauvaise superstition portée à l'excès ; et , par
» cette raison , j'ai tout suspendu pour vous
» demander vos ordres. L'affaire m'a paru digne
» de vos réflexions, par la multitude de ceux qui
i. X
322 Notes
» sont enveloppés dans ce péril ; car un très-
» grand nombre de personnes de tout âge , de tout
» ordre , de tout sexe , sont et seront tous les
» jours impliquées dans cette accusation. Ce mal
» contagieux n'a pas seulement infecté les villes ,
» il a gagné les villages et les campagnes. Je crois
» pourtant que l'on y peut remédier , et qu'il peut
» être arrêté. Ce qu'il y a de certain , c'est que
» les temples qui étaient presque déserts sont
» fréquentés , et que les sacrifices long-temps
» négligés recommencent : on vend par -tout
» des victimes qui trouvaient auparavant peu
» d'acheteurs. De-là on peut juger quelle quantité
» de gens peuvent être ramenés de leur égarement,
» si l'on fait grâce au repentir. »
L'Empereur lui rit cette réponse.
Trajan a Pline.
« Vous avez, mon très-cher Pline , suivi la voie
» que vous deviez dans l'instruction du procès des
» "chrétiens qui vous ont été déférés ; car il n'est
» pas possible d'établir une forme certaine et
» générale dans cette sorte d'affaire : il ne faut
» pas en faire perquisition. S'ils sont accusés et
» convaincus , il les faut punir. Si pourtant l'accusé
» nie qu'il soit chrétien , et qu'il le prouve par
» sa conduite , je veux dire en invoquant les
» Dieux , il faut pardonner à son repentir , de
» quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé.
» Au reste, dans nul genre de crime, l'on ne doit
ET É C L A I R C 1 S S E M E K S. 323
» recevoir des dénonciations qui ne sont sous-
» crites de personne ; car cela est d'un pernicieux
» exemple et très -éloigné de nos maximes. »
( Note de Védit. )
Note D , page ioo.
M. de Ramsay , Ecossais , passa de la religion
anglicane au socinianisme , de-là au pur déisme ,
et il tomba errin dans un pyrrhonisme universel.
Il vint chercher la vérité auprès de M. de Fénélon,
qui le convertit au christianisme et à la religion
catholique. C'est M. de Ramsay lui-même qui nous
a conservé le précieux entretien dont sa conversion
fut le fruit. Nous en citerons la partie dans laquelle
M. de Fénélon rixe les bornes de la raison et de la
foi. Il avait prouvé à M. de Ramsay l'authenticité
des livres saints , et lui avait montré la beauté de
la morale qu'ils contiennent. <<Mais, monseigneur,
» reprit M. de Ramsay ( c'est lui-même qui parle ),
» pourquoi trouve-t-on dans la Bible un contraste
» si choquant de vérités lumineuses et de dogmes
» obscurs ? Je voudrais bien séparer les idées
» sublimes , dont vous venez de me parler , d'avec
» ce que les prêtres appellent mystères.
» Il me répondit ainsi : Pourquoi rejeter tant
» de lumières qui consolent le cœur , parce qu'elles
» sont mêlées d'ombres qui humilient l'esprit? La
» vraie religion ne doit-elle pas élever et abattre
» l'homme , lui montrer tout ensemble sa grandeur
X 3
324 Notes
» et sa faiblesse ? Vous n'avez pas encore une idée
» assez étendue du christianisme. Il n'est pas seu-
» lement une loi sainte qui purifie le cœur , il est
» aussi une sagesse mystérieuse qui dompte l'esprit.
» C'est un sacrifice continuel de tout soi-même en
» hommage à la souveraine raison. En pratiquant
» sa morale, on renonce aux plaisirs pour l'amour
» de la beauté suprême. En croyant ses mystères,
» on immole ses idées par respect pour la vérité
» éternelle. Sans ce double sacrifice des pensées
» et des passions , l'holocauste est imparfait, notre
» victime est défectueuse. C'est par-là que l'homme
» tout entier disparaît et s'évanouit devant l'Etre
» des êtres. Il ne s'agit pas d'examiner s'il est
» nécessaire que Dieu nous révèle ainsi des mys-
» ter es pour humilier notre esprit. Il s'agit de
» savoir s'il en a révélé ou non. S'il a parlé à
» sa créature , l'obéissance et l'amour sont insè-
» parables. Le christianisme est un fait. Puisque
» vous ne doutez plus des preuves de ce fait , il
» ne s'agit plus de choisir ce qu'on croira et ce
» qu'on ne croira pas. Toutes les difficultés dont
» vous avez rassemblé des exemples s'évanouissent
» dès qu'on a l'esprit guéri de la présomption.
ï> Alors on n'a nulle peine à croire qu'il y ait dans
» la nature divine , et dans la conduite de sa pro-
» vidence, une profondeur impénétrable à notre
» faible raison. L'Etre infini doit être incompré-
» hensible à la créature. D'un côté, on voit un
ET ECLAIRCISSEMENS. 325
» législateur , dont la loi est tout-à-fait divine,
» qui prouve sa mission par des faits miraculeux
» dont on ne saurait douter par des raisons aussi
» fortes que celles qu'on a de les croire. D'un
» autre côté , on trouve plusieurs mystères qui
» nous choquent. Que faire entre ces deux extré-
» mités embarrassantes d'une révélation claire et
» d'un obscur incompréhensible ? On ne trouve de
» ressource que dans le sacrifice de l'esprit, et ce
» sacritice est une partie du culte dû au souverain
» Etre.
» Dieu n'a-t-il point des connaissances infinies
» que nous n'avons point ? Quand il en découvre
» quelques-unes par une voie surnaturelle , il ne
» s'agit plus d'examiner le comment de ces
» mystères , mais la certitude de leur révélation.
» Ils nous paraissent incompatibles , sans l'être en
» effet ; et cette incompatibilité apparente vient
» de la petitesse de notre esprit, qui n'a pas de
» connaissances assez étendues pour voir la liaison
» de nos idées naturelles avec ces vérités surna-
» turelles. » ( Note de ledit. )
X 3
326 Notes
Note E, page n3.
La Polyglotte d'Antoine Vitré donne, vulgate :
Ego sum Dominas Deus tuus ;
Septante :
Latin du texte chaldaique :
Ego Dominus tuus.
La Polyglotte de "Walton porte ,
Vulgate et Septante , comme ci-dessus ;
Latin de la version syriaque :
Ego sum Dominus Deus tuus ;
Version latine interlignée sur l'hébreu :
Et JEgypti terrd è te eduxi qui , tuus
Dominus Deus Ego ;
Latin de l'hébreu samaritain :
Ego sum Dominus Deus tuus;
Latin de la version arabe :
Ego sum Deus Dominus tuus.
Note F , page 120.
Les vérités de l'Écriture se retrouvent jusque
chez les sauvages du Nouveau-Monde.
« Vous avez pu voir, dit Charlevoix , dans la
fable d'Atahentsic chassée du ciel, quelques vestiges
de l'histoire de la première femme exilée du paradis
terrestre, en punition de sa désobéissance, et la
tradition du déluge, aussi bien que l'arche dans
et Éclaircissement. Zzj
laquelle Noe* se sauva avec sa famille. Cette
circonstance m'empêche d'adhérer au sentiment du
P. d'Acosta, qui prétend que cette tradition ne
regarde pas le déluge universel , mais un déluge
particulier à l'Amérique. En effet, les Algonquins
et presque tous les peuples qui parlent leur langue,
supposant la création du premier homme , disent
que sa postérité ayant péri presque toute entière
par une inondation générale, un nommé Messou,
d'autres l'appellent Saketchack , qui vit toute la
terre abymée sous les eaux par le débordement
d'un lac , envoya un corbeau au fond de cet abyme
pour lui en rapporter de la terre ; que ce corbeau
ayant mal fait sa commission, il y envoya un rat
musqué qui réussit mieux ; que de ce peu de terre
que l'animal lui avait apporté , il rétablit le monde
dans son premier état ; qu'il tira des flèches contre
les troncs des arbres qui paraissaient encore, et
que ses flèches se changèrent en branches ; qu'il
fit plusieurs autres merveilles , et que par recon-
naissance du service que lui avait rendu le rat
musqué, il épousa une femelle de son espèce, dont
il eut des enfans qui repeuplèrent le monde;
qu'il avait communiqué son immortalité à un certain
sauvage , et la lui avait donnée dans un petit paquet,
en lui défendant de l'ouvrir , sous peine de perdre
un don si précieux.
» Le père Bouchet , dans sa lettre à l'évêque
d'Avranches , donne les détails les plus curieux
X4
328 Notes
sur les rapports des fables indiennes , avec les prin-
cipales vérités de notre religion, et les traditions
de l'Ecriture : les mémoires de la société Anglaise
de Calcutta , maintenant, sous presse , confirment
tout ce que dit ici le savant missionnaire Français.
» La plupart des Indiens assurent que ce grand
nombre de divinités qu'ils adorent aujourd'hui, ne
sont que des dieux subalternes et soumis au sou-
verain Être, qui est également le Seigneur des
dieux et des hommes. Ce grand Dieu, disent-ils,
est infiniment élevé au-dessus de tous les êtres ; et
cette distance infinie empêchait qu'il eût aucun
commerce avec de faibles créatures. Quelle pro-
portion en effet , continuent-ils , entre un être
infiniment parfait et des êtres créés , remplis , comme
nous , d'imperfections et de faiblesses ? C'est pour
cela même, selon eux, que Parabaravastou , c'est-
à-dire , le Dieu suprême , a créé trois dieux infé-
rieurs ; savoir : Bruina , Wishnou , et Routren. Il
a donné au premier la puissance de créer ; au
second , le pouvoir de conserver j et au troisième ,
le droit de détruire.
s> Mais ces trois dieux qu'adorent les Indiens,
sont, au sentiment de leurs savans,les enfans d'une
femme qu'ils appellent Parachatti , c'est-à-dire , la
Puissance suprême. Si l'on réduisait cette fable à ce
qu'elle était dans son origine, on y découvrirait aisé-
ment la vérité , toute obscurcie qu'elle est par les
idées ridicules que l'esprit de mensonge y a ajoutées.
ET ËCLAIRCISSEMENS. Ù2[)
» Les premiers Indiens ne voulaient dire autre
chose, sinon que tout ce qui se fait dans le monde,
soit par la création qu'ils attribuent à Bruina , soit
par la conservation qui est le partage de Wishnou ,
soit enfin par lesdifférens changemens qui sout l'ou-
vrage de Routren, vient uniquement de la puissance
absolue du Parabaraïastou, ou du Dieu suprême.
Ces esprits charnels ont fait ensuite une femme de
leur Parachatti , et lui ont donné trois enfans ,
qui ne sont que les principaux effets de la toute-
puissance. En effet, Chatti , en langue indienne,
signirle puissance, et Para, suprême ou absolue.
» Cette idée qu'ont les Indiens d'un être infi-
niment supérieur aux autres divinités, marque au
moins que leurs anciens n'adoraient effectivement
qu'un Dieu, et que le polythéisme ne s'est introduit
parmi eux que de la manière dont il s'est répandu
dans tous les pays idolâtres.
» Je ne prétends pas, Monseigneur, que cette
première connaissance prouve d'une manière bien
évidente le commerce des Indiens avec les Egyptiens
ou avec les Juifs. Je sais que, sans un tel secours ,
l'auteur de la nature a gravé cette vérité fonda-
mentale dans l'esprit de tous les hommes, et qu'elle
ne s'altère chez eux que par le dérèglement et la
corruption de leur cœur. C'est pour la même raison
que je ne vous dis rien de ce que les Indiens ont
pensé sur l'immortalité de nos âmes, et sur plusieurs
autres vérités semblables.
33o Notes
» Je m'imagine cependant que vous ne serez
pas fâché de savoir comment nos Indiens trouvent
expliquée , dans leurs auteurs , la ressemblance de
l'homme avec le souverain Etre. Voici ce qu'un
savant Brame m'a assuré avoir tiré., sur ce sujet,
d'un de leurs plus anciens livres. Imaginez-vous ,
dit cet auteur , un million de grands vases tous
remplis d'eau, sur lesquels le soleil répand les
rayons de sa lumière : ce bel astre, quoique unique,
se multiplie en quelque sorte et se peint tout
entier, en un moment, dans chacun de ces vases 5
on en voit par-tout une image très-ressemblante.
Nos corps sont ces vases remplis d'eau ; le soleil
est la figure du souverain Etre ; et l'image du
soleil , peinte dans chacun de ces vases , nous
représente assez naturellement notre ame créée à
la ressemblance de Dieu même.
» Je passe , Monseigneur , à quelques traits plus
marqués et plus propres à satisfaire un discernement
aussi exquis que le vôtre : trouvez bon que je vous
raconte ici simplement les choses telles que je les
ai apprises ; il me serait fort inutile , en écrivant
à un aussi savant prélat que vous , d'y mêler mes
réflexions particulières.
» Les Indiens, comme j'ai eu l'honneur de vous
le dire , croient que Bruina est celui des trois dieux
subalternes , qui a reçu du Dieu suprême la puis-
sance de créer. Ce fut donc Bruina qui créa le
premier homme : mais ce qui fait à mon sujet,
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 33 1
c'est que Bruina forma l'homme du limon de la
terre encore toute récente : il eut , à la vérité ,
quelque peine à finir son ouvrage ; il y revint à
plusieurs fois , et ce ne fut qu'à la troisième ten-
tative que ses mesures se trouvèrent justes. La fable
a ajouté cette dernière circonstance à la vérité ;
et il n'est pas surprenant qu'un dieu du second
ordre ait eu besoin d'apprentissage pour créer
l'homme dans la parfaite proportion de toutes les
parties où nous le voyons. Mais si les Indiens s'en
étaient tenus à ce que la nature, et probablement
le commerce des Juifs , leur avaient enseigné de
l'unité de Dieu, ils se seraient aussi contentés de
ce qu'ils avaient appris par la même voie de la
création de l'homme 5 ils se seraient bornés à
dire , comme ils font après l'Ecriture sainte , que
l'homme fut formé du limon de la terre toute
nouvellement sortie des mains du Créateur.
» Ce n'est pas tout , Monseigneur 5 l'homme une
fois créé par Bruina, avec la peine dont je vous
ai parlé , le nouveau créateur fut d'autant plus
charmé de sa créature , qu'elle lui avait plus coûté
à perfectionuer. Il s'agit maintenant de la placer
dans une habitation digne d'elle.
» L'Ecriture est magnifique dans la description
qu'elle nous fait du paradis terrestre. Les Indiens
ne le sont guère moins dans les peintures qu'ils
nous tracent de leur Chorcam ; c'est, selon eux,
un jardin de délices où tous les fruits se trouvent
532 Notes
en abondance : on y voit même un arbre dont les
fruits communiqueraient l'immortalité , s'il était
permis d'en manger. Il serait bien étrange que des
gens qui n'auraient jamais entendu parler du paradis
terrestre, en eussent fait ^ sans le savoir, une pein-
ture si ressemblante.
» Ce qu'il y a de merveilleux , Monseigneur ,
c'est que les dieux inférieurs , qui , dès la création
du monde se multiplièrent à l'infini, n'avaient pas,
ou du moins n'étaient pas sûrs d'avoir le privilège
de l'immortalité , dont ils se seraient cependant
fort accommodés. Voici une histoire que les Indiens
racontent à cette occasion. Cette histoire , toute
fabuleuse qu'elle est, n'a point assurément d'autre
origine que la doctrine des Hébreux, et peut-être
même celle des Chrétiens.
» Les dieux , disent nos Indiens , tentèrent toutes
sortes de voies pour parvenir à l'immortalité. A
force de chercher, ils s'avisèrent d'avoir recours à
l'arbre de vie qui était dans le Chorcam. Ce moyen
leur réussit , et en mangeant de temps en temps
des fruits de cet arbre, ils se conservèrent le précieux
trésor qu'ils ont tant d'intérêt de ne pas perdre.
Un fameux serpent nommé Cheien , s'apperçut que
l'arbre de vie avait été découvert par les dieux du
second ordre ; comme apparemment on avait confié
à ses soins la garde de cet arbre, il conçut une si
grande colère de la surprise qu'on lui avait faite ,
qu'il répandit sur-le-champ une grande quantité
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 333
de poison : toute la terre s'en ressentit, et pas un
homme ne devait échapper aux atteintes de ce
poison mortel ; mais le dieu Chiven eut pitié de
la nature humaine ; il parut sous la forme d'un
homme , et avala sans façon tout le venin dont le
malicieux serpent avait infecté l'univers.
» Vous voyez, Monseigneur, qu'à mesure que
nous avançons , les choses s'éclaircissent toujours
un peu. Ayez la patience d'écouter une nouvelle
fable que je vais vous raconter ; car certainement
je me tromperais si je m'engageais à vous dire
quelque chose de plus sérieux : vous n'aurez pas
de peine à y démêler l'histoire du déluge , et les
principales circonstances que nous en rapporte
l'Écriture.
» Le Dieu Routren ( c'est le grand destructeur
des êtres créés) prit un jour la résolution de noyer
tous les hommes , dont il prétendait avoir lieu de
n'être pas content. Son dessein ne put être si secret,
qu'il ne fut pressenti par Wishnou , conservateur
des créatures. Vous verrez, Monseigneur, qu'elles
lui eurent , dans cette rencontre , une obligation
bien essentielle. Il découvrit donc précisément le
jour auquel le déluge devait arriver. Son pouvoir
ne s'étendait pas jusqu'à suspendre l'exécution des
projets du dieu Routren ; mais aussi sa qualité de
dieu conservateur des choses créées lui donnait
droit d'en empêcher, s'il y avait moyen, l'effet le
plus pernicieux -y et voici la manière dont il s'y prit.
534 Notes
» Il apparut un jour à Sattiavarti son grand
confident , et l'avertit en secret qu'il y aurait bientôt
un déluge universel , que la terre serait inondée ,
et que Routren ne prétendait rien moins que d'y
faire périr tous les hommes et tous les animaux ;
il l'assura cependant qu'il n'y avait rien à craindre
pour lui, et qu'en dépit de Routren, il trouverait
bien moyen de le conserver, et de se ménager à
soi-même ce qui lui serait nécessaire pour repeupler
le monde. Son dessein était de faire paraître une
barque merveilleuse au moment que Routren s'y
attendrait le moins , d'y enfermer une bonne pro-
vision d'au moins huit cent quarante millions
d'ames et de semences d'êtres. Il fallait au reste
que Sattiavarti se trouvât, au temps du déluge ,
sur une certaine montagne fort haute , qu'il eut
soin de lui faire bien reconnaître. Quelque temps
après, Sattiavarti , comme on le lui avait prédit,
apperçut une multitude infinie de nuages qui
s'assemblaient : il vit avec tranquillité l'orage se
former sur la tête des hommes coupables ; il tomba
du ciel la plus horrible pluie qu'on vit jamais. Les
rivières s'enflèrent et se répandirent avec rapidité
sur toute la surface de la terre; la mer franchit
ses bornes , et se mêlant avec les fleuves débordés ,
couvrit en peu de temps les montagnes les plus
élevées : arbres , animaux , hommes , villes ,
royaumes, tout fut submergé 3 tous les êtres animés
périrent et furent détruits.
ET É C L À I R C I S S E M E N S. 335
» Cependant Sattiavarti ', avec quelques-uns de
ses pénitens , s'était retiré sur la montagne ; il y
attendait le secours dont le dieu l'avait assuré : il
ne laissa pas d'avoir quelques momens de frayeur.
L'eau qui prenait toujours de nouvelles forces, et
qui s'approchait insensiblement de sa retraite , lui
donnait de temps en temps de terribles alarmes :
mais dans l'instant qu'il se croyait perdu , il vit
paraître la barque qui devait le sauver ; il y entra
incontinent avec les dévots de sa suite : les huit
cent quarante millions d'ames et de semences
d'êtres s'y trouvèrent renfermées.
» La difficulté était de conduire la barque et de
la soutenir contre l'impétuosité des flots qui étaient
dans une furieuse agitation. Le dieu Wishnou eut
soin d'y pourvoir, car sur-le-champ il se fit poisson,
et il se servit de sa queue comme d'un gouvernail
pour diriger le vaisseau. Le dieu poisson et pilote
fit une manœuvre si habile , que Sattiavarti attendit
fort en repos dans son asile , que les eaux s'écou-
lassent de dessus la face de la terre.
» La chose est claire , comme vous voyez ,
Monseigneur, et il ne faut pas être bien pénétrant
pour appercevoir dans ce récit mêlé de fables et
des plus bizarres imaginations , ce que les livres
sacrés nous apprennent du déluge, de l'arche et de
la conservation de Noé avec sa famille.
» Nos Indiens n'en sont pas demeurés là ; et
après avoir défiguré Noé souslenomdejata'tu'tfr/i,
336 Notes
ils pourraient bien avoir mis sur le compte de
Bruma les aventures les plus singulières de
l'histoire d'Abraham. En voici quelques traits ,
Monseigneur, qui me paraissent fort ressemblans.
» La conformité du nom pourrait d'abord
appuyer mes conjectures ; il est visible que de
Bruma à Abraham il n'y a pas beaucoup de chemin
à faire ; et il serait à souhaiter que nos savans, en
matière d'étymologies , n'en eussent point adopté
de moins raisonnables et de plus forcées.
» Ce Bruina , dont le nom est si semblable à
celui d'Abraham , était marié à une femme que
tous les Indiens nomment Sarasvadi. Vous jugerez ,
Monseigneur , du poids que le nom de cette femme
ajoute à ma première conjecture. Les deux der-
nières syllabes du mot Sarasvadi sont , dans la
langue indienne , une terminaison honorifique ;
ainsi vadi répond assez bien à notre mot français ,
madame. Cette terminaison se trouve dans plusieurs
noms de femmes distinguées : par exemple , dans
celui de Parvadi , femme de Routren; il est dès-
lors évident que les deux premières syllabes du
mot Sarasvadi , qui font proprement le nom tout
entier de la femme de Bruma, se réduisent à Sara,
qui est le nom de Sara , femme d'Abraham.
» Il y a cependant quelque chose de plus sin-
gulier 5 Bruma , chez les Indiens , comme Abraham
chez les Juifs , a été le chef de plusieurs castes ou
tribus différentes. Les deux peuples se rencontrent
même
ET Ë C L A I R C I S S E M E N S. 33/
même fort juste sur le uombre de ces tribus. A
Tichirapali , où est maintenant le plus fameux
temple de l'Iude, on célèbre tous les ans une fête,
dans laquelle un vénérable vieillard mène devant
soi douze enfans qui représentent , disent les
Indiens, les douze chefs des principales castes. Il
est vrai que quelques docteurs croient que ce
vieillard tient , dans cette cérémonie , la place de
Wishnou ; mais ce n'est pas l'opinion commune
des savans ni du peuple, qui disent communément
que Brwna est le chef de toutes les tribus.
» Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je ne crois
pas que, pour reconnaître dans la doctrine des
Indiens celle des anciens Hébreux, il soit nécessaire
que tout se rencontre parfaitement conforme de
part et d'autre. Les Indiens partagent souvent à
différentes personnes , ce que l'Ecriture nous
raconte d'une seule , ou bien rassemblent dans
une seule ce que l'Ecriture divise dans plusieurs :
mais cette différence , bien loin de détruire
nos conjectures, doit servir, ce me semble, à
les appuyer ; et je crois qu'une ressemblance
trop affectée ne serait bonne qu'à les rendre
suspectes.
» Cela supposé , Monseigneur , je continue à
vous raconter ce que les Indiens ont tiré de l'his-
toire d'Abraham , soit qu'ils l'attribuent à Brimia,
soit qu'ils en fassent honneur à quelqu'autre de
leurs dieux ou de leurs héros.
1. Y
333 Notes
» Les Indiens honorent la mémoire d'un de
leurs pénitens , qui , comme le patriarche Abraham ,
se mit en devoir de sacrifier son fils à un des dieux
du pays. Ce dieu lui avait demandé cette victime ;
mais il se contenta de la bonne volonté du père ,
et ne souffrit pas qu'il en vînt jusqu'à l'exécution.
Il y en a pourtant qui disent que l'enfant fut mis
à mort, mais que ce dieu le ressuscita.
» J'ai trouvé une coutume qui m'a surpris , dans
une des castes qui sont aux Indes , c'est celle qu'on
nomme la caste des voleurs. IS'allez pas croire ,
Monseigneur , que parce qu'il y a parmi ces peuples
une tribu entière de voleurs , tous ceux qui font cet
honorable métier , soient rassemblés dans un corps
particulier , et qu'ils aient pour voler un privilège à
l'exclusion de tout autre ; cela veut dire seulement
que tous les Indiens de cette caste volent effecti-
vement avec une extrême licence; mais par malheur
ils ne sont pas les seuls dont il faille se défier.
» Après cet éclaircissement qui m'a paru néces-
saire , je reviens à mon histoire. J'ai donc trouvé
que dans une caste , on garde la cérémonie de la
circoncision ; mais elle ne se fait pas dès l'enfance ,
c'est environ à l'âge de vingt ans ; tous même n'y
sont pas sujets , et il n'y a que les principaux de
la caste qui s'y soumettent : cet usage est fort
ancien , et il serait difficile de découvrir d'où leur
est venue cette coutume , au milieu d'un peuple
entièrement idolâtre.
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 33<}
» Vous avez vu , Monseigneur , l'histoire du
déluge et deNoédans Wishnou et dans Sattiavarti;
celle d'Abraham dans Bruina et dans Wishnou ;
vous verrez encore avec plaisir celle de Moïse
dans les mêmes dieux , et je suis persuadé que
vous la trouverez encore moins altérée que les
précédentes.
» Rien ne me paraît plus ressemblant à Moïse
que le Wishnou des Indiens , métamorphosé en
Crichnen ; car d'abord Crichnen , en langue
indienne , signifie Noir ■ c'est pour faire entendre
que Crichnen est venu d'un pays où les habitans
sont de cette couleur : les Indiens ajoutent qu'un
des plus proches parens de Crichnen fut exposé ,
dès son enfance , dans un petit berceau sur une
grande rivière , où il fut daus un danger évident
de périr : on l'en tira , et comme c'était un fort
bel enfant, on l'apporta à une grande princesse,
qui le fit nourrir avec sein, et qui se chargea
ensuite de son éducation.
» Je ne sais pourquoi les Indiens se sont avisés
d'appliquer cet événement à un des parens de
Crichnen plutôt qu'à Crichnen même. Que faire
à cela , Monseigneur ? il faut bien vous dire les
choses telles qu'elles sont, et pour rendre les
aventures plus ressemblantes , je n'irai pas vous
déguiser la vérité. Ce ne fut donc point Crichnen,
mais un de ses parens qui fut élevé au palais d'une
grande princesse : en cela la comparaison avec
Y 2
340 Notes
Moïse se trouve défectueuse ; voici de quoi réparer
un peu ce défaut.
» Dès que Crichnen fut né , on l'exposa aussi
sur un grand fleuve , afin de le soustraire à la
colère du roi qui attendait le moment de sa nais-
sance pour le faire mourir : le fleuve s'entr'ouvrit
par respect , et ne voulut pas incommoder de ses
eaux un dépôt si précieux; on retira l'enfant de
cet endroit périlleux , et il fut élevé parmi des
bergers ; il se maria dans la suite avec les filles
de ces bergers , et il garda long-temps les troupeaux
de ses beaux-pères. Il se distingua bientôt parmi
tous ses compagnons , qui le choisirent pour leur
chef. Il fit alors des choses merveilleuses en faveur
des troupeaux et de ceux qui les gardaient 5 il fit
mourir le roi qui leur avait déclaré une cruelle
guerre; il fut poursuivi par ses ennemis, et comme
il ne se trouva pas en état de leur résister , il se
retira vers la mer ; elle lui ouvrit un chemin à
travers son sein , dans lequel elle enveloppa ceux
qui le poursuivaient : ce fut par ce moyen qu'il
échappa aux tourmens qu'on lui préparait.
» Qui pourrait douter après cela, Monseigneur,
que les Indiens n'aient connu Moïse , sous le nom de
Wishnou métamorphosé en Criclmenl Mais à la con-
naissance de ce fameux conducteur du peuple de Dieu,
ils ont joint celle deplusieurs coutumes qu'il a décrites
dans ses livres, et plusieurs lois qu'il a publiées,
et dont l'observation s'est conservée après lui.
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 34 1
» Parmi ces coutumes , que les Indiens ne
peuvent avoir tirées que des Juifs, et qui persé-
vèrent encore aujourd'hui dans le pays , je compte,
Monseigneur, les bains fréquens, les purifications,
une horreur extrême pour les cadavres, par l'attou.
chement desquels ils se croient souillés ; l'ordre
différent et la distinction des castes , la loi invio-
lable qui défend les mariages hors de sa tribu ou
de sa caste particulière. Je ne finirais point,
Monseigneur , si je voulais épuiser ce détail : je
m'attache à quelques remarques qui ne sont pas
tout-à-fait si communes dans les livres des savans.
» J'ai connu un Brame très-habile parmi les
Indiens, qui m'a raconté l'histoire suivante, dont
il ne comprenait pas lui-même le sens , tandis
qu'il est demeuré dans les ténèbres de l'idolâtrie.
Les Indiens font un sacrifice nommé Ekiam (c'est
le plus célèbre de tous ceux qui se font aux Indes);
on y sacrifie un mouton ; on y récite une espèce
de prière , dans laquelle on dit à haute voix ces
paroles : Quand sera-ce que le Sauveur naîtra l
Quand sera-ce que le Rédempteur paraîtra ï
» Ce sacrifice d'un mouton me paraît avoir
beaucoup de rapport avec celui de l'agneau Pascal;
car il faut remarquer sur cela , Monseigneur, que,
comme les Juifs étaient tous obligés de manger
leur part de la victime , aussi les Brames, quoiqu'ils
ne puissent manger de viande, sont cependant
dispensés de leur abstinence au jour du sacrifice
Y 3
3/l2 Notes
de VEkiam, et sont obligés par la loi de manger
du mouton qu'on immole et que les Brames par-
tagent entr'eux.
» Plusieurs Indiens adorent le feu : leurs dieux
même ont immolé des victimes à cet élément ; il
y a un précepte particulier pour le sacrifice d'Oman,
par lequel il est ordonné de conserver toujours le
feu et de ne le laisser jamais éteindre : celui qui
assiste à l'Ekiam, doit, tous les matins et tous les
soirs , mettre du bois au feu pour l'entretenir. Ce
soin scrupuleux répond assez juste au comman-
dement porté dans le Lévitique, c. vj , v. 12 et i2>.
Jgnis in aliare semper ardebit , quem nntriet
sacerdos, subjiciens ligna manè per singulos dies.
Les Indiens ont fait quelque chose de plus en considé-
ration du feu , ils se précipitent eux-mêmes au milieu
des flammes. Vous jugerez commemoi, Monseigneur,
qu'ils auraient beaucoup mieux fait de ne point
ajouter cette cruelle cérémonie à ce que les Juifs
leur avaient appris sur cette matière.
» Les Indiens ont encore une fort grande idée
des serpens 3 ils croient que ces animaux ont
quelque chose de divin , et que leur vue porte
bonheur; ainsi, plusieurs adorent les serpens, et
leur rendent les plus profonds respects : mais ces
animaux , peu reconuaissans , ne laissent pas de
mordre cruellement leurs adorateurs. Si le serpent
d'airain que Moïse montra au peuple de Dieu , et
qui guérissait par sa seule vue , eût été aussi cruel
ET ÉCLÀIRCISSEMENS. ?>45
que les serpens animes des Indes, je doute fort
que les Juifs eussent jamais été tentés de l'adorer.
i> Ajoutons enfin, Monseigneur, la charité que
les Indiens ont pour leurs esclaves : ils les traitent
presque comme leurs propres enfans ; ils ont grand
soin de les bien élever ; ils les pourvoient de tout
libéralement; rien ne leur manque , soit pour leur
vêtement, soit pour la nourriture 5 ils les marient,
et presque toujours ils leur rendent la liberté. Ne
semble-t-il pas que ce soit aux Indiens , comme
aux Israélites , que Moïse ait adressé sur cet
article , les préceptes que nous lisons dans le
Lévitique ?
» Quelle apparence y a-t-il donc, Monseigneur,
que les Indiens n'aient pas eu autrefois quelque
connaissance de la loi de Moïse ? Ce qu'ils disent
encore de leur loi et de Bruina leur législateur ,
détruit, ce me semble, d'une manière évidente,
ce qui pourrait rester de doute sur cette matière.
» Bruma a donné la loi aux hommes. C'est ce
Vedam ou livre de la loi que les Indiens regardent
comme infaillible : c'est, selon eux, la pure parole
de Dieu dictée par VAbadam , c'est-à-dire , par
celui qui ne peut se tromper et qui dit essentielle-
ment la vérité. Le Vedam ou la loi des Indiens
est divisée en quatre parties : mais au sentiment
de plusieurs doctes Indiens , il y en avait ancien-
nement une cinquième qui a péri par l'injure des
temps , et qu'il a été impossible de recouvrer.
Y 4
344 Notes
» Les Indiens ont une estime inconcevable pour
la loi qu'ils ont reçue de leur Bruina. Le profond
respect avec lequel ils l'entendent prononcer , le
choix des personnes propres à. en faire la lecture,
les préparatifs qu'on doit y apporter , cent autres
circonstances semblables , sont parfaitement con-
formes à ce que nous savons des Juifs , par rapport
à la loi sainte , et à Moïse qui la leur a annoncée.
» Le malheur est , Monseigneur, que le respect
des Indiens pour leur loi va jusqu'à nous en faire
un mystère impénétrable ; j'en ai cependant assez
appris par quelques docteurs , pour vous faire voir
que les livres de la loi du prétendu Bruina sont
une imitation du Pentateuque de Moïse.
» La première partie du Vedam, qu'ils appellent
Irroucouvedam , traite de la première cause et de
la manière dont le monde a été créé. Ce qu'ils
m'en ont dit de plus singulier, par rapport à notre
sujet , c'est qu'au commencement il n'y avait que
Dieu et l'eau , et que Dieu était porté sur les eaux.
La ressemblance de ce trait avec le premier cha-
pitre de la Genèse, n'est pas difficile à remarquer.
» J'ai appris de plusieurs Brames, que dans le
troisième livre, qu'ils nomment Samavedam , il y
a quantité de préceptes de morale. Cet ensei-
gnement m'a paru avoir beaucoup de rapport avec
les préceptes moraux répandus dans l'Exode.
» Le quatrième livre , qu'ils appellent Adara-
navedam, contient les différens sacrifices qu'on
ET ECLAIRCISSEMENS. 345
doit offrir, les qualités requises dans les victimes,
la manière de bâtir les temples , et les diverses
fêtes que l'on doit célébrer. Ce peut être là, sans
trop deviner, une idée prise sur les livres du
Lévitique et du Deutéronome.
» Enfin, Monseigneur, de peur qu'il ne manque
quelque chose au parallèle , comme ce fut sur la
fameuse montagne de Sinaï que Moïse reçut la loi;
ce fut aussi sur la célèbre montagne de Al ahaine rou,
que Bruina se trouva avec le Vedam des Indiens.
Cette montagne des Indes est celle que les Grecs
ont appelée Meros , où ils disent que Bacchus est
né , et qui a été le séjour des dieux. Les Indiens
disent encore aujourd'hui que cette montagne est
l'endroit où sont placés leurs Chorchams ou les
différens paradis qu'ils reconnaissent.
» N'est- il pas juste , Monseigneur, qu'après
avoir parlé assez long-temps de Moïse et de la loi ,
nous disions aussi quelques mots de Marie, sœur
de ce grand prophète ? Je me trompe beaucoup ,
ou son histoire n'a pas été tout-à-fait inconnue à
nos Indiens.
» L'Ecriture nous dit de Marie, qu'après le
passage miraculeux de la mer Rouge , elle assembla
les femmes Israélites ; elle prit des instrumens de
musique , et se mit à danser avec ses compagnes
et à chanter les louanges du Tout-Puissant. Voici
un trait assez semblable que les Indiens racontent
de leur fameuse Lakeoumi. Cette femme, aussi
Z/^6 Notes
bien que Marie , sœur de Moïse , sortit de la mer
par une espèce de miracle. Elle ne fut pas plutôt
échappée au danger où elle avait été de périr ,
qu'elle rit un bal magnifique , dans lequel tous les
dieux et toutes les déesses dansèrent au son des
instrumens.
» Il me serait aisé, Monseigneur, en quittant
les livres de Moïse , de parcourir les autres livres
historiques de l'Ecriture, et de trouver, dans la
tradition de nos Indiens , de quoi continuer ma
comparaison ; mais je craindrais qu'une trop grande
exactitude ne vous fatiguât : je me contenterai de
vous raconter encore une ou deux histoires qui m'ont
le plus frappé , et qui font le plus à mon sujet.
» La première qui se présente à moi , est celle
que les Indiens débitent sous le nom d' ' Arichandiren.
C'est un roi de l'Inde , fort ancien , et qui , au nom
et à quelques circonstances près , est , à le bien
prendre , le Job de l'Ecriture.
» Les dieux se réunirent un jour dans leur
Chorcham, ou, si nous l'aimons mieux, dans le
paradis des délices. Deuendiren, le dieu de la
gloire , présidait à cette illustre assemblée : il s'y
trouva une foule de dieux et de déesses ; les plus
fameux pénitens y eurent aussi leur place, et sur-
tout les sept principaux anachorètes.
» Après quelques discours indifférens, on pro-
posa cette question : Si parmi les hommes il se
trouve un prince sans défaut ? Presque tous
et Éclair c issemens. 547
soutinrent qu'il n'y en avait pas un seul qui ne
fût sujet à de grands vices ; et Vichouva-moutren
se mit à la tête de ce parti \ mais le célèbre
Vachichten prit un sentiment contraire, et soutint
fortement que le roi Arichandiren , son disciple,
était un prince parfait. Vichouva-moutren , qui ,
du génie impérieux dont il est , n'aime pas à se
voir contredit , se mit en grande colère , et assura
les dieux qu'il saurait bien leur faire connaître les
défauts de ce prétendu prince parfait, si on voulait
le lui abandonner.
» Le défi fut accepté par Vachichten ; et l'on
convint que celui des deux qui aurait le dessous,
céderait à l'autre tous les mérites qu'il avait pu
acquérir par une longue pénitence. Le pauvre roi
Arichandiren fut la victime de cette dispute.
J ichoina-moutren le mit à toutes sortes d'épreuves;
il le réduisit à la plus extrême pauvreté ; il le
dépouilla de son royaume; il lit périr le seul rlls
qu'il eût ; il lui enleva sa femme Chandirandi.
» Malgré tant de disgrâces, le prince se soutint
toujours dans la pratique de la vertu avec une
égalité d'ame dont n'auraient pas été capables les
dieux mêmes qui l'éprouvaient avec si peu de
ménagemens ; aussi l'en récompensèrent-ils avec
la plus grande magnificence. Les dieux l'embras-
sèrent l'un après l'autre ; il n'y eut pas jusqu'aux
déesses qui lui firent leurs complimens. On lui
rendit sa femme et on ressuscita son fils. Ainsi ,
348 Notes
Vichouva-moutren céda , suivant la convention ,
tous ses mérites à Vachicliten , qui en fit présent
au roi Arichandiren ; et le vaincu alla, fort à
regret , recommencer une longue pénitence , pour
faire , s'il y avait moyen , bonne provision de
nouveaux mérites.
» La seconde histoire qui me reste à vous
raconter, Monseigneur, a quelque chose de plus
funeste , et ressemble encore mieux à un trait de
l'histoire de Samson, que la fable à' Arichandiren
ne ressemble à l'histoire de Job.
» Les Indiens assurent donc que leur dieu
Ranien entreprit un jour de conquérir Ceylan ; et
voici le stratagème dont ce conquérant, tout dieu
qu'il était, jugea à propos de se servir. Il leva une
armée de singes , et leur donna pour général un
singe distingué, qu'ils nomment Anouman : il lui
fit envelopper la queue de plusieurs pièces de toile,
sur lesquelles on versa de grands vases d'huile ; on
y mit le feu, et ce singe courant par les campagnes,
au milieu des blés , des bois , des bourgades et des
villes, porta l'incendie par-tout ; il brûla tout ce
qui se trouva sur sa route , et réduisit en cendres
l'île presque toute entière. Après une telle expé-
dition, la conquête n'en devait pas être fort difficile ,
et il n'était pas nécessaire d'être un dieu bien
puissant pour en venir à bout.
» Je me suis peut-être trop arrêté, Monseigneur,
sur la conformité de la doctrine des Indiens avec
ET ÉclAïrcissemens. Z^<)
celle du peuple de Dieu ; j'en serai quitte pour
abréger un peu ce qui me resterait à vous dire sur
un second point que j'étais résolu de soumettre ,
comme le premier , à vos lumières et à votre péné-
tration : je me bornerai à quelques réflexions assez
courtes , qui me persuadent que les Indiens les
plus avancés dans les terres ont eu , dès les
premiers temps de l'église , la connaissance de la.
religion chrétienne ; et qu'eux , aussi bien que les
habitans de la côte , ont reçu les instructions de
St. Thomas et des premiers disciples des apôtres.
» Je commence par l'idée confuse que les Indiens
conservent encore de l'adorable Trinité, qui leur fut
autrefois prêchée. Je vous ai parlé, Monseigneur,
des trois principaux dieux des Indiens , Bruina ,
Wishnou et Routren. La plupart des Gentils disent ,
à la vérité, que ce sont trois divinités différentes,
et effectivement séparées. Mais plusieurs Niani-
gueuls , ou hommes spirituels , assurent que ces
trois dieux séparés en apparence, ne font réellement
qu'un seul dieu : que ce dieu s'appelle Bruma
lorsqu'il xrée et qu'il exerce sa toute-puissance ;
qu'il s'appelle Vichnou , lorsqu'il conserve les êtres
créés , et qu'il donne des marques de sa bonté 3 et
qu'enfin il prend le nom de Routren , lorsqu'il
détruit les villes , qu'il châtie les coupables , et
qu'il fait sentir les effets de sa juste colère.
» Il n'y a que quelques années qu'un Brame
expliquait ainsi ce qu'il concevait de la fabuleuse
35o Notes
Trinité des païens. Il faut , disait-il , se représenter
Dieu et ses trois noms différens qui répondent à
ses trois principaux attributs , à-peu-près sous l'idée
de ces pyramides triangulaires qu'on voit élevées
devant la porte de quelques temples.
» Vous jugez bien , Monseigneur , que je ne
prétends pas vous dire que cette imagination des
Indiens réponde fort juste à la vérité que les
chrétiens reconnaissent ; mais au moins fait-elle
comprendre qu'ils ont eu autrefois des lumières
plus pures , et qu'elles se sont obscurcies par la
difficulté que renferme un mystère si fort au-dessus
de la faible raison des hommes.
» Les fables ont encore plus de part dans ce qui
regarde le mystère de l'Incarnation ; mais du reste ,
tous les Indiens conviennent que Dieu s'est incarné
plusieurs fois. Presque tous s'accordent à attribuer
ces incarnations à Wishnou , le second dieu de leur
trinité. Et jamais ce dieu ne s'est incarné, selon
eux , qu'en qualité de sauveur et de libérateur des
hommes.
» J'abrège, comme vous le voyez, Monseigneur,
autant qu'il m'est possible , et je passe à ce qui
regarde nos sacremens. Les Indiens disent que le
bain,pris dans certaines rivières, efface entièrement
les péchés , et que cette eau mystérieuse lave non-
seulement les corps, mais purifie aussi lésâmes d'une
manière admirable. Ne serait-ce point là un reste de
l'idée qu'on leur aurait donnée du saint baptême ?
et Éclaircissements. 35 1
» Je n'avais rien remarqué sur la divine Eucha-
ristie ; mais un Brame converti me fit faire attention ,
il y a quelques années, à une circonstance assez
considérable pour avoir ici sa place. Les restes des
sacrifices, et le riz qu'on distribue à manger dans
les temples , conserve, chez les Indiens , le nom de
Prajadam. Ce mot indien signifie en notre langue,
divine grâce ; et c'est ce que nous exprimons par
le terme grec Eucharistie.
» Il y a quelque chose de plus marqué sur la
confession ; et je crois , Monseigneur , devoir y
donner un peu plus d'étendue.
» C'est une espèce de maxime parmi les Indiens ,
que celui qui confessera son péché , en recevra le
pardon. Cheira param chounal Tiroum. Ils
célèbrent une fête tous les ans, pendant laquelle
ils vont se confesser sur le bord d'une rivière , afin
que leurs péchés soient entièrement effacés. Dans
le fameux sacrifice Ekiavi , la femme de celui qui
y préside est obligée de se confesser, de descendre
dans le détail des fautes les plus humiliantes, et
de déclarer jusqu'au nombre de ses péchés. »
Note G , page 145.
« La chronologie n'est qu'un amas de vessies
remplies de vent; tous ceux qui ont cru y marcher
sur un terrain solide , sont tombés. Nous avons
aujourd'hui quatre-vingts systèmes, dont il n'y a
pas un de vrai.
352 Notes
» Les Babyloniens disaient : Nous comptons
473,000 années d'observations célestes. Vient un
Parisien qui leur dit : Votre compte est juste ; vos
années étaient d'un jour solaire , elles reviennent
à 1,297 des nôtres, depuis Atlas, roi d'Afrique,
grand astronome , jusqu'à l'arrivée d'Alexandre à
Babylone
•» Il fallait seulement que ce nouveau venu de
Paris dît aux Chaldéens : Vous êtes des exagé-
rateurs , et nos ancêtres des ignorans ; les nations
sont sujettes à trop de révolutions, pour conserver
des quatre mille sept cent trente-six siècles de
calculs astronomiques; et quant au roi des Maures
Atlas, personne ne sait en quel temps il a vécu.
Pythagore avait autant de raison de prétendre
avoir été coq , que vous de vous vanter de l'art
d'observation. » ( Voltaire , Quest. Encyclopéd.
tom. 3 , pag. 5^ , artic. Chronolog. )
Note H , page i56\
Il est clair d'abord , et pour mille raisons, qu'on
ne peut attribuer aux sauvages actuels de l'Amé-
rique , les ouvrages des rives du Scioto. En outre ,
toutes les peuplades racontent uniformément , que
quand leurs aïeux arrivèrent dans l'Ouest pour
s'établir dans la solitude, ils y trouvèrent les
ruines telles que nous les voyons aujourd'hui.
Serait-ce
ET E C L A I R C I S S E M E IN S. 353
Serait-ce des monumens mexicains ? Mais on n'a
rien trouvé de semblable au Mexique, ni même
au Pérou; mais ces monumens paraissent avoir
exigé le fer , et des arts plus avancés qu'ils ne
l'étaient dans les deux empires du Nouveau-
Monde ; enfin , la domination de Montézume ne
s'étendait pas si loin à l'Orient, puisque quand les
Natchez et les Chicassas quittèrent le Nouveau-
Mexique , vers le commencement du seizième
siècle, ils ne rencontrèrent sur les bords de Mescha-
cebé ( i ) , que des hordes vagabondes et libres.
On a voulu donner ces espèces de fortifications
à Ferdinand de Soto. Quelle apparence que cet
Espagnol , suivi d'une poignée d'aventuriers , et
qui n'a passé que trois ans dans les florides, ait
jamais eu assez de bras et de loisir , pour élever
ces énormes ouvrages ? D'ailleurs , la forme des
tombeaux, et même de plusieurs parties des ruines,
contredisent les mœurs et les arts européens. Ensuite
c'est un fait certain , que le conquérant de la
Floride n'a pas pénétré plus avant que Chattafxllai ,
village des Chicassas , sur l'une des branches de la
( i ) Père Barbu des Fleuves , vrai nom du Mississippi ou
Méchassippi. On peut voir, sur ce que nous disons ici,
Duprat , Charlevoix, etc. et les derniers voyageurs en Amé-
rique, tels que Bertram , Imley , etc.
Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nous-
mêmes sur les lieux.
i. z
354 Notes
Maubile. Enfin , ces monumens prennent leurs
racines dans des jours beaucoup plus reculés que
ceux où l'on a découvert l'Amérique. Nous avons
vu sur ces ruines un chêne décrépit, qui avait poussé
sur les débris d'un autre chêne tombé à ses pieds,
et dont il ne restait plus que l'écorce 5 celui-ci à
son tour s'était élevé sur un troisième, et ce troi-
sième sur un quatrième. L'emplacement des deux
derniers se marquait encore par l'intersection de
deux cercles , d'un aubier rouge et pétrifié , qu'on
découvrait à fleur de terre, en écartant un épais
humus composé de feuilles et de mousses. Accordez,
seulement trois siècles de vie à ces quatre chênes
successifs , et voilà une époque de douze cents
années que la nature a gravée sur ces ruines.
Si nous poursuivons cette dissertation historique
( qui toutefois ne conclut rien en faveur de l'anti-
quité des hommes ) , nous verrons qu'on ne peut
former aucun système raisonnable sur le peuple
qui a élevé ces anciens monumens. Les chroniques
des Welches parlent d'un certain Madoc , fils d'un
prince de Galles , qui , mécontent de son pays ,
s'embarqua en 1170, fit voile à l'ouest, en
laissant l'Irlande au Nord , découvrit une contrée
fertile, revint en Angleterre, d'où il repartit avec
douze vaisseaux pour la terre qu'il avait trouvée^
On prétend qu'il existe encore, vers les sources du
Missouri , des sauvages blancs qui parlentle celte,
et qui sont chrétiens. Que Madoc et sa colonie ,
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 355
supposé qu'ils aient abordé au Nouveau - Monde ,
n'aient pu construire les immenses ouvrages du
Ohio , c'est , je pense , ce qui n'a pas besoin de
discussion.
Vers le milieu du neuvième siècle , les Danois ,
alors grands navigateurs , découvrirent l'Islande ,
d'où ils passèrent à une terre t à l'ouest , qu'ils
nommèrent Vinland ( i ) , à cause de la quantité
de vignes dont les bois étaient remplis. On ne peut
guère douter que ce continent ne fût l'Amérique ,
et que les Esquimaux du Labrador ne soient les
descendans des aventuriers Danois. On veut aussi
que les Gaulois aient abordé au Nouveau-Monde :
mais , ni les Scandinaves , ni les Celtes de l'Armo-
rique ou de la Neustrie , n'ont laissé de monumens
semblables à ceux dont nous recherchons main-
tenant les fondateurs.
Si des peuples modernes on passe aux peuples
anciens , on dira peut-être que les Phéniciens ou
les Carthaginois, dans leur commerce à la Bétique ,
aux îles Britanniques ou Cassitérides , et le long
de la côte occidentale d'Afrique (2 ) , ont été
jetés par les vents au Nouveau-Monde. Il }r a même
des auteurs qui prétendent que les Carthaginois y
avaient des colonies régulières , lesquelles furent
( 1 ) Mail. Intr. à l'Hist. du Ban.
(2) Vid. Strab. Ptol. Hann. Perip. d'Anvill. etc. etc.
Z 2
556 Notes
abandonnées dans la suite par un effet de la poli-
tique du sénat.
Si les choses ont été ainsi , pourquoi donc n'a-t-
on retrouvé aucune trace des mœurs Phéniciennes
chez les Caraïbes , les sauvages de la Guyanne , du
Paraguay , ou même des Florides ? pourquoi le»
ruines dout il est ici question , sont-elles dans l'in-
térieur de l'Amérique du nord , plutôt que dans
l'Amérique méridionale , sur la côte opposée à la
côte d'Afrique ?
D'autres auteurs réclament la préférence pour
les Juifs, et veulent que l'Orphir des Ecritures ait
été placé dans les Indes occidentales. Colomb disait
même avoir vu les restes des fourneaux de Salomon,
dans les mines de Cibao. On pourrait ajouter à
cela que plusieurs coutumes des sauvages semblent
être d'origines judaïques , telles que celles de ne
point briser les os de la victime dans les repas
sacrés , de manger toute l'hostie , d'avoir des
retraites , ou des huttes de purifications pour les
femmes. Malheureusement ces inductions sont peu
de chose; car on pourrait demander alors, comment
il se fait que la laugue et les divinités Huronnes
soient Grecques plutôt que Juives ? N'est-il pas
étrange qu'dres-Koui ait été le dieu de la guerre ,
dans la citadelle d'Athènes et dans le fort d'un
ïroquois ? Enfin , les critiques les plus judicieux ne
laissent aucun jour à faire passer les Israélites à la
ET ÉCLAïttCTSSEMENS. Zbj
Louisiane ; car ils démontrent assez clairement
qu'Orphir était sur la cote d'Afrique. ( i)
Les Egyptiens sont donc le dernier peuple dont
il nous reste à examiner les droits (2). Ils
ouvrirent , fermèrent et reprirent tour à tour le
commerce de la Trapobane , par le golfe Persique.
Ont-ils connu le quatrième continent , et peut-on
leur attribuer les monumens du Nouveau-Monde ?
Nous répondons que les ruines de l'Ohio ne sont
point d'architecture égyptienne; que les ossemeus
qu'on trouve dans ces ruines ne sont point
embaumés 3 que les squelettes y sont couchés, et
non debout ou assis. Ensuite , par quel incompré-
hensible hasard ne rencontre- t-on aucun de ces
anciens ouvrages, depuis le rivage de la mer
jusqu'aux Alléganys ? et pourquoi sont-ils tous
cachés derrière cette chaîne de montagnes ? De
quelque peuple que vous supposiez la colonie
établie en Amérique , avant d'avoir pénétré , dans
un espace de plus de 400 lieues, jusqu'aux fleuves
où se voient ces monumens , il faut que cette
colonie ait d'abord habité la plaine qui s'étend de
la base des monts aux grèves de l'Atlantique.
( 1) Vid. Saur. d'Anvil.
( z ) Si nous ne parlons point des Grecs ( et sur-tout des
habitans de l'ile de Rhodes ) , quoiqu'ils devinssent d'assez
habiles navigateurs , c'est qu'ils sortirent rarement de la
Jylédjterranée.
Z 5
358 Notes
Toutefois on pourrait dire avec quelque vraisem-
blance, que l'ancien rivage de l'Océan était au
pied même des Apalages et des Alléganys, et que
la Pensylvanie , le Maryland , la Virginie , la
Caroline , la Géorgie et les Florides , sont des
plages nouvellement abandonnées par les eaux.
Note I , page 168.
Freret a fait la même chose pour les Chinois,
et M. Bailly a réduit pareillement la chronologie
dé ces derniers , ainsi que celle des Egyptiens et
des Chaldéens, au calcul des Septante. Ces auteurs
ne peuvent être soupçonnés de partialité en faveur
de notre opinion. ( Vid. Bailly , tom. 1. )
Note K , page 174.
Buffon qui voulut accorder son système avec
la Genèse, avait reculé l'origine du monde, en
considérant chacun des six jours de Moïse, comme
un long écoulement de siècles ; mais il faut convenir
que ces raisonnemens ne donnent pas un grand
poids à ses conjectures. Il est inutile de revenir sur
ce système que les premières notions de physique
et de chimie ruinent de fond en comble ; et sur la
formation de la terre détachée de la masse du
soleil , par le choc oblique d'une comète , et sou-
mise tout-à-coup aux lois de gravitation des corps
célestes ; le refroidissement graduel de la terre ,
qui suppose dans le globe la même homogénéité
ET ÉclAIUCISSEMENS. 3o9
que dans le boulet de canon qui avait servi à l'expé-
rience ; la formation des montagnes du premier
ordre, qui suppose encore la transmutation de la
terre argileuse en terre silicieuse, etc.
On pourrait grossir cette liste de systèmes , qui ,
après tout , ne sont que des systèmes. Ils se sont
détruits entr'eux 5 et , pour un esprit droit , ils
n'ont jamais rien prouvé contre l'Écriture. ( Voyez
l'admirable Commentaire de la Genèse , par M. de
Luc , et les Lettres du savant Euler. )
Note L, page 178.
Je donnerai ici ces preuves métaphysiques de
l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame,
pour compléter ce que j'ai dit sur ce grand sujet.
Toutes les preuves abstraites de l'existence de
Dieu se tirent de ces trois sources : la matière >
le mouvement , la pensée.
La Matière.
Première Proposition.
Quelque chose a existé de toute
éternité.
Preuves. Par la raison que quelque chose
existe. Dieu ou matière, peu importe à présent.
Seconde Proposition, i. Quelque chose a
existé de toute éternité , 2. et cet être
EXISTANT EST INDEPENDANT ET IMMUABLE.
Z 4
36o Notes
Preuves. Il faudrait autrement , qu'il y eût
une succession infinie de causes et d'effets sans
cause première ; ce qui est contradictoire. On le
prouve ,
Parce que si la série d'êtres indépendans est
une et toute , elle ne peut avoir au dehors une
cause de son existence successive , puisqu'elle
comprend tout. Or ,
Il est évident que chaque être, dans la chaîne
progressive, n'a pas, au-dedans de soi, la cause
efficiente de son existence, puisqu'il est produit
par un être précédent. Contradiction manifeste.
Objection. On dit : c'est la nécessité qui fait
que cette chaîne d'êtres existe.
Réponse. Des êtres dépendons les uns des
autres , peuvent exister ou n'exister pas. Il n'y
a pas là nécessité ; donc la cause de cette exis-
tence est déterminée par rien. ( Absurdité. ) Donc
il doit y avoir de toute éternité un Etre indépendant
et immuable 5 cause première de la génération des
êtres.
Troisième Proposition, i. Quelque chose a
existé de toute éternité. 2. Cet être existant
est indépendant et immuable , 3. et ne peut
Être la matière.
Première preuve. Si cela était , la matière
existerait nécessairement et par elle-même : la
seule supposition qu'elle n'existe pas, serait une
contradiction dans les termes. Or , il est prouvé ,
ET ÉCLAIRCISSEHENS, 3Gl
Que le mode de son existence n'est pas de
cette nature , puisqu'on peut concevoir , sans
contradiction, qu'elle (la matière) pourrait ne
pas exister , ou être toute autre chose que ce
qu'elle est. En effet ,
Ce caillou que vous roulez sous votre pied
n'existe pas nécessairement , puisque vous le
concevez fort bien , ou anéanti , ou de toute
autre espèce , sans qu'il en arrive aucun chan-
gement dans l'univers. Ainsi, d'objets en objets,
vous verrez clair comme le jour, que l'existence
de la matière n'est pas de nécessité.
Seconde preuve. En outre , on ne peut pas
se figurer la durée éternelle de la matière , de
la même manière qu'on entend celle de Dieu ;
celui-ci , par la simplicité et la non-étendue de
sa substance, se fait concevoir à la pensée, comme
existant à-la- fois dans le passé , le présent et
l'avenir. Mais la durée de la matière ne peut
être que progressive , puisqu'elle a l'étendue et
les dimensions des corps , et qu'elle se perpétue
par destructions et générations; elle n'existe plus
pour la minute écoulée, et comme l'homme, elle
avance dans l'avenir, en perdant le passé.
Or , si l'éternité est successive , comme elle
l'est démonstrativement , dans le cas de la matière,
elle enferme des siècles infinis ;
Or , des siècles infinis ne peuvent être épuisés,
ou ils ne seraient pas infinis;
362 Notes
Donc l'éternité de la matière étant successive,
cette matière ne pourrait être venue jusqu'à nos
jours, puisqu'il faudrait supposer qu'elle eût franchi
des siècles infinis , et que des siècles infinis qui
pourraient se franchir , ne seraient poiut infinis. ( i )
Troisième preuve. S'il n'y a que la matière
dans la nature , et que cette matière n'existe
pas de nécessité ( ce qui implique déjà contra-
diction ) , qui est-ce qui fait durer les êtres ?
S'il n'y a pas une puissance nécessaire , qui
conserve tout par sa seule vertu ou sa seule
volonté , la cohésion des parties des corps est
impossible. Mon bras doit tomber en poussière,
si les atomes dont il est formé ne sont sans
cesse forcés de se tenir ensemble , ou môme s'ils
ne sont sans cesse créés (2). Or, cette puissance
nécessaire ne peut être la matière , puisqu'elle
n'existe pas de nécessité , et qu'elle n'a pas elle-
même la cohésion des parties. Enfin, cette volonté
conservatrice ne peut émaner de la matière , puisque
la matière est un être purement passif et sans
volonté.
Concluons que l'être primitif, indépendant et
immuable , ne peut être la matière.
Quatrième Proposition, i. Quelque chose a
existé de toute éternité. 2. Cet être existant est
( 1 ) Abbarîie.
(2) Descart.
ET ÉCLAIRCISSEMENS. 363
indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la
matière; 4. il est nécessairement unique.
Première preuve. Si deux principes indépendans
existent ensemble , on concevra que l'un peut
également exister seul , puisqu'il n'est pas de la
même nature que l'autre ; d'où il résulte que ni
l'un ni l'autre de ces principes n'existe nécessai-
rement. Que devient donc la matière et l'être
quelconque, démontré existant de toute éternité,
par la seule raison que quelque chose existe à
présent ?
Seconde preuve. Si deux principes existent
ensemble , qui est-ce qui a arrangé la matière ?
Ce ne peut être Dieu , parce qu'il ne connaît
point Vautre principe, et n'a aucun droit sur
lui. (0
Si la matière est incréée, Dieu ne peut la
mouvoir , ni en former aucune chose ; car Dieu ne
peut l'arranger sagement sans la connaître ; il ne
peut la connaître, s'il ne l'a pas créée, puisqu'étant
un principe indépendant par lui-même , il ne peut
tirer ses connaissances que de lui 3 rien ne peut
agir en lui, ni l'éclairer. (2)
Ainsi s'évanouit cet épouvantait de l'école des
athées : ex nihilo , nihil fit. Si Dieu existe , la
matière n'est pas éternelle, et la création est
( 1 ) Bayl. art. A7iaxi?n.
(a) Mallebr.
3^4 Notes
obligée. Si vous supposez que Dieu Sexiste pas ,
vous rentrez dans le cercle de nos propositions.
L'être existant de toute éternité , est donc
nécessairement unique. ( i )
Cinquième Proposition, i. Quelque chose a
existé de toute éternité. 1. Cet être existant
est indépendant et immuable; 3. il ne peut
être la matière ; 4. il est nécessairement unique;
5. il n'est point un agent AVEUGLE , SANS
CHOIX ET SANS VOLONTE.
Preuves. Si la cause suprême est sans liberté,
une chose qui n'existe pas dans le moment actuel,
n'a jamais pu exister ; car,
Si la puissance de la cause suprême vient de
l'enchaînement nécessaire des êtres, tout ce qui
existe, existe par une nécessité rigoureuse; alors
si cette nécessité t st de rigueur , comment se
trouve-t-ii un temps où cette chose n'existait pas ?
Que si on rapporte cette nécessité d'existence à
une certaine époque de la succession des temps,
c'est complétaient déraisonner. Dans le cas d'une
existence d'absolue nécessité , il n'y a point de
succession de temps. Les temps sont un et tout.
(1) La seule objection qu'on pourrait me faire ici, se
tirerait du spinosisme , qui admet l'unité de Dieu et de la
matière ; mais on sait combien celte opinion est absurde.
On peut voir Bayle, art. Spinosa.
ET ECLÀIRCISSEMENS. 365
Ensuite ,
Il n'y a dans le monde aucune apparence d'une
nécessité absolue. Chacun peut concevoir les choseâ
d'une toute autre manière, et dans un ordre tout
différent de ce qu'elles sont ; mais on apperçoit
une nécessité de convenances relatives aux lois de
l'harmonie et de la beauté. Cette nécessité du
meilleur possible dans les êtres , est fort digne
d'une cause intelligente, et très-compatible avec
sa liberté.
De plus ,
L'être intelligent prouve encore sa liberté par
les causes finales. Aucun athée ne s'avise de
soutenir à présent , comme jadis Epicure , que
l'œil n'est pas formé pour voir , et l'oreille pour
entendre. Il suffirait de renvoyer cet incrédule aux
anatomistes.
Enfin ,
Si la cause première agit par nécessité , aucun
effet de cette cause ne sera fini. Une nature qui
agit nécessairement , agit de toute sa puissance.
Or, une nature infinie , agissant à-la- fois de toutes
parts et de toute sa puissance , ne peut jamais
compléter un être , puisqu'elle y ajouterait sans
fin , en raison de son infinité ; il n'y aurait donc
point d'objet fiui dans l'univers , ce qui est visi-
blement absurde.
Donc la cause première n'est point un agent
aveugle , sans choix et sans volonté.
366 Notes
Sixième Proposition, i. Quelque chose a
existé de toute éternité. 2. Cet être existant est
indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la.
matière; 4. il est nécessairement unique ; 5. il
n'est point un agent aveugle, sans choix et sans
Volonté. 6. IL POSSÈDE UNE PUISSANCE INFINIE.
Preuves. Cette puissance ne peut s'éteudre que
sur deux espèces d'êtres , qui constituent toutes
les choses , savoir : les êtres matériels et les êtres
immatériels.
Par rapport aux premiers ,
Nous avons vu que la cause nécessairement
unique , doit avoir créé la matière , et consé-
quemment en être la maîtresse absolue.
Quant aux derniers ,
Nous prouverons ailleurs que Dieu a pu seul
les créer , lorsque nous examinerons la nature de
la pensée de l'homme.
Septième et dernière Proposition, i. Quelque
chose a existé de toute éternité. 2. Cet être existant
est indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la
matière ; 4. il est nécessairement unique; 5. il n'est
point un agent aveugle , sans choix et sans
volonté ; 6. il possède une puissance infinie ; 7. et
IL EST INFINIMENT SAGE , BON, JUSTE, CtC
Preuves. Cela se démontre
A priori ,
i.° Parce qu'un être parfaitement intelligent doit
connaître ses propres facultés , et qu'étant infini
ET É C L A I R C I S S E M E N S. ùGj
en puissance , rien ne peut l'empêcher de faire ce
qui est le meilleur et le plus sage.
2.° Parce que l'être infini connaissant toutes les
convenances et toutes les relations des choses ,
n'étant jamais détourné' de la vérité , par les
passions, la force ou l'ignorance , il doit toujours
agir conformément aux propriétés des choses.
A posteriori ,
Les preuves de la bonté , de la sagesse et de la
justice de Dieu, se tirent de la beauté de l'univers.
Récapitulons.
i.° Quelque chose a existé de toute éternité.
2.° Cette chose existante est immuable et
indépendante.
3.° Elle n'est pas la matière.
4.0 Elle est unique.
5.° Elle n'est point un agent aveugle.
6.° Elle est toute-puissante.
7.0 Elle est souverainement sage , bonne et juste.
Voilà Dieu.
Le Mouvement.
D'où vient le mouvement de la matière ?
Premier syllogisme ( genre positif. )
Ou ce mouvement lui est essentiel , ou il lui
est communiqué.
Si le mouvement est essentiel à la matière ,
c'est une nécessité pour elle que ses parties soient
toujours en mouvement : or,
368 Notes
L'expérience la plus commune démontre qu'il
y a des corps en repos ; donc
Le mouvement n'est pas essentiel à la matière 5
donc
Il lui est communiqué.
Second syllogisme ( genre destructif. )
Si le mouvement est essentiel à la matière ,
toutes ses parties doivent tendre sans cesse et
également de tous côtés : or ,
De l'éternel mouvement résulte l'éternel repos 5
donc
Tout est en repos dans l'univers ; ( absurde. )
Troisième syllogisme ( genre démonstratif. )
Le mouvement , par sa nature connue, n'a aucune
régularité ;
Il s'exerce dans toutes les dimensions et dans
toutes les vitesses 5
Il s'échappe par la tangente , coupe par la
sécante , se plonge par la perpendiculaire , se
roule par le cercle , se glisse par l'ellipse et la
parabole ;
Il se communique par le choc ; il prend des
directions nouvelles , selon l'opposition ou la
réflexion des corps : or ,
Les lois motrices des astres, du soleil et des
planètes , s'accomplissent dans une inaltérable
régularité géométrique 5 donc
Ces
ET ECLAIRCISSEJVIENS. 36()
Ces lois d'un mouvement permanent et régulier,
ne peuvent être engendrées par le mouvement
confus et désordonné de la matière.
11 suit de ces trois syllogismes, que le mou-
vement n'est point essentiel à la matière :
i.° Parce qu'il y a des corps en repos ;
2.° Parce que l'universel mouvement serait le
repos universel, ce qui choque l'expérience 3
3.° Parce que le mouvement irrégulier de la
matière ne peut jamais être admis comme créateur
de l'ordre , de l'univers. Une cause ne peut pas
produire un effet dont elle n'a pas en elle-même
le principe, puisqu'il y aurait alors un effet sans
cause j un composé ne peut pas avoir des vertus,
qui ne sont pas dans ses élémens simples. Enfin ,
si le mouvement était une qualité résidante dans
la matière ou dans l'arrangement de ses parties,
depuis le temps que les plus habiles mécaniciens
cherchent le mouvement perpétuel , n'est-il pas
plus que probable qu'ils auraient trouvé la machine
propre à le mettre en évidence ? Mais l'expérience
a démontré jusqu'à présent , qu'il fallait un moteur
étranger.
On doit conclure de ces argumens , qu'il existe
quelque part , hors de la matière , un mobile uni-
versel , premier agent du mouvement , à-la-fois
immuable et dans un mouvement éternel.
Voilà Dieu.
1. A a
370 Notes
Éclaircissemens sur ces dernières preuves
touchant le mouvement.
Le mouvement de la matière fournissant une
preuve sans réplique en faveur de l'existence de
Dieu , il sera bon d'y jeter encore quelque lumière.
Pour démontrer l'impossibilité de la formation
des mondes par le mouvement et le hasard ,
Cicéron tire des lettres de l'alphabet, cette objection
si connue :
« Ne dois-je pas m'étonner (1), dit-il, qu'il
y ait un homme qui se persuade que de certains
corps solides et indivisibles se meuvent d'eux-
mêmes par leur poids naturel , et que , de leur
concours fortuit, s'est fait un monde d'une si grande
beauté ? Quiconque croit cela possible , pourquoi
ne croirait-il pas que si l'on jetait à terre quantité
de caractères d'or , ou de quelque matière que ce
fût, qui représentassent les vingt et une lettres, ils
pourraient tomber arrangés dans un tel ordre ,
qu'ils formeraient lisiblement les annales d'Ennius?
Je doute si le hasard rencontrerait assez juste pour
en faire un seul vers. Mais ces gens-là , comment
assurent-ils que des corpuscules, qui n'ont point
de couleur , point de qualité , point de sentiment,
qui ne font que voltiger au gré du hasard, ont fait
ii) De Nat. Deor. IL 37. Traduct. de d'Olivet,
et Éclaircissement 371
ce monde-ci , ou plutôt eu font à chaque moment
d'innombrables qui en remplacent d'autres? Quoi!
si le concours des atomes peut faire un monde ,
ne pourrait-il pas faire des choses bien plus aisées,
un portique, un temple, une maison, une ville? »
Cette absurdité qui frappait si justement l'orateur
Romain , a aussi été relevée par Bayle. Nous
aimons à citer Bayle aux athées. « Ce dialecticien
(c'est Leibnitz qui parle) passe aisément du blanc
au noir ; il s'accommode de tout ce qui lui convient
pour combattre l'adversaire qu'il a en tête, n'ayant
pour but que d'embarrasser les philosophes , et
faire voir la faiblesse de notre raison. Jamais
Arcésilas et Carnéades n'ont soutenu le pour et le
contre avec plus d'esprit et d'éloquence. » ( 1 )
Voici donc ce que dit Bayle sur la nécessité
d'une cause intelligente. (2)
« Puisque , de l'aveu de toutes les sectes , les
lois du mouvement ne sont pas capables de pro-
duire , je ne dirai pas un moulin, une horloge,
mais le plus grossier instrument qui se voit dans
la boutique d'un serrurier, comment seraient-elles
capables de produire le corps d'un chien, ou même
une rose et une grenade ? Recourir aux astres ou
(1) Leibn. Théodic. part. 3, § 353. On sait ce que c'est
que l'éloquence de Bayle \ mais il faut pardonner ce jugement
à Leibnitz.
(2) Art. Sennert. n. C.
A a 2
oji Notes
aux formes substantielles, c'est un pitoyable asile.
Il faut ici une cause qui ait l'idée de son ouvrage ,
et qui connaisse les moyens de le construire : tout
cela est nécessaire à ceux qui font une montre et
un vaisseau ; à plus forte raison se doit-il trouver
dans ce qui fait l'organisation des êtres vivans. »
A la note R. de l'article Démocrite, il s'exprime
ainsi :
« En quittant le droit chemin , qui est le système
d'un Dieu , créateur libre du monde , il faut
nécessairement tomber dans la multiplicité des
principes \ il faut reconnaître entr'eux des anti-
pathies et des sympathies, les supposer indépendans
les uns des autres , quant à l'existence et à la
vertu d'agir , mais capables néanmoins de s'entre-
nuire par l'action et la réaction. Ne demandez
pas pourquoi en certaines rencontres , l'effet de la
réaction est plutôt ceci que cela ; car on ne peut
donner raison des propriétés d'une chose , que
lorsqu'elle a été faite librement par une cause qui
a eu ses raisons et ses motifs en la produisant. »
Crousaz , qui cite ce passage à la huitième
section de son examen du Pyrrhonisme, ajoute : (i)
« Quand on supposerait les atomes éternels et
en mouvement de toute éternité , on pourrait bien
en conclure qu'en s'approchant ils formeraient de
certaines masses, et, si vous voulez encore, que
(i) Page 426.
ET É C L A I R C I S S E M E N S. ZyZ
ces masses seraient propres ù produire de certains
effets. Mais de-là il y a infiniment loin à supposer
que ces masses , formées par le concours fortuit
des atomes , auraient pris un agencement régulier,
et que les propriétés des unes auraient été préci-
sément telles qu'il fallait pour l'usage des autres.
» Que l'on ploie dix billets numérotés , l'un
par le chiffre i , le second par le chiffre 2.
Combien de reprises ne faudrait-il pas pour les
tirer , sans choix , dans un tel ordre , que le
numéro 1 vînt précisément le premier, le numéro 2
le second, et ainsi jusqu'au 10?
» S'il y en avait vingt , le cas ne serait pas
seulement deux fois plus difficile , mais incompara-
blement plus, comme le démontrent ceux qui ont
étudié la doctrine abstraite des combinaisons»
Cinq choses mélangées 2 à 2 donnent i5 combi-
naisons; à 3, 35, à 4, 705 à 5, 1263 à 6, 2103
à 7, 33o.
» La difficulté de ranger plusieurs choses sans
le secours du discernement dans un ordre croissant
avec le nombre de ces choses, devient toujours
plus grande dans une proportion qui va si fort
en augmentant. Pour donner un arrangement ,
sans le secours de l'intelligence et du choix , à
une infinité de parties en désordre , il faudrait
surmonter des difficultés infiniment infinies. Quelle
étendue d'intelligence ne serait pas nécessaire pour
ranger dans un grand ordre, dans. un ordre exquis,
Aa 3
•V74 Notes
dans un ordre qui se soutînt, une infinité de choses,
dont chacune hors de sa place serait une cause de
désordre ! Prenez autant de lettres qu'il y en a
dans une ligne; agencez les billets où elles sont
écrites , une seule par billet , sans les voir , à
peine , après avoir épuisé votre vie en tentatives ,
viendrez-vous une fois à bout de les ranger à faire
lire cette ligne ? La difficulté sera beaucoup plus
que double , s'il faut ainsi venir à bout d'agencer
les expressions de deux lignes. Où n'irait point
la difficulté de les ranger , sans le secours du
discernement , dans l'ordre où elles sont dans une
page entière ? Leurs agencemens fortuits iraient-ils
enfin à composer un livre ? Une cause infinie en
perfection peut seule lever les obstacles qui
naissent d'une confusion infinie.
» J'ajouterai ici un exemple aisé de la variété
et de la multiplicité des combinaisons. A et b se
combinent en deux manières , ab , ba ; abc , en
six, ab , cb , ba, bc , ca , cb , et cela sans être
répétées; abcd en vingt-quatre, abcd , abdc ,
acbd , acdb , adbc , adcb ; en voilà six. Il y en
aura autant si l'on commence par b , autant par c,
autant par d,
» Une infinité combinée i à i irait à l'infini ;
combinée 3 à 3 , encore à l'infini et à un plus grand
infini ; combinées toutes ensemble , à une infinité
d'infinies manières. Quelles sources de confusion,
quelle infinité de dérangemens, et à combien
ET ÉCLAIRCISSEMENS. ZjH
d'infinies manières ne montent pas les chaos et les
confusions possibles ! Si cette confusion ne se change
pas tout d'un coup en régularité , elle subsistera ;
car quelque léger principe de régularité serait
bientôt détruit par les chocs de l'infinie confusion
restante.
» Dire que dans la suite infinie des temps , la
combinaison régulière a enfin eu son tour , ce serait
supposer une infinie régularité dans la confusion,
puisque ce serait supposer que toutes les combi-
naisons différentes à l'infini se seraient succédées par
ordre, et que par-là la combinaison régulière aurait
paru dans sa place, et en aurait eu une assignée
dans cette succession , où elles se présentaient par
ordre , comme si une intelligence en avait fait les
agencemens , les essais et les revues. »
Ces raisonnemens sont d'une grande force , et
précisément comme les demandent les esprits
positifs, c'est-à-dire, des raisonnemens mathéma-
tiques. Il y a des athées qui ont l'ingénuité de croire
que ce n'est que dans leur secte qu'on démontre
par A -4-B , et que les pauvres chrétiens sont réduits
à V imaginât ion pour toute ressource. C'est bien
quelque chose pourtant que cette imagination ; et
il y a tel profane qui aurait la témérité de croire
qu'il est plus difficile d'écrire une seule belle page
de pensées morales ou de sentimens , que de com-
piler des volumes entiers d'abstractions. Quoi qu'il
en soit , ces incrédules ne savent donc pas que.
Aa 4
Zy6 Notes
Leibnitz a prouvé Dieu géométriquement dans sa
Théodicée ? Ils ne savent donc pas qu'on a emprunté
d'Huygens, de Keil, de Marcalle et de cent autres,
des théorèmes rigoureux pour établir l'existence
d'un Etre suprême ? Platon n'appelait Dieu que
V éternel géomètre , et c'est l'art d'Archimède qui
a fourni la plus belle et la plus puissante image de
Dieu , le triangle inscrit au cercle.
Newton a posé ainsi l'axiome fondamental de la
mécanique.
« Quand un corps est en repos ou en mou-
vement , il ne cesse jamais de rester en repos ,
ou de se mouvoir en ligne droite avec la même
force y sans qu'elle reçoive aucune augmentation
ou aucune diminution , à moins que quelque
autre force , venant à agir sur lui, n'y cause du
changement. »
Le médecin Nieuwentyt , raisonnant sur cet
axiome , dans son livre de l'existence de Dieu ,
démontrée par les merveilles de la nature , fait
cette curieuse observation. ( i )
« Lorsqu'un petit corps, qui ne sera si grand
qu'une petite boule , de la grosseur , par exemple ,
d'un grain de sable très-petit, après avoir reçu une
chiquenaude , va heurter contre un corps , que
nous supposerons aussi gros que tout le globe de
la terre , ou , si vous voulez , mille fois plus grand ,
(i) Liy. III, chap. 3, p. 541.
ET ÉCLAIRCISSEMENS. Z"JJ
pourvu que ni l'un ni l'autre n'ait pas de ressort; il
s'ensuit , dis-je , que ce grand corps sera entraîné
avec le grain de sable en ligne droite ; et à moins
que quelque force ou quelque obstacle n'intervienne
et n'arrête ce mouvement, la force d'une seule
chiquenaude suffira pour faire mouvoir continuel-
lement en ligne droite ce grand corps et le petit
grain de sable tout ensemble ; et si dans leurs
routes ils rencontraient cent mille autres corps ,
chacun un million de fois plus grand que la terre ,
ils les entraîneraient tous avec cette petite force ,
sans qu'il y en eût jamais aucun en état de prendre
une autre direction.
» Que ceci soit vrai , quelque merveilleux qu'il
paraisse, c'est une chose que les mathématiciens
ne sauraient nier. Misérables Pyrrhoniens , qui
espérez , en déduisant nécessairement les lois de
la nature l'une de l'autre , d'éluder les preuves de
la Providence divine ! Misérables Pyrrhoniens ,
montrez-nous par vos principes , si vous pouvez en
aucune manière comprendre , non pas qu'une pareille
chose arrive continuellement (car les mathéma-
tiques leur montreront ceci ) , mais comment et de
quelle manière agi t la force de ce petit grain de sable j
de sorte que pour peu qu'il pousse ces corps pro-
digieux, il les met non-seulement en mouvement,
mais il les y conserve sans jamais cesser. »
Voilà la remarque de cet excellent homme qui,
avec Hippocrate et Galien , avait reconnu dans la
Zy8 Notes
merveilleuse machine de notre corps , la main d'une
intelligence divine.
Enfin , le docteur Hancock se sert d'une compa-
raison frappante , pour faire sentir l'absurdité de
ceux qui attribuent l'ordre de l'univers au concours
fortuit des atomes.
« Supposons , dit-il ( i ) , que tous les hommes
qu'il y a sur la terre fussent aveugles , et que dans
cet état il leur fût ordonné" de se rendre dans les
plaines de la Mésopotamie ; combien de siècles
leur faudrait-il pour trouver cette route et pour
venir à leur commun rendez-vous ? Y arriveraient-
ils même jamais , quelque immense que fût leur
durée ? Cela serait pourtant infiniment plus facile
à faire pour des hommes , qu'il ne l'a été aux
atomes de Démocrite d'exécuter l'ouvrage qu'il
leur attribue. Posé cependant que ce concours si
heureux ne leur ait pas été impossible ; comment
est-il arrivé qu'il n'ait plus rien produit de nouveau,
ou que le même hasard qui les assembla pour former
l'univers , ne les ait pas dissipés pour le détruire ?
Dira-t-on que c'est un principe à.' attraction et de
gravitation qui les retient ainsi dans leur situation
primitive ? Mais ce principe à' attraction et de gravi-
tation est ou antérieur ou postérieur à la formation
de l'univers. S'il est antérieur, comment est-ce que
l'activité en était suspendue ? Et s'il est postérieur ,
(i) Hancock, on the Exiât. of God , sect. 5. Tiad.Jranç*
ET ÉCLAIRCISSEMENS. ZjÇ
quelle en est l'origine , et ne doit-elle pas venir
d'ailleurs que de la matière , qui de sa nature est
susceptible de se mouvoir en tout sens ? Si l'on dit
d'ailleurs que c'est la nature qui se maintient d'elle-
même dans cet état permanent, on ne peut entendre
par ce terme dans le système de Démocrite , que
le concours fortuit , et l'on sent d'abord que cela
ne suffit pas plus pour rendre raison de la conser-
vation du monde, que pour celle de sa formation. »
Pour se tirer des difficultés insurmontables qui
résultent de la formation du monde par le mou-
vement de la matière , Spinosa , d'après Straton ,
a soutenu qu'il n'y a dans l'univers qu'une seule
substance 5 que cette substance est Dieu, à-la-fois
esprit et matière , possédant l'attribut de la pensée
et de l'étendue. Ainsi , mon pied , ma main , un
caillou , tous les accidens physiques et moraux ,
toutes les saletés de la nature sont des parties de
Dieu. Rare et admirable divinité , sortie toute
formée et sans douleur du cerveau d'un incrédule !
Les païens avaient bien attaché des dieux aux
objets les plus vils de la terre ; mais il n'appar-
tenait qu'à un athée de déifier, en une seule et
éternelle substance , tous les crimes et toutes les
immondices de l'univers. Il se passe d'étranges
choses dans l'intérieur de ces hommes que Dieu a
éloignés de lui, et les plus habiles gens trouveraient
mal-aisé d'expliquer les mouvemens du cœur d'un
athée. On peut voir comment Bayle , Clarcke ,
38o Notes
Leibnitx jCrousaz, etc. ont renversé le spinosisme,
qui est en même temps le plus impie et le plus
insoutenable des systèmes.
Anaximandre , par une autre folie , voulait que
les formes et les qualités , provenues de la matière ,
eussent arrangé l'univers.
D'un autre côté, les Stoïciens supposaient des
formes plastiques , destituées d'intelligence , et
pourtant distinctes de la matière. A la vérité ,
quelques-uns les dérivaient de Dieu , et ne les
avaient imaginées que pour expliquer l'action d'un
être immatériel sur des êtres matériels.
Qu'est-il besoin d'appeler les mépris du lecteur
sur ces rêveries philosophiques? Elles ont été com-
battues par les incrédules eux-mêmes.
Il ne reste donc plus à faire valoir que la loi
bannale de la nécessité. On s'en sert d'autant plus
volontiers , qu'on ne sait ce que c'est , et qu'en
lâchant ce grand mot , on se croit dispensé de
l'expliquer. Mais cette terrible nécessité est-elle une
chose créée ou incréée? Si elle est créée, qui est-ce
qui en est le créateur ? Si elle est incréée , cette
nécessité , qui arrange tout , qui produit tout dans
un si bel ordre , qui est une ; indivisible , sans
étendue , est-elle autre que Dieu ?
La Pensée,
D'OU VIENT LA PENSÉE DE l'hOMME, ET QUELLE
EST LA NATURE DE CETTE PENSEE ?
ET ÉCLÀIRCISSEMENS. 33l
Elle ne peut être que matière, mouvement ou
repos, la chose môme, ou les deux accidens de
cette chose , puisqu'il n'y a dans l'univers que
matière, mouvement et repos.
Que la pensée n'est pas matérielle , cela parle
de soi.
Que la pensée n'est pas le repos de la matière ,
cela est encore prouvé , puisqu'au contraire , la
pensée est un mouvement.
La pensée est donc un mouvement. Est-elle le
mouvement matériel y ou l'effet du mouvement
matériel /
Examinons.
Si la pensée est l'effet du mouvement, ou le
mouvement lui-même, elle doit ressembler à cet
effet de mouvement , ou à ce mouvement. Or ,
Le mouvement rompt , désunit , déplace 5 la
pensée ne fait rien de tout cela :
Elle touche les corps , sans les séparer , sans les
mouvoir.
Le mouvement lui-même est aussi un dépla-
cement. Un corps qui se meut change de disposition,
s'arrange d'une autre manière, occupe une autre
place, acquiert d'autres proportions : la pensée ne
fait rien de tout cela :
Elle se meut sans cesser d'être en repos et sans
quitter son siège 5 elle n'a ni dimension, ni localité,
ni forme.
382 Notes
Le mouvement a sa mesure et ses degrés : la
-pensée , au contraire, est indivisible. Il n'y a point
de moitié , de quart } de fraction de pensée : une
pensée est une.
Le mouvement de la matière a des bornes qui
l'empêchent de s'étendre au-delà de certains
espaces :
La pensée n'a d'autres champs que l'infini. Or,
comment concevoir qu'un atome , parti de mon
cerveau , avec la rapidité de la pensée , atteigne
au même instant le ciel et l'enfer, et pourtant sans
quitter mon cerveau ? car s'il en était ainsi , ma
pensée subsisterait hors de moi , et ne serait plus
moi. Qui aurait donné à cet atome cette force
immense de mouvement, incomparablement plus
grande que celle qui entraîne tous les corps célestes?
Comment un si chétif insecte que l'homme , aurait-
il une pareille puissance physique /
Le mouvement ne peut agir qu'au présent.
Le passé et l'avenir sont également du ressort
de la pensée. L'espérance , par exemple , ne peut
être qu'un mouvement futur ; et comment un mou-
vement futur matériel existe-t-il au présent ?
La pensée ne peut donc être le mouvement
matériel. En est-elle l'effet /
La pensée ne peut être Veffet du mouvement ,
parce qu'un effet ne peut être plus noble que sa
cause , une conséquence plus puissante qu'un prin-
cipe. Or, que la pensée soit plus noble et plus
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 3G3
forte que ce mouvement, qui ne le voit du premier
coup d'oeil, puisque la pensée connaît ce mou-
vement, et que ce mouvement ne la connaît pas ;
puisque la pensée parcourt dans la plus petite
fraction de temps , des espaces que ce mouvement
ne pourrait franchir que dans des milliers de
siècles ?
Que si l'on dit à présent que la pensée n'est ni
un mouvement , ni un effet de mouvement intérieur
dans mon cerveau , mais un ébranlement produit par
un mouvement extérieur, c'est seulement retourner
les termes de la proposition. Car il est encore peut-
être plus absurde d'imaginer que tel atome émané
de la lumière d'une étoile, descende dans la vitesse
de la pensée , pour choquer telle partie de mon
cerveau, tandis que d'autres millions de mouvemens
viennent en même temps l'assaillir de tous côtés.
Par la seule loi de la pesanteur, un atome tombé
du soleil sur ma tête, me réduirait en poussière.
Objecter que la gravité n'existe plus pour les parties
extrêmement ténues de la matière , ce serait se
moquer des gens, en voulant appliquer ce principe
physique à la théorie de la pensée. Examinez donc
un peu ce qui arriverait dans votre entendement
toutes les fois que vous pensez , si votre pensée
était le mouvement matériel , ou un effet de ce
mouvement. Une petite portion de votre cervelle
se détache, et s'en va roulant de tel côté , ce qui
vous donne telle idée. Cet atome est long ou rond,
384 Notes
large ou étroit, mince ou épais; et vous voilà, en
conséquence de cette figure du hasard, obligé d'être
triste ou gai, insensé ou sage. Mais comme l'homme
pense à mille choses à-la-fois , quel chaos , quel
dérangement dans sa tête ! Une pensée sublime ,
sous la forme d'un embryon blanc ou bleu , en tra-
versant votre entendement , rencontre une autre
pensée rouge qui l'arrête. D'autres idées sur-
viennent, se heurtent, etc.
Ce n'est pas là toute la difficulté ; car si le
mouvement est la pensée , le mouvement est un
principe pensant. Or, dans ce cas, le flot qui roule,
le pied qui marche , la pierre qui tombe, pensent.
Vous dites que je pense en raison d'un ébranlement
produit dans une certaine partie de mon cerveau ;
d'accord : mais cette partie de mon cerveau qui
s'ébranle n'est pas d'une autre nature que les
élémens de l'univers. C'est de l'eau , de la terre ,
de l'air ou du feu , ou si vous aimez mieux parler
comme la physique du jour, c'est de l'oxigène , de
l'hydrogène, etc. Amalgamez ces principes tout
comme il vous plaira , ils resteront toujours tels par
leur essence. Or, de leur mélange tel quel, comment
ferez-vous naître la pensée , si le principe de cette
pensée n'est pas renfermé dans les élémens qui la
composent ? Vous ne voulez pas déraisonner et
dire qu'un composé a des effets qui ne sont pas
dans des simples , et qu'un accident peut être
provenu sans cause ? Vous serez donc réduit à vous
jeter
et Éclaircissement 385
jeter dans une autre absurdité, et à dire que les
élémens de la matière pensent en certains cas.
Comment se fait-il alors que ces élémens qui se
trouvent combinés de tant de manières, ne répètent
pas quelquefois hors de l'homme l'effet de la pensée ?
Disons donc, car on ne le peut nier sans folie,
que la pensée n'est ni la matière, ni \e mouvement.
Si l'on veut absolument que le mouvement fasse
une des conditions de la pensée , du moins est-il
certain que cette pensée n'est pas le mouvement
lui-même, mais quelque chose qui se joint ou
s'applique au mouvement, puisqu'il est indubitable
qu'z'/ y a des mouvemens qui ne pensent pas.
Venons à la grande conclusion.
Si la pensée est différente ( comme elle l'est) de
la matière et du mouvement matériel, qu'est elle,
et d'où, vient-elle ?
Comme elle n'existait pas chez moi avant que
je fusse créé , elle a donc été produite ?
Si elle a été produite, elle l'a été nécessairement
par quelque chose hors de la matière, puisque
nous avons reconnu que la matière n'a pas le
principe pensant.
Cette chose placée hors de la matière , qui a
produit ma pensée , ne peut être qu'une chose
encore plus excellente que ma pensée, quoique la
pensée de l'homme soit ce qu'il y a de plus beau
dans l'univers : un principe est plus puissant que
son effet.
i. Bb
386 Notes
Ma pensée étant indivisible est immortelle ;
par Faxiome reçu de tous les philosophes, qu'une
chose ne se dissout que par la divisibilité de ses
parties.
Or, la cause qui a produit ma pensée est donc
indivisible comme elle 5 elle est donc immortelle
comme elle.
Mais comme cette cause était avant ma pensée ,
cette cause a elle-même été produite, ou elle est
de toute éternité.
Si elle a été produite, où est son principe? Si
vous me montrez, ce principe , quel est le principe
de ce principe ?
Ainsi , vous élevant sans fin , vous arrivez au
premier anneau ; Dieu montre sa face au fond des
ombres de l'éternité : notre ame estla chaîne immor-
telle qu'il nous a tendue pour remonter jusqu'à lui.
C'est ainsi que la pensée de l'homme prouve
irrévocablement l'existence de la divinité , de
même qu'à son tour l'existence de cette divinité
démontre l'existence et l'immortalité de l'ame t
puisque Dieu ne peut être, s'il est injuste , et que
l'homme , jeté sur la terre pour couler des jours
infortunés et mourir , n'annoncerait que le caprice
d'un affreux tyran. Ceci doit nous donner la plus
haute opinion de notre nature; car, qu'est-ce qu'un
être dont Dieu est la preuve , et qui est à son tour
la preuve de Dieu? L'Écriture a-t-elle parlé trop
magnifiquement de cet être-là ? « Quand Vunivers
ET ECLAIRCISSEMENS. Z8y
écraserait l'homme , dit Pascal , l'homme serait
encore plus grand que l'univers ; car il sentirait
que l'univers l'écrase , et l'univers ne le sentirait
pas. »
11 faut donc admettre que s'il y a un Dieu , ses
perfections prouvent que l'homme a une ame immor-
telle , et vice versa , conclure de l'excellence de
l'ame humaine et des malheurs de ce monde, que
Dieu existe de nécessité.
Quelques autres preuves de l'Immortalité
de VAme.
La science est éternelle, donc le siège de la
science, l'ame, doit être immortelle.
La raison et l'ame ne sont qu'un ; or , la raison
est immuable et éternelle.
La matière ne peut cesser d'être , sans un acte
immédiat de la volonté de Dieu : elle demeure
toujours, rien ne se crée, rien ne s'anéantit; or,
la vie étant l'essence de l'ame , l'ame ne peut en
être privée.
L'ame n'est point l'arrangement des parties du
corps , puisque plus on la dégage des sens, plus on
a de facilité à comprendre les choses. ( i )
Le concevant se présente toujours avant le
concevable.
(i) S. August. de Immort. Anim.
Bb 2
388 Notes
Nous éprouvons d'abord qu'il existe des idées ;
nous comprenons un objet sans le voir , nos sens
nous en assurent ensuite. Ce sont les idées abstraites
qui font les abstractions des choses. Le mouvement,
par exemple , ne serait pas le mouvement, sans la
comparaison que l'esprit fait du présent au passé.
L'ame et ses opérations se montrentdonc toujours les
premières, et les corps ne viennent qu'ensuite. Ce
fait , d'une vérité rigoureuse , est contraire aux
rapports des sens, qui ne voient que la matière,
ou qui passent de celle-ci à l'esprit , au lieu de
descendre de l'esprit au corps. Or , si l'ame se
retrouve par-tout séparée de la matière , elle a
donc une existence réelle ( i ) ; donc , etc. etc.
De cette preuve de l'existence de l'ame, etconsé-
quemment de son immortalité, nous allons faire
naître cette autre preuve :
Le inonde métaphysique n'existe point dans la
nature-matière.
Les nombres , comme la pensée les considère ,
sont hors de la nature où il ne peut y avoir que
des unités. Cet incompréhensible mystère des appo-
sitions de chiffres , qui fournissent des quantités
abstraites, croissant ou diminuant dans des rapports
donnés , ce mystère , disons-nous , n'est point dans
l'ordre physique.
Or donc , le monde métaphysique étant placé
hors de la matière , ce monde doit être ou un
( i ) Phed. de Mos.
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 38o,
univers intellectuel existant à part, ou seulement
une modification de l'ame. Dans les deux cas ,
l'immortalité de l'ame est prouvée ; car l'homme
purement matériel ne pourrait concevoir hors de
la matière, un monde métaphysique et éternel , ni
encore moins avoir au-dedans de lui quelque chose
qui renfermât un monde de pensées abstraites et de
vérités éternelles.
« Par l'esprit humain , dit Cicéron ( i ) , tel
qu'il est , nous devons juger qu'il y a quelqu'autre
intelligence supérieure et divine. Car, cCoît viendrait
à l'homme , dit Socrate dans Xénophon , l'enten-
dement dont il est doué ? On voit que c'est à un
peu de terre, d'eau, de feu et d'air, que nous
devons les parties solides de notre corps , la chaleur
et l'humidité qui y sont répandues, le souffle même
qui nous anime. Mais , ce qui est bien au-dessus
de tout cela , j'entends la raison , et pour le dire
en plusieurs termes , l'esprit , le jugement , la
pensée, la prudence, où l'avons-nous pris ?
» On ne peut absolument trouver sur la terre (2 )
l'origine des âmes : car il n'y a rien dans les âmes ,
qui soit mixte et composé ; rien qui paraisse venir
de la terre , de l'eau , de l'air , ou du feu. Tous
ces élémens n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intel-
ligence, la réflexion; qui puisse rappeler le passé,
( 1 ) De Nat. Deor. II, 6 , 7. Trad. de d 'Oliv.
(2) Frag. de Conval.
Bb 3
3<jo Notes
prévoir l'avenir , embrasser le présent. Jamais on
ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qua-
lités, à moins que de remonter à un Dieu. Par
conséquent, l'ame est d'une nature singulière, qui
n'a rien de commun avec les élémens que nous
connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un
être qui a sentiment , intelligence , volonté , prin-
cipe de vie ; cet être-là est céleste , il est divin ,
et dès-là immortel.
» Je comprends bien , ce me semble ( i ) , de
quoi et comment ont été produits le sang, la bile ,
la pituite , les os , les nerfs , les veines , et généra-
lement tout notre corps , tel qu'il est. L'ame elle-
même , si ce n'était autre chose dans nous que le
principe de la vie, me paraîtrait un effet purement
naturel , comme ce qui fait vivre à leur manière la
vigne et l'arbre. Et si l'ame humaine n'avait en
partage que l'instinct de se porter à ce qui lui
convient, et de fuir ce qui ne lui convient pas, elle
n'aurait rien de plus que les bêtes.
» Mais ses propriétés sont, premièrement , une
mémoire capable de renfermer en elle-même une
infinité de choses.
» Voyons ce qui fait la mémoire (2) , et d'où
elle procède. Ce n'est certainement ni du cœur ,
ni du cerveau , ni du sang , ni des atomes. Je ne
(1 ) Tuscul. I. 24 et 25.
(2) Ihid.
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 3<)I
sais si notre ame est de feu ou d'air 5 et je ne rougis
point , comme d'autres , d'avoner que j'ignore ce
qu'en effet j'ignore. Mais qu'elle soit divine , j'en
jurerais, si, dans une matière obscure, je pouvais
parler affirmativement. Car enfui , je vous le
demande, la mémoire vous parait-elle n'être qu'un
assemblage de parties terrestres, qu'un amas d'air
grossier et nébuleux? bi vous ne savez ce qu'elle
est, du moins vous voyez de quoi elle est capable.
Eh bien ! dirons-nous qu'il y a dans notre ame une
espèce de réservoir, où les choses que nous confions
à notre mémoire , se versent comme dans un vase ?
Proposition absurde : car peut-on se figurer que
l'ame serait d'une forme à loger un réservoir si
profond ? Dirons-nous que l'on grave dans l'ame
comme sur la cire , et qu'ainsi le souvenir est l'em-
preinte , la trace de ce qui a été gravé dans l'ame ?
Mais des paroles et des idées peuvent-elles laisser
des traces ? Et quel espace ne faudrait-il pas,
d'ailleurs , pour tant de traces différentes ?
» Qu'est-ce que cette autre faculté , qui s'étudie
à découvrir ce qu'il y a de caché, et qui se nomme
intelligence, génie? Jugez-vous qu'il ne fût entré
que du terrestre et du corruptible dans la compo-
sition de cet homme, qui le premier imposa un
nom à chaque chose ? Pythagore trouvait à cela
une sagesse infinie. Regardez-vous comme pétri de
limon , ou celui qui a rassemblé les hommes , et
eur a inspiré de vivre en société ? Ou celui qui ,.
Bb 4
392 Notes
dans un petit nombre de caractères , a renfermé
tous les sons que la voix forme, et dont la diversité
paraissait inépuisable ? Ou celui qui a observé
comment se meuvent les planètes ; et qu'elles sont
tantôt rétrogrades , tantôt stationnaires ? Tous
étaient de grands hommes, ainsi que d'autres encore
plus anciens , qui enseignèrent à se nourrir de blé,
à se vêtir, à se faire des habitations , à se procurer
les besoins de la vie, à se précautionner contre les
bêtes féroces : c'est par eux que nous fûmes appri-
voisés et civilisés. Des arts nécessaires , on passa
ensuite aux beaux-arts. On trouva, pour charmer
l'oreille, les règles de l'harmonie. On étudia les
étoiles , tant celles qui sont fixes , que celles qui
sont appelées errantes, quoiqu'elles ne le soient
pas. Quiconque découvrit les diverses révolutions
des astres, fit voir par-là que son esprit tenait de
celui qui les a formés dans le ciel. »
Note M, page 25 r.
« Mais si tout ce que nous avons dit concernant
les sens ne suffit pas pour convaincre un incrédule,
avançons encore un peu, et faisons voir que les
bornes mêmes dans lesquelles l'étendue du pouvoir
de nos sens extérieurs se trouve renfermée , con-
tribuent aussi à nous rendre plus heureux , que si
leur pouvoir s'étendait beaucoup plus loin, comme
cela s'est trouvé dans ces derniers siècles, avec le
secours de certains instrumens.
ET É C L A I R C I S S E M E N S. 3^3
» Supposons que nos yeux aient le pouvoir de
distinguer les objets qu'ils ne sauraient voir sans le
microscope, il est vrai qu'ils nous feraient voir un
monde de créatures nouvelles; une goutte d'eau
dans laquelle on aurait fait tremper du poivre , ou
une goutte de vinaigre, ou de matière séminale,
nous paraîtrait comme un lac, ou une rivière pleine
de poissons 5 l'écume des liqueurs puantes et cor-
rompues nous paraîtrait un champ couvert de fleurs
et de plantes ; le fromage paraîtrait un composé de
grosses araignées couvertes de poil 5 il en serait de
même à proportion d'une infinité d'autres choses :
mais il est aussi aisé de concevoir le dégoût, que
la vue de ces insectes produirait pour beaucoup de
choses , qui d'ailleurs sont très-bonnes et très-utiles
en elles-mêmes. J'ai vu des personnes faire des éclats
de rire à la vue des petits animaux qui s'offrent dans
un morceau de fromage, par le moyen d'un micros-
cope, et retirer vîtement leurs mains , lorsque quel-
qu'un de ces insectes venait à tomber , de crainte
qu'il ne tombât sur eux; mais d'autres faisaient des
réflexions plus sérieuses sur la sagesse de Dieu, qui
a bien voulu cacher ces choses aux yeux des ignorans
et des personnes craintives , et les manifester à
d'autres par le moyen des microscopes , afin que
les moyens nécessaires ne manquassent point à ceux
qui tâchent de pénétrer dans ces merveilles.
» Les philosophes incrédules oseraient-ils jamais
souhaiter que leurs yeux eussent les propriétés des
3<94 Notes
meilleurs microscopes, supposé qu'ils en connussent
la nature et le fondement ? Et se croiraient-ils plus
heureux en voyant des objets si petits qui grossi-
raient jusqu'à ce pomt-là, tandis qu'en même temps
tout ce qui leur tomberait sous les yeux n'occu-
perait pas plus d'espace qu'un grain de sable ? Ils
ne sauraient voir aucun objet distinctement , à
moins qu'ils ne fussent à une très-petite distance
de l'œil, à un ou deux pouces , par exemple. Quant
aux autres objets plus éloignés , comme les hommes,
les bêtes , les arbres et les plantes , pour ne rif n
dire du soleil , de la lune et des étoiles , ces corps
où brille la majesté de l'Être suprême, ils leur
seraient entièrement invisibles , ou ils ne les
verraient que dans une grande confusion, si tout
cela se trouvait ainsi , et si nos yeux tout seuls
pouvaient pénétrer aussi avant que lorsqu'ils sont
armés de bons microscopes. Tous ceux qui en ont
fait l'expérience , conviennent que par leur moyen
on peut voir des corps composés d'un millier de
petites parties ; d'où il s'ensuit que , pour bien voir
chaque chose jusqu'à ses particules primitives, la
vue doit encore s'étendre infiniment plus loin
qu'elle ne s'étend avec le secours des meilleurs
microscopes.
» D'un autre côté , supposons que nos yeux
soient de grands télescopes , smblables à ceux dont
nous nous servons pour observer tant de nouvelles
étoiles dans les cieux , et pour faire tant de
et Éclaircissement 395
découvertes dans le soleil , la lune et les étoiles ,
ils seraient encore sujets à cet inconvénient , c'est
qu'ils ne seraient presque d'aucun usage pour voir
les objets qui nous environnent, et ils nous prive-
raient aussi de la vue des autres objets qui sont
sur la terre , parce que nous verrions les vapeurs
et les exhalaisons qui s'élèvent continuellement ,
et qui , comme des nuages épais , nous cacheraient
tous les autres objets visibles : cela n'est que trop
connu de ceux qui se servent de ces instrumens.
» De même, si l'odorat était aussi fin et aussi
délicat dans les hommes, qu'il paraît l'être dans
de certains chiens de chasse , il n'est personne, il
n'est aucune créature qui pût nous joindre 5 et il
nous serait impossible de passer par les endroits
où elles auraient passé , sans ressentir de fortes
impressions des corpuscules qui en partent : mille
distractions partageraient malgré nous notre atten-
tion ; et lorsque nous serions obligés de nous
appliquer à des objets plus relevés , nous serions
obligés de nous fixer à des choses méprisables.
» Si notre langue était d'un tissu si délicat qu'elle
nous fit trouver autant de goût dans les choses qui
n'en ont presque pas, que dans celles dont le goût
est aussi fort que celui des ragoûts oudes épiceries, il
n'est personne qui n'avouât que cela seul suffiraitpour
nous rendre les alimens très-désagréables, après
que nous en aurions mangé seulement deux ou trois
fois.
Zc)6 Notes et Éclàircissemens.
» L'oreille pourrait-elle distinguer tous les sons avec
la même exactitude qu'elle les distingue à présent ,
lorsque, par le moyen d'un porte-voix, quelqu'un
parle doucement dans son extrémité la plus évasée ,
ou ferait-on plus d'attention à un grand nombre de
choses ? On n'en ferait certainement pas plus que
lorsque nous nous trouvons au milieu d'un bruit
confus et d'un grand nombre de voix , au milieu du
bruit des tambours et du canon. Ceux qui ont été
témoins des inconvéniens que souffrent les malades
qui ont l'ouïe trop fine , n'auront pas de peine à être
convaincus de cette vérité.
» Si dans toutes les parties de notre corps le
toucher était aussi délicatque dans les endroits extrê-
mement sensibles et dans les membranes des yeux , ne
faut-il pas avouer que nous serions bien malheureux ,
et que nous souffririons de grandes douleurs , lors
même qu'une plume très-légère nous toucherait ?
» Enfin, peut-on réfléchir sur tout cela, sans recon-
naître la bonté de celui qui en est l'auteur , qui, non-
seulement nous a donné des organes aussi nobles que
nos sens extérieurs , sans quoi il ne serait pas à pré-
férer à un morceau de bois; mais qui a même, par
un effet de son adorable sagesse , renfermé nos sens
dans certaines bornes , sans lesquelles ils ne nous
auraient servi que d'embarras , et il nous aurait été
impossible d'examiner mille objets de plus grande
conséquence.» (Nieu-wentyt ,Exist. de Dieu 3 L. I,
ch. 3 , p. 1 3 1 . )
Fin du premier volume.
TABLE
DES CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE PREMIER.
MYSTÈRES ET SACRE M EN S.
(chapitre I. Introduction. Vage I
Mystères.
Chapitre II. De la nature du Mystère. i5
Mystères chrétiens.
Chapitre III. De la Trinité. 19
Chapitre IV. De la Rédemption. i.9
Chapitre V. De l'Incarnation. 4-
Des Sacremens.
Chapitre VI. Le Baptême et la Confession. 45
Chapitre VII. La Communion. 5s
Chapitre VIII. La Confirmation , l'Ordre et
le Mariage. Examen du Vœu de Célibat,
sous ses rapports moraux. 60
398 TABLE
Chapitre IX. Suite du précédent , sur le
Sacrement d'Ordre. Examen de la Virgi-
nité , sous ses rapports poétiques. 7 3
Chap. X. Suite des précédens. Le Mariage. 79
Chapitre XL L'Extrème-onction. 90
LIVRE SECOND.
VERTUS ET LOIS MORALES.
Chapitre I. Vices et vertus selon la Religion. g3
Chapitre II. De la Foi. 97
Chap. III. De l'Espérance et de la Chanté. 101
Chapitre IV. Des lois morales , ou du Déca-
logue. io5
LIVRE TROISIÈME.
VÉRITÉS DES ÉCRITURES, CHUTE DE L'HOMME.
Chapitre I. Supériorité de la tradition de
Moïse sur toutes les autres Cosmogonies. 1 1 9
Chapitre IL Chute de l'Homme ; le serpent ,
un mot hébreu. 126
Chap. III. Constitution primitive de l'homme ;
nouvelle preuve du péché originel. i33
LIVRE QUATRIÈME.
SUITE DES VÉRITÉS DE L'ÉCRITURE. OfiJECTIONS
CONTRE LE SYSTÈME DE MOÏSE.
Chapitre I. Chronologie. i4L
Chap. II.Logographie et Faits historiques. i4?
DES CHAPITRES. 399
Chapitre III. Astronomie. 159
Chapitre IV. Suite du précédent. Histoire
naturelle. Déluge. 169
Chap. V. Jeunesse et Vieillesse de la Terre. 1 74
LIVRE CINQUIÈME.
EXISTENCE DE DIEU PROUVÉE PAR LES MER-
VEILLES DE LA NATURE.
Chapitre I. Objets de ce livre. 177
Chapitre II. Spectacle général de l'univers. 1 79
Chapitre III. Organisation des animaux et des
plantes. i83
Chapitre IV. Instincts des animaux. 1 90
Chapitre V. Chant des Oiseaux ; qu'il est fait
pour l'homme. Loi relative aux cris des
Animaux. 190
Chapitre VI. Nids des Oiseaux. 200
Chapitre VU. Migrations des Oiseaux. Oiseaux
aquatiques ; leurs mœurs. Bonté de la Provi-
dence. 204
Chapitre VIII. Oiseau» des mers ; comment
utiles à l'homme. Que les migrations des
oiseaux servaient de calendrier aux labou-
reurs, dans les anciens jours. 211
Chapitre IX. Suite des Migrations. Quadru-
pèdes. 220
Chapitre X. Amphibies et Reptiles. 226
4oo TABLE DES CHAPITRES.
Chapitre XI. Des Plantes et de leurs migra-
tions. 234
Chap. XII. Deux perspectives de la Nature. 240
Chapitre XIII. L'Homme physique. 247
Chapitre XIV. Instinct de la Patrie. 262
LIVRE SIXIÈME.
immortalité de l'ame , PROUVÉE par la
MORALE ET LE SENTIMENT.
Chap. I. Désir de bonheur dans l'homme. 260
Chap. II. Du Remords et de la Conscience. 271
Chapitre III. Qu'il n'y a point de Morale, s'il
n'y a point d'autre vie. Présomption en
faveur de l'Ame , tirée du respect de l'homme
pour les tombeaux. 277
Chapitre IV. De quelques objections. 280
Chap. V. Danger et inutilité de l'Athéimie. 290
Chapitre VI. Fin des Dogmes di^Rristia-
nisme. Etat des peines et des récompenses
dans une autre vie. Elysée antique, etc. 3o2
Chapitre VII. Jugement dernier. 3o6
Chapitre VIII. Bonheur des Justes. 3io
Notes et Eclaircissemens. 3i5
Fin de la Table du premier Volume.
■ 5
fc,
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